Création contemporaine et espaces de transmission

Développer la lecture et les bibliothèques : un enjeu de démocratisation de la culture et de cohésion sociale

Développer la lecture et les bibliothèques : un enjeu de démocratisation de la culture et de cohésion sociale

BM de Bourganeuf, Creuse - Photo : Conseil départemental de la Creuse

Propos recueillis par Florence Bianchi


Viviane Olivier est directrice de la Bibliothèque départementale de la Creuse (BDC) et présidente du groupe limousin de l’Association des bibliothécaires de France depuis 2013. Elle prépare un nouveau plan départemental de développement de la lecture publique pour faire suite à deux premiers plans, lequel aura vocation à poursuivre et renforcer l’action de la collectivité, notamment par le développement et la structuration du réseau des bibliothèques, dans un contexte de fusion des intercommunalités, de renforcement des partenariats, de mutualisation des moyens, de développement des pratiques participatives. 

 
Pouvez-vous nous présenter le réseau de lecture publique de la Creuse, son organisation, les choix qui ont été faits en matière d’aménagement culturel du territoire ?
 
La BCP (Bibliothèque centrale de prêt) de la Creuse a été créée en 1979 et est devenue départementale dans les années 1990. Le département étant extrêmement rural (moins de 125 000 habitants), avec une seule commune de plus de 10 000 habitants, toutes les communes autres que Guéret étaient dans son territoire d’exercice. Créées au fil de l’eau, très rarement aux normes de l’État (celle de Guéret ne l’est que depuis 2010), souvent sans personnel professionnel, les bibliothèques n’ont vraiment commencé à être pensées comme un réseau, avec des enjeux d’aménagement culturel du territoire, de maillage et de professionnalisation, que sous la direction de Marie-Pascale Bonnal, qui a mis en place le premier plan de développement 2004-2011. Le niveau d’équipement, la qualification des personnels et l’offre de services se sont améliorés. Les bibliothèques de niveau 1, 2 et 3 (les mieux équipées) représentent aujourd’hui 25 % des bibliothèques (9 % en 2004), notamment grâce à l’impulsion du Département et au développement des réseaux intercommunaux. Mais l’effort est à poursuivre. Si la BDC et la Bibliothèque multimédia intercommunale du Grand-Guéret emploient chacune 17 agents, l’ensemble du réseau, 110 bibliothèques, fonctionne avec 53 salariés (dont une seule bibliothécaire) pour 26 équivalents temps plein, et 250 à 300 bénévoles (dont 80 formés à la gestion d’une bibliothèque en milieu rural).
 

Comment s’articulent actuellement réseau départemental et réseaux intercommunaux dans l’organisation et le fonctionnement, notamment pour l’accès aux documents, à l’offre culturelle ?
 
Nous sommes à la croisée des chemins entre la BDC et les bibliothèques structurantes, intercommunales ou non. Pour le moment, cela passe encore par un bibliobus (deux jusqu’en 2016) : deux navettes hebdomadaires et un service de réservation en ligne développé depuis 2006, très utilisé. Mais aussi, désormais, par une aide aux réseaux de lecture publique qui se mettent en place : aide au financement d’un véhicule pour la navette au sein de ce réseau et aide à la création d’un poste d’animateur de réseau. Nous avions également, jusqu’en 2016, un système d’enveloppes prépayées pour le retour des documents des très petites bibliothèques. Le coût étant devenu prohibitif, nous demandons maintenant aux très petites bibliothèques de rapporter le document à sa bibliothèque structurante, ce qui favorise des habitudes et des cultures de réseau.
 
Mes deux principaux objectifs, avec le troisième plan de développement, sont de créer des réseaux sur l’ensemble du territoire et de le mailler complètement en équipements structurants. Sur l’articulation réseau départemental/réseaux intercommunaux, la position du Conseil départemental est volontariste : discuter avec chaque nouveau territoire pour voir ce qu’on peut leur apporter en matière d’ingénierie, dans tous les domaines de compétences obligatoires du Département. Le fait que la lecture publique en fasse partie nous aide beaucoup dans ce dialogue. Nos démarches visant à mettre la lecture publique autant que possible au coeur des politiques territoriales intéressent les élus et nous permettent de travailler en transversalité avec les autres services : le service social, bien sûr, en particulier pour la prévention et la lutte contre l’illettrisme, la formation des assistantes maternelles, mais aussi avec les services en charge de l’attractivité des territoires et des stratégies territoriales, lesquels instruisent les dossiers de construction ou d’aide aux travaux des bibliothèques. Cela nous permet de travailler ensemble, de penser la bibliothèque comme un outil fédérateur et de créer des équipements favorisant la cohésion sociale, surtout sur des territoires très ruraux où il y a peu d’autres équipements.
 


