Éditeur néo-aquitain

21 02 2019

"Écrire cuicui" de Frédérique Soumagne, Dernier Télégramme

Par André Paillaugue


Photos : "Écrire cuicui" & Frédérique Soumagne / Dernier Télégramme, Éditions de la Crypte

Grande praticienne des rapports entre la langue poétique et la voix, Frédérique Soumagne est intervenue depuis 2000 dans de nombreux festivals et lieux culturels. Elle publie un troisième livre avec Fabrice Caravaca, son éditeur de Limoges ; ouvrage faisant par ailleurs partie de la sélection de la treizième édition de Fabriquez un poème.

 
Dans un bref recueil de poésie en prose en hommage au peintre George Braque, Oiseaux, Saint-John-Perse a écrit : « L’oiseau, de tous nos consanguins le plus ardent à vivre, mène aux confins du jour un singulier destin. […] Et son cri dans la nuit est cri de l’aube elle-même : cri de guerre sainte à l’arme blanche. […] C’est le scandale aussi du peintre et du poète, assembleurs de saisons aux plus hauts lieux d’intersection. […] Et si légère pour nous est la matière oiseau, qu’elle semble, à contre-feu du jour, portée jusqu’à l’incandescence. » Il y a manifestement, dans ce beau livre au ton cependant enjoué, quelque chose de l’ordre de cette ardeur à vivre, de ce cri dans la nuit et de cette légèreté portée à incandescence.
 
 
La sortie poésie de Vincent #1 : Cuicui - Frédérique Soumagne, vidéo réalisée par la Bibliothèque de Bègles
 
Les premières pages d’Écrire cuicui font penser à une sorte d’histoire naturelle et ludique de l’humanité émergeant de la « soupe primordiale » parmi les autres espèces constituant le vivant et son évolution. Mais par dissémination des associations sémantiques et, coextensivement, par complexification sous-jacente d’un authentique raisonnement au fil des mots, des groupes syntaxiques et des paralogismes délibérés, les ruses du propos s’étendent à des considérations de plus en plus vastes et partant incisives sous couvert de fantaisie énonciative. Des titres de chapitres avec une mise en page ad hoc sont incidemment glissés dans le texte : ecrire cuicui, crapaud, avions, pour aller, nulle part… La fantaisie émane, par ailleurs, du recours à des tournures savamment dosées et motivées de la langue parlée, ainsi qu’à leurs surprenants effets de familiarité confinant parfois à des pastiches de babil enfantin.
 
Ce n’est pas un hasard si, au début du poème, est bien spécifié sur le ton du conte ethno-mythologique propre à l’ensemble : « Il y a une grenouille qui existe, ses petits grandissent dans son sac vocal, cette grenouille elle met au monde par la bouche. C’est pour ça qu’on était des grenouilles. Pour ce que nous mettons au monde par la bouche. Sinon on ne reste rien. » De part en part de l’ouvrage, est à l’œuvre le fil conducteur d’une référence à la fois première et métaphorique à la bouche et à l’oralité, donc aussi à la polyvalence de l’organe buccal, condition du langage articulé et de ses plus belles et efficientes réalisations, comme de la fonction de nutrition, voire chemin faisant de la morsure et de la dévoration communes aux espèces animales. Cette référence, avec la constante mise en lumière de sa polysémie, informe la plupart des évocations qu’elle porte dont, en première place peut-être, la thématique de la condition du poète en tant qu’emblématique, en un sens plus large, de celle d’une humanité semblant entre autres, nolens volens, quasiment condamnée à des processus d’entre-dévoration. Sur le plan de la forme littéraire et des jeux de langage, ne sont absentes ni l’idée d’une langue-machine ni la préoccupation en acte de la sensibilité, et sont parfois analysées à propos des formules anagrammatiques : « le mot ça fait son propre trou l’ouverture pour faire passer le pleur,/c’est comme ça/la mer/de larme/le mot cette chair de 80% d’eau ­­― il y a une passe sous-terraine, il y a les rivières sous-terraines, il y a une bouche engloutie, »… Pour l’aération de la lisibilité et l’agrément du lecteur, sur deux à trois pages du livre figurent des compositions très typiques de l’école de poésie visuelle/spatialiste.
 
