Entretiens > Au Chalet Mauriac 2016

11 01 2017

Duel au chalet

Propos recueillis par Romuald Giulivo


Duel au chalet

Guillaume Guéraud et Jo Witek ont, malgré les apparences, pas mal de points communs. Ils écrivent essentiellement pour les adolescents, dans des univers qui leur sont propres et d’une plume enlevée, des romans rencontrant chaque fois un succès mérité. Mais ce n’est pas tout. Ils partagent une autre particularité, plutôt significative : celle de vivre sous le même toit depuis plusieurs années.

Aussi, ils ont accepté pour ce retour de résidence au Chalet Mauriac, où ils ont chacun écrit leur dernier roman paru (cf. bibliographie), de discuter avec nous sur leurs pratiques respectives de travail, afin de voir notamment en quoi leurs méthodes se ressemblent ou s’opposent, voire s’influencent. 
 
Romuald Giulivo – Une journée d’écriture chez vous, ça ressemble à quoi ?
 
Guillaume Guéraud – Je ne sais pas trop en fait. Jo a un bureau dans l’appartement, mais moi je vais plutôt dehors, au café. Du coup, on n’est pas non plus tout le temps l’un sur l’autre. Jo écrit à des horaires qu’elle s’impose, tandis que moi, je n’ai pas d’heure, c’est en général l’après-midi ou le soir, c’est plutôt quand je veux. Après, bon, je veux plutôt souvent. Ce qui n’empêche pas qu’on ne travaille pas au même rythme du coup. La quantité ne fait pas tout, mais Jo peut tomber une vingtaine de pages dans une journée. Moi, quand j’en ai trois, je suis hyper content.
 
Jo Witek – En fait, en voyant un autre auteur évoluer au quotidien, tu t’aperçois que ton rythme d’écriture est aussi très lié à l’histoire de ta vie. Mon père était ouvrier, pour lui travailler c’était se lever tôt et être à son poste toute la journée. Et puis j’ai deux enfants, donc pendant des années, mes horaires de travail étaient ceux de l’école, un petit 8h30-17h. Guillaume, lui, a cette légèreté dans son rapport au temps. Ce qui compte pour lui, c’est d’écrire tous les jours, au moins un peu, mais n’importe quand.
 
G.G. – Par exemple, lorsque nous prenons des vacances, Jo est vraiment en congé. Elle apporte de quoi lire, mais rien pour écrire. Alors qu’il m’est impossible de rester longtemps sans travailler, j’ai toujours mes feuilles et mes stylos. Après un ou deux jours, j’ai forcément besoin d’une heure ou deux pour écrire un peu.
 
J.W. – L’écriture prend beaucoup de place dans ma vie et j’ai envie de moments sans elle, de moments pour me ressourcer. L’écriture, j’y suis tout le temps au quotidien, même quand je ne suis plus devant ma page, j’écris encore dans ma tête. J’aime donc un instant pouvoir tout arrêter, la mettre de côté, qu’elle me manque terriblement…
 
G.G. – Heureusement, parce que je culpabilise. Quand je vois que, de bon matin, Jo est déjà dans son bureau – elle tape en plus hyper fort sur son clavier – et moi je suis en train de jouer sur mon ordinateur ou je ne sais quoi, je me dis mince, quand même. En fait, depuis qu’on vit ensemble, je crois que je travaille un peu plus...
 
R.G. – Est-ce que vous échangez autour de vos projets respectifs au quotidien ?
 
G.G. – On parle un peu, au début d’un roman. Mais de façon brève, jamais très développée. Je peux exposer une idée, un personnage. Je n’ai pas besoin de plus. Il me suffit de voir sa tête pour savoir si mon idée est bonne ou toute pourrie. Pour Shots par exemple, je lui avais parlé du dispositif, d’un roman-photo sans photos et je crois qu’elle avait trouvé ça bien, non ?
 
J.W. – Ce n’est pas dans l’échange d’idées que cela se joue. On garde chacun une espèce de pudeur, un respect de l’univers de l’autre. On peut toutefois s’épauler dans nos doutes, dans nos états. Ces journées où rien ne vient, ou ces moments où tu parles et tu sais très bien que l’autre est dans son truc, qu’il n’est pas avec toi. On connaît tout cela, on sait ce que l’autre peut traverser. Mais chacun écrit de son côté, on n’a presque pas envie de savoir jusqu’à la fin.
Par contre, nous sommes respectivement nos premiers lecteurs. Pour Shots et Le Domaine, c’était en plus la première fois qu’on terminait un texte en même temps, et c’était marrant d’être parfois côte à côte, de guetter la tête de l’autre par-dessus son manuscrit.
 