"Toutes les bibliothèques structurantes aujourd’hui doivent être des bibliothèques troisième lieu, lieu de cohésion sociale, de mixité, de brassage de population, tout en restant des projets réalistes"



Des bibliothèques « structurantes », terme que vous employez volontiers, à la fois comme outil de maillage du territoire et de cohésion sociale : comment se traduit ce lien ?
 
C’est une colonne vertébrale sur laquelle on peut s’appuyer, autour de laquelle on peut construire un réseau cohérent et adapté au territoire. Toutes les bibliothèques structurantes aujourd’hui doivent être des bibliothèques troisième lieu, lieu de cohésion sociale, de mixité, de brassage de population, tout en restant des projets réalistes. À l’instar du projet de Boussac, troisième lieu et même tiers-lieu : pépinière d’entreprises, espace de coworking, médiathèque, services ou Office de tourisme, avec les professionnels de chacun des domaines et des passerelles entre eux, mais aussi beaucoup de bénévoles, et une implication des habitants dès la phase de conception du projet. Il est important que ces bibliothèques soient largement ouvertes. Notre expérience rejoint complètement le rapport de Sylvie Robert sur l’adaptation et l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques publiques : chaque fois que ça marche, c’est avec des horaires d’ouverture d’au moins vingt-quatre heures par semaine. On le voit avec la bibliothèque de Royère-de-Vassivière, ouverte en 2016, trente heures par semaine, et une fréquentation impressionnante. Cela passe aussi par des espaces agréables où les gens peuvent s’installer, des services, des connexions, du Wi-Fi, des postes informatiques, des animations de tous les instants en s’appuyant sur les bénévoles et les habitants.
 

Comment appréhendez-vous, en Creuse, le développement des pratiques participatives en bibliothèques, la prise en compte des habitants en tant que citoyens et non plus comme simples usagers ?
 
La BDC s’efforce d’être très peu prescriptrice, mais s’appuie sur la formation et sur des outils structurants, tels que Coquelicontes, le festival de contes itinérant organisé avec les bibliothèques départementales de Corrèze et de Haute-Vienne et le Centre régional du livre en Limousin, plébiscité par les petites communes rurales pour lesquelles il s’agit souvent du seul spectacle dans l’année, ou le festival Mômes à la page, conçu dans le cadre d’un contrat Territoire lecture illettrisme. Il s’agit de s’appuyer sur un territoire où la bibliothèque est motrice, pour fédérer autour d’auteurs jeunesse toutes les écoles, les centres de loisirs, les collèges, les lycées agricoles, mais aussi toutes les structures du territoire qui le souhaitent : une compagnie de théâtre, une potière, une association de randonnée, etc. Cette mise en relation d’un maximum de structures d’un même territoire permet de créer ou de renforcer une dynamique, dans un esprit festif, mais aussi d’impacter économiquement ce territoire pendant cette période. On passe aussi par des partenariats, notamment avec Prisme-Limousin, la MJC de La Souterraine et l’Udaf pour le projet départemental « Lever les freins linguistiques » (illettrisme, français langue étrangère), avec la Fédération des oeuvres laïques et Lire en Creuse, avec lesquelles nous avons organisé le forum Lecture et citoyenneté en 2016, qui s’intéressait notamment aux initiatives permettant de développer la citoyenneté en impliquant les habitants dans la vie des bibliothèques pour continuer à en démocratiser l’accès. Les pratiques participatives, j’y suis très favorable, bien sûr, je suis convaincue que c’est l’avenir, surtout dans nos territoires ruraux, « territoires d’innovation ». Mais il ne faut pas non plus aller trop vite, ne pas faire d’amalgame. Quand on part d’un réseau animé majoritairement par des bénévoles, dans un département où 25 % des postes relèvent de l’économie sociale et solidaire, il faut d’abord penser à bien consolider et soutenir les professionnels. Être bibliothécaire troisième lieu demande beaucoup de qualités, il va falloir des personnes très performantes, techniquement et humainement, pour qu’elles puissent manager non seulement les bénévoles, mais aussi les usagers…

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