 

"À la lecture orale elle réécrit le texte avec le bruit et le silence, par la présence physique donnée à voir."

 
Parlant de son art, Frédérique Soumagne explique que, pour elle, écrire de la poésie relève d’une alchimie et d’un travail très physique sur la langue en tant que matière. Elle est attachée à la différence entre la lecture silencieuse de la page et sa recréation dans la lecture à haute voix. Moteur de l’écriture poétique, source de l’énergie de la poésie, à la lecture orale elle réécrit le texte avec le bruit et le silence, par la présence physique donnée à voir. Dans tous les cas, la matière de la voix est travaillée pour elle-même à l’intention du lecteur ou de l’auditeur. Au départ, Écrire cuicui était une tentative d’écriture sans but prédéfini, avec plus de questions que de réponses. Se référant aux Métamorphoses d’Ovide et à sa vision du chaos primordial, Frédérique Soumagne remarque que les éléments s’y mêlent et s’y opposent en même temps. C’est pour elle ce double mouvement paradoxal qui produit la vie. La poésie doit donc trouver un mouvement de balancier entre des contraires, un jeu entre le silence et ce qui est énoncé, entre le clair et l’obscur, l’explicite et l’implicite. Parfois, c’est la force de l’aphasie qui continue d’agir dans l’écriture, où les brisures du texte sont les fruits de déflagrations. Si l’auteur se livre par exemple à un laconique et frappant détournement tel que « Les mots ont soif », c’est que provoquer une explosion de la langue fait apparaître de nouveaux possibles. Le Je de cuicui peut parfois devenir un tu ou un nous. Étant un Je d’inclusion, il s’ouvre alors à l’échange et au dialogue. En témoigne l’illustration de couverture du livre, qui reproduit une œuvre d’Ignacio Carles-Tolrá appartenant à la Collection Création Franche de Bègles.
 
Actuellement, Frédérique Soumagne travaille à un texte pour une exposition personnelle, Les relations perdues, qui sera inscrit sur l’intégralité d’un vêtement blanc découpé et présenté en mai 2019 à l’École nationale supérieure d’Art de Limoges. Elle y donnera une lecture le 10 mai, puis elle sera en performance le 29 mai aux Périphéries du Marché de la Poésie à Toulouse.
 
 
Écrire Cuicui
Frédérique Soumagne

Éditions Dernier Télégramme

112 pages, 14 cm x 19 cm
Octobre 2018
ISBN : 979-10-97146-14-6
 


 

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  • Publications et lectures-performances de Frédérique Soumagne
    Première lecture au Salon du livre de Bordeaux en 2000.                                                                  
     
    Festivals : Maelström (Bruxelles) 2007, 2014, 2015 - Déklamons (Rennes) 2015 - Voix Vives (Sète) 2012 - MidiMinuit (Nantes) 2013 - Les Bruissonnantes (Toulouse) 2012, 2015, 2018 - Expoésie (Périgueux) 2003, 2011, 2014 - Périphéries du Marché de la poésie (Montreuil) 2015 - PAN ! (Limoges) 2014.
     
    Musées : Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne (2016) - CAPC (2005)
     
    Lieux : Cave-poésie (Toulouse), 2016 - Espace de création contemporaine Montévidéo (Marseille) 2015 et 2017 - Lectures à Liège, Belgique, 2007 - Diverses lectures à la librairie-galerie N'a qu'un Oeil (Bordeaux).
     
     
    Publications
     
    Les Déliquescences de Tata Reinette, Les éditions [o], 2008 - Extrait de la grande liste des personnes que j'ai rencontrées au moins une fois dans ma vie, Dernier télégramme, 2013 - Extrait de la liste interminable des lieux, places, espaces et divers endroits rencontrés dans ma vie, Dernier Télégramme, 2015 - Écrire cuicui, Dernier Télégramme, 2018.
     
    En revues : En France, OusteMuscle - Cahiers du refuge - Faire Part - revue 17 - Fuites - l'Assaut... En Belgique, Matières à Poésie - On peut se permettre.