Développement durable : l'engagement des filières livre et cinéma

Des petits cailloux blancs qu’on sème

Des petits cailloux blancs qu’on sème

Photos : Judy Diallo et Thomas Bardinet par Thomas et Anne Bardinet

Par Renaud Borderie


L’Atelier de Bricolage Cinématographique, imaginé et animé par Thomas Bardinet avec l’appui de la mairie de Floirac, est une association loi 1901 qui a pour but de créer une dynamique qui encourage jeunes et moins jeunes à créer leurs propres images, à jouer la comédie, à écrire des histoires, à découvrir la richesse que peut offrir l’utilisation simple d’outils à la portée de tous. L’ABC collabore directement avec les habitants ou par le biais de structures qui souhaitent travailler avec l’association comme c’est le cas pour les centres sociaux, les collèges ou bien encore l’EHPAD Bellecroix à Floirac.

 
Judy Diallo a 19 ans. Je n’ai pas demandé son âge à Thomas Bardinet mais d’après mes recherches sur Internet, il en a 53. Si je les rencontre tous deux, un matin de juin au Printemps, ce bar-restaurant de la place Aristide-Briand à Lormont, c’est parce qu’il m’a été demandé d’écrire un article sur l’action artistique menée par Thomas à Floirac.
 
Tous deux se sont rencontrés au cours de l’atelier cinéma du foyer socio-éducatif du collège Nelson-Mandela. Judy a alors 13 ans, il vient de quitter le Sénégal pour rejoindre sa mère qui vivait en France depuis dix ans, et de cette première fois où il s’est retrouvé devant la caméra de Thomas, poussé par la conseillère principale d’éducation et des amis, il dit : « J’ai été en panique au début mais je me suis mis à parler, parler, à dire des choses improbables, et je ne pouvais plus m’arrêter. J’étais bien. Ça me plaisait. Mon problème dans la vie, c’est que je vis comme je le sens, je ne réfléchis pas à ce que je dis, à ce que je dois dire et c’est problématique souvent. Là, pour une fois, j’étais libre. » « C’était le lieu où tu pouvais exprimer ta liberté », avais-je demandé ? Il m’avait répondu : « Oui, c’est vrai. C’est le lieu où je peux exprimer ma liberté. » ll y avait eu un silence. Puis Thomas s’était tourné vers moi : « C’est super émouvant de l’entendre dire ça. » Quelle sera sa réaction à la lecture de ce qui suit ? Quelques minutes plus tard, en effet, j’avais profité de son absence momentanée pour poser cette question à Judy : « À ton avis, qu’est-ce que permet Thomas à celles et ceux qui fréquentent ses ateliers ? » « La liberté encore et toujours… parce que cet homme a du cœur. C’est quelqu’un de très très très gentil, de très attentionné. Il nous soutient, nous fait avancer. Il fait tout pour chasser nos craintes, pour nous rassurer. Thomas est là, vraiment là. Sans lui, on ne pourrait pas faire tout ça. »
 
 
 

"Dès que l’on est dans les quartiers “sensibles”, l’art doit devenir “utile”, servir une cause, une pensée qui de préférence sera donnée en amont…"

 
 

