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24 05 2017

Des portraits de femmes émancipées

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


Des portraits de femmes émancipées

Erika Haglund

Monteuse et réalisatrice, Erika Haglund a écrit et réalisé plusieurs courts-métrages : La Mer à boire (2001), Tarte aux pommes (2002), Margarita (2005), Isabelle en forêt (2014) et des documentaires. Dans la plupart de ses films, elle met en scène des personnages féminins qui tentent de trouver leur place dans le monde, leur identité.
Au chalet Mauriac, elle consacre sa résidence à l’écriture d’un premier long-métrage : Petit Troll, librement inspiré de l’adolescence dans la Suède du XIXe siècle de Selma Lagerlöf, auteur du Merveilleux voyage de Nils Holgersson. Entretien

Marie-Pierre Quintard – Pourriez-vous présenter en quelques mots le projet Petit Troll pour lequel vous avez sollicité cette résidence au chalet Mauriac ?
 
Erika Haglund – C’est un projet de long métrage de fiction, qui raconte un moment de l’adolescence d’une jeune fille nommée Selma, boiteuse. Elle va découvrir sa vocation d’écrivaine en opposition à sa famille, et notamment à son père, personnage assez tyrannique et autoritaire. J’adapte très librement et je condense, en une année, différents moments de la vie de Selma Lagerlöf, l’auteur du Merveilleux voyage de Nils Holgersson. Mon point de départ, ce sont des éléments de la biographie de cette femme dont je connais l’œuvre et dont j’admire le parcours. Elle a grandi dans un coin de Suède assez sauvage, replié sur lui-même, puis elle a beaucoup voyagé. Elle vivait avec une femme, secrètement. Elle est parvenue à devenir non seulement écrivaine, mais aussi la première femme prix Nobel de littérature, et tout cela avec un handicap physique. Mon idée n’est pas du tout de faire un biopic, mais plutôt de me concentrer sur l’année de ses quatorze ans, et de rassembler des éléments qui cristallisent la relation au père et à l’écriture.
 
Tout en restant dans la fiction, cependant ?
Je suis complètement dans la fiction, car les véritables années d’adolescence de Selma Lagerlöf, on ne les connaît pas. Il y a un blanc dans sa biographie, sans doute parce que ce furent des années sombres, notamment avec son père. Il existe des écrits de Selma Lagerlöf sur sa petite enfance, jusqu’à ses dix, onze ans, notamment dans un livre intitulé Morbaka, où elle raconte la perte de l’usage de ses jambes, ses rêveries, sa maison... Puis on trouve de nouveau des éléments biographiques à partir de ses vingt, vingt-cinq ans, au moment où elle quitte cette maison et où elle entre à l’école normale pour devenir institutrice. Mais entre ces deux périodes, il n’y a rien, et de ce fait, je prends la liberté d’inventer ses années d’adolescence.
 
Qu’est-ce qui vous a plu chez cette femme au point d’avoir envie de faire un film sur elle ?
Comme dans tout projet, c’est un mélange de plusieurs éléments. En premier lieu, Selma Lagerlöf est Suédoise, or la Suède est le pays de mon grand-père, j’y ai des souvenirs d’enfance. Ce pays est lié à une sorte de mythologie familiale et intime. Ensuite, Selma me rappelle sans doute mes deux grands-mères, qui avaient beaucoup de caractère, qui étaient des féministes en fait, sans le savoir ou sans l’avouer. Elles ont été des exemples pour moi, et je vois en Selma, dans cette figure que j’invente aussi un peu, une sorte de modèle d’émancipation. Enfin, ce projet est une façon de m’évader. Je suis transportée dans le Nord de la Suède, dans la forêt, dans un autre siècle... Ce sont les débuts de la kinésithérapie, puisqu’elle fait une cure de soins à Stockholm pour soigner sa hanche malade. C’est tout un pan de l’histoire de la médecine qui m’intéresse. Il y a aussi un univers fantastique, puisqu’elle communique avec les esprits de la forêt, des trolls... Toute la littérature de Selma Lagerlöf est liée à des mythologies du Grand Nord.
 
C’est la première fois que vous faites un film sur une période historique, en l’occurrence le xixe siècle. Quelle est, de ce fait, la part de documentation dans ce travail ?
J’ai lu beaucoup de biographies sur Selma Lagerlöf, des ouvrages sur cette question d’un tournant de la médecine, et sur cette période où la Suède est en plein essor, change beaucoup, s’industrialise. Mais la question est de savoir ensuite comment se détacher de cette source documentaire, car je ne cherche pas à faire une fresque historique. Je m’intéresse surtout au personnage de Selma, à ses palpitations, à ses désirs, etc.
 