R.G. – Vous accordez une grande importance à l’avis de l’autre ?
 
G.G. – Oui, quand même. Après, je sais aussi que je suis hyper susceptible. Moins qu’avant, mais toujours pas mal. Je le sais et Jo le sait. Il me faut une bonne journée afin de prendre sur moi, de relativiser et d’accepter de me replonger dans mon texte pour voir les choses de plus près au regard de certaines critiques.
 
J.W. – Je suis toujours contente quand Guillaume me dit après lecture que « c’est super » – oui, avec Guillaume c’est toujours assez laconique de toute façon. Après, je sais aussi parfois, pour un album ou certains textes plus psychologiques que ce n’est simplement pas son genre de récits et qu’il ne peut pas accrocher. Il faut donc savoir faire la part des choses et la différence entre le côté professionnel de l’autre, son expérience, et puis son univers. Il y a certains textes, certaines scènes dont je sais parfaitement, au moment même où je les écris, que Guillaume va détester. L’inverse est aussi vrai, et je m’amuse parfois en écrivant un passage, et en me disant : « ça, ça va lui plaire ».
Ce qui m’a pas mal influencé chez lui, c’est son goût pour une littérature sèche, au couteau, quand je suis plutôt du côté des Russes, de ce qui est généreux, excessif. Il m’a souvent invité à couper mes textes, à aller au principal, et je crois je l’ai un peu écouté de ce côté-là. Mais si aujourd’hui Guillaume travaille sur un projet autour d’héroïnes de cinéma, alors que je lui ai souvent fait des remarques sur le manque de profondeur de certains de ces personnages féminins, ce n’est peut-être pas non plus tout à fait un hasard. L’influence se joue dans ces zones-là, de manière assez subtile en fait.
 
R.G. – Et un projet ensemble, à quatre mains, vous y avez pensé ?

G.G. – Je me sens encore totalement incapable d’écrire un roman à deux. Avec n’importe quel auteur, et encore moins avec Jo, vu qu’on vit en semble. Après, je crois qu’on avait essayé autour d’un album. On avait lancé pas mal d’idées, mis tout sur le papier et ça avait l’air chouette, j’avais rédigé un premier paragraphe et laissé la suite à Jo. Elle a fait un deuxième paragraphe et l’on s’est vite aperçu que ce n’était pas la peine, que ça partait dans tous les sens. Mais nous avons peut-être trouvé un cadre pour collaborer, avec la collection Boomerang au Rouergue, qui a la spécificité de présenter des livres à deux faces, deux nouvelles indépendantes qui se rejoignent autour d’un point commun. Jo a trouvé une bonne idée et je crois qu’on va se lancer.
 
J.W. – Et sinon, une autre façon de croiser nos écritures, c’est à travers la lecture à voix haute. Nous avons choisi des passages autour de la thématique du rapport adolescents/parents, et bâti une lecture partagée où l’on se répond, mélange de nos textes et de nos écritures. Et c’est assez étonnant au final de constater que pas mal d’extraits se font écho, se répondent.

Tout afficher

  • Bibliographie
    Le Domaine, Jo Witek, Actes Sud Junior
    « Gabriel accompagne sa mère embauchée pour l’été comme domestique dans la haute bourgeoisie. Les marais et les kilomètres de landes qui entourent le domaine sont une promesse de bonheur pour ce jeune homme passionné de nature et d’ornithologie. Pourtant, dès son arrivée, il se sent mal à l’aise et angoissé. Le décorum et l’atmosphère figée de la demeure déclenchent chez lui des pulsions incontrôlées de colère, de désir, de jalousie. Et quand les petits-enfants des propriétaires débarquent, avec parmi eux la belle et inaccessible Éléonore, Gabriel ne maîtrise plus rien de ses émotions. Désormais, c’est eux et surtout elle qu’il observe à la longue-vue. Désormais, le fils de la domestique est prêt à tout pour se faire aimer car il est fou d’elle. Jusqu’à la mettre ou se mettre lui-même en danger… »
     
    Shots, Guillaume Guéraud, Le Rouergue
    « Entre 1981 et 2014, l’histoire de deux frères marseillais, dont l’un va basculer dans la délinquance. Parce que leur mère va mourir, William, photographe semi-professionnel, part à la recherche de Laurent exilé à Miami, après plusieurs casses en France. Entre polar et roman familial, entre Marseille et la Floride, un roman à la forme originale, raconté uniquement sous forme de légendes photo – dont les photos ont disparu, pour une raison dévoilée en toute fin… »