Tout ça, ce sont les films dont Judy, celles et ceux qui fréquentent l’ABC, accompagnés par Thomas et Sarah, sont les créateurs. L’emploi de ce mot, dans un article consacré à des ateliers, pour désigner des amateurs, enfants et adolescents de surcroît, peut paraître bien emphatique, mais je l’assume, vous invitant à regarder tous ces courts métrages, si sincères, d’une poésie, d’un humour, d’un univers si décalés, et en même temps si ancrés dans le quotidien. Nous sommes loin, ici, si loin des thèmes habituels des quartiers sensibles, des clichés, sclérosants, anxiogènes, sur la banlieue que le cinéma, par paresse, par opportunisme, véhicule presque chaque fois qu’il y pénètre. Cela fait du bien. Pour Lisez-moi !, par exemple, le lieu du film est une bibliothèque et le livre que le bibliothécaire met entre les mains de la jeune fille a pour titre Labyrinthes pour l’esprit, pour sous-titre « Créer ses propres labyrinthes pour méditer et s’éveiller » : il permettra à sa lectrice de découvrir d’autres horizons, d’autres aventures sur les terres d’Andersen. Le bibliothécaire qui donne le livre est d’ailleurs joué par Thomas. Thomas, qui, dès le lendemain de notre rencontre, m’envoie ceci par mail : « Je suis toujours choqué, quand il y a des concours d’écriture à destination des jeunes des “quartiers difficiles”, des thèmes choisis : “la violence c’est pas bien, le racisme c’est pas bien, le sexisme c’est pas bien, le trafic de drogue c’est pas bien”… Moi qui ai fait l’IDHEC et fait passer le concours de la Fémis, je vois les chouettes thèmes proposés à une population plus favorisée et bourgeoise : “la mémoire, la trace, le lien”, comme si les jeunes avec lesquels je travaille étaient incapables de réagir sur de tels thèmes. […] Dès que l’on est dans les quartiers “sensibles”, l’art doit devenir “utile”, servir une cause, une pensée qui de préférence sera donnée en amont, ce qui est quand même beaucoup plus rassurant que de laisser les jeunes trouver ce qu’ils veulent exprimer dans les films, car on ne sait jamais, ils pourraient penser de travers ! »
 
Judy disait : « Thomas est là. » Il est bien là, en effet, avec ses convictions, ses préoccupations d’artiste, il est bien là également pour rassurer ces jeunes gens, leur donner suffisamment confiance en eux pour qu’ils arpentent sans crainte des territoires inconnus, qu’ils osent s’exprimer, se lâcher, improviser, laisser leur imagination prendre le pas. Ils se savent protégés par lui. Ses premiers mots à chaque début d’atelier sont d’ailleurs ceux-ci : « Vous n’avez pas le droit de vous moquer les uns des autres. Nous avons le droit de nous planter, de rire de nos erreurs mais surtout, nous ne nous moquerons pas, jamais. » C’est la règle de base : « Par ce havre de paix que je leur propose, ils se protègent un peu d’eux-mêmes. » Ils s’y libèrent du regard de l’autre, du leur, ils se regardent, sont regardés autrement, avec cette bonté dont parlait Judy, si rare, cette bienveillance. Et puis, ils savent que chaque fois qu’un stage est organisé, il y a un film, donc, ici, aucun échec, jamais. « Je connais un peu mon métier tout de même, je rends donc possible. Même si c’est le speed, qu’on arrive au bout du stage, qu’on n’a pas encore la fin, qu’on a commencé à tourner, qu’on est submergés par les idées, moi, le soir, en rentrant chez moi, je me prends la tête pour leur proposer un scénario. Je me porte garant du succès de notre entreprise. » Thomas est bien là, avec son savoir-faire. Ainsi, à l’abri, ils peuvent faire l’apprentissage de la liberté, celle que Judy a éprouvée dès la première fois et qui lui fait dire six ans après : « Ça nous a énormément aidés dans la vie, pour pouvoir nous exprimer, accepter notre image, prendre confiance en nous… » Il avait ajouté que lui, ça lui avait surtout permis de « s’échapper loin, vraiment loin ». « S’échapper de quoi Judy ? » « Mais de toute cette vie. » Je m’étais tu.

 
 

"Je suis heureux, m’écrira-t-il le lendemain, en me servant de mon propre imaginaire de bourgeois […] bien loin du sien, d’essayer de l’aider à trouver le sien, et de le voir tracer sa route et défricher son (rude) chemin, et il m’a vraiment ému hier matin !"