Il s’agit aussi votre premier long-métrage. Comment passe-t-on du court au long-métrage ?
C’est un parcours sinueux ! Cela fait longtemps que je réalise des films, en parallèle au métier de monteuse, j’ai toujours eu cette double casquette. J’ai aussi un pas dans le documentaire et un autre dans la fiction. Ce sont des univers dans lesquels je vais, je viens, qui parfois se mélangent aussi. Je ne me suis pas dis que j’allais réaliser un premier long-métrage. C’était plus un désir d’écriture, au départ. Il y a très longtemps que j’ai cette idée en tête. Cela relève d’une sorte de nécessité pour moi, familiale et intime.
 
Dans la plupart de vos films, ce sont des personnages féminins qui sont mis en scène. Voyez-vous un point commun entre ces différentes femmes auxquelles vous vous êtes intéressée ?
Je pense qu’elles veulent toutes trouver leur liberté, leur place dans le monde, affirmer leur identité. Cela peut paraître très ordinaire, mais on met parfois du temps à trouver sa place dans la vie et à s’émanciper du regard de l’autre.
 
On retrouve aussi souvent la question du handicap dans vos films.
Oui, c’est vrai. J’ai fait un film qui s’appelle Isabelle en forêt, où il y a déjà un personnage de boiteuse. La boiterie apporte de la lenteur, un rythme qui n’est pas habituel, on ne court pas, on ne danse pas, et cette lenteur-là, je la trouve intéressante en ce qu’elle décale le regard : on voit le monde autrement, on prend le temps de regarder. J’ai également réalisé un film documentaire sur les enfants déficients intellectuels, et là encore, j’ai trouvé intéressant leur décalage et leur vision du monde. Ils avaient une place dans le monde qui était différente, mais qui était la leur, ni plus, ni moins.
 
Vous êtes par ailleurs en train de réaliser une série de courts films d’animation sur les enfances d’écrivaines. Il y a bien sûr une cohérence entre ces deux projets, y a-t-il des passerelles, également ?
Complètement ! Le point de départ de cette série, qui s’appelle Les petites madeleines, était le projet sur Selma. Je me suis aperçue que pour beaucoup de femmes, l’écriture apparaît dès l’enfance. Le besoin de création est souvent lié à des trajectoires de vie compliquées, à des enfances difficiles, sombres, marquées de deuils, de déracinement. Ce sont aussi des petites filles extrêmement volontaires, qui affirment très jeunes leur désir d’écrire. Je travaille donc en parallèle sur ces deux projets, et cela m’ouvre des portes, car l’animation permet de raconter les choses autrement que dans un long-métrage que j’imagine toujours en prises de vues réelles. Alors que dans l’animation, on peut étirer le temps, entrer dans la tête d’un personnage en dessinant ses fantasmes et ses visions. Pour Petit troll, c’est différent. Je ne m’empêche pas de rêver, mais dans un coin de ma tête, je me demande toujours si c’est réalisable et combien cela coûterait. J’y pense tout le temps, et du coup, j’essaie de limiter : pas de scène de foule dans la gare de Stockholm au xixe... Il faut rester réaliste ! Il y a un va-et-vient entre le désir d’aboutir à ce que l’on a envie de voir à l’écran – et dans ce projet, la question du corps est très importante pour moi, un corps vivant, qui peine physiquement – et cette question de l’économie, de la réalité pratique de la réalisation qui joue sur l’écriture.
 
Votre séjour au chalet Mauriac va être divisée en trois temps : une semaine en mai, une en juillet et une en octobre. Ce morcèlement est-il lié à une volonté d’avoir un temps de résidence à des moments différents dans l’élaboration de votre projet ?
Oui, avec aussi la contrainte familiale qui fait que je ne me voyais pas partir un mois. Mais je suis en train de me rendre compte qu’une semaine, cela va être court ! Je me suis fixée des étapes. Je veux arriver, à la fin de cette première période, à un synopsis de 15-20 pages dont je sois satisfaite et que je puisse faire lire avant l’été pour avoir des retours, ce qui est très important pour moi. Après, au mois de juillet, j’aimerais être plus sur le séquencier, pour pouvoir travailler ensuite sur les dialogues afin d’aboutir, en octobre, à une version complète.
En ce moment, je suis totalement dans l’écriture, toute la journée, sur un temps qui ne se compte pas. C’est très agréable et bénéfique. Ce temps de résidence au chalet Mauriac est pour moi un véritable sas où je décroche complètement du réel. Car il faut se dire que l’écriture est un vrai travail, sérieux, qui prend du temps, autant que la réalisation !

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