 

 
De s’échapper et de se trouver : Judy est inscrit au Cours Florent depuis cette année, il veut être comédien. « Je suis fait pour ça, je le sais. » Cela a été évident pour lui dès la classe de 4e. « Le problème, c’est que je ne voulais plus rien faire d’autre. » Il se retrouve pourtant dans un lycée professionnel à démonter des ordinateurs, lui qui n’a même pas de smartphone, qui déteste l’informatique. « Ma vie n’était pas là, je le savais. Dès que je pouvais, j’écrivais des scénarios, des saynètes. Les professeurs arrivaient, ils déchiraient ma feuille, je pétais un câble, ils pétaient un câble. Cela devenait invivable pour tout le monde. » C’est son éducatrice qui le met sur la voie du Cours Florent. Elle lui trouve un financement, un service civique pour qu’il puisse gagner un peu d’argent. D’ailleurs, dans le cadre de celui-ci, il anime des ateliers d’improvisation au sein d’une association qui accueille des immigrés pour les aider à « respirer un peu » (ce sont ses mots). Il raconte tout cela et Thomas en face de lui l’écoute attentivement. « Je suis heureux, m’écrira-t-il le lendemain, en me servant de mon propre imaginaire de bourgeois […] bien loin du sien, d’essayer de l’aider à trouver le sien, et de le voir tracer sa route et défricher son (rude) chemin, et il m’a vraiment ému hier matin ! » La veille, il avait comparé ces films à « des petits cailloux blancs qu’on sème » : « Ils sont rares ceux comme Judy qui veulent devenir professionnels ; pour la plupart, ces ateliers resteront un souvenir fort, que personne ne pourra jamais leur enlever. »
 
Judy, entre ses cours de théâtre, ses heures de travail, n’a plus le temps de fréquenter l’Atelier de Bricolage Cinématographique de Floirac. Il le regrette. Il a demandé de l’aide à Thomas pour la réalisation d’un court métrage qui doit concourir au sein du Cours Florent. Le scénario de Papa, maman, Bérénice et moi est le suivant : un fils de bonne famille réussit l’entrée d’une école de théâtre mais ses parents ont d’autres ambitions professionnelles pour lui. Au début de notre entretien, sur la terrasse du Printemps, Judy n’était pas encore arrivé, Thomas m’avait raconté qu’à 19 ans, il avait tenté le concours de l’IDHEC, anciennement école de la Fémis, en cachette de ses parents, qui, comme le héros du film de Judy, rêvait pour le fils d’une autre carrière. Il avait réussi l’entrée, s’était retrouvé à Paris. « C’était le paradis. J’étais libre de vivre ma passion. » Judy venait de terminer de me raconter son film quand je me suis étonné de la similitude avec la propre histoire de Thomas : « Oui, c’est troublant, m’a répondu ce dernier. Il raconte mon histoire. Et en plus, il me laisse jouer le rôle de son père adoptif, le rôle en quelque sorte de mon propre père. » Le fils, dans le film, a pour derniers mots un extrait d’une pièce de Modiano, Nos débuts dans la vie : « Ça m’a pris dès mon enfance. Plus tard, je rêvais d’aller au bord de la mer ou à la montagne en espérant que je pourrais enfin respirer. Jusqu’au jour où je me retrouvai enfin sur une scène de théâtre. Malgré le trac, je respirais comme je ne l’avais jamais fait. Plus jamais, je n’ai éprouvé cette sensation d’étouffement. Pourquoi aller chercher le grand air à la montagne ou au bord de la mer ? Le grand air, il est ici. »
 
 
https://vimeo.com/associationabc/about
 
*Thomas Bardinet est accompagné dans cette aventure par Sarah Touitou. Non seulement elle s’occupe de l’administratif, de la recherche de financement, mais elle l’épaule également dans les ateliers (l’atelier cinéphile, par exemple, où sont projetés des films burlesques de Chaplin ou Keaton à un public d’écoles élémentaires).
 
 

 

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  • Bio express de Thomas Bardinet
    Thomas Bardinet est cinéaste. Deux de ses courts métrages ont été primés : Le Jour du bac a remporté le Grand Prix de Clermont-Ferrand en 1993 ; Soyons amis !, le prix Jean Vigo en 1997 et le Grand Prix de la Critique en 1998. Il a réalisé plusieurs longs métrages : Le Cri de Tarzan en 1996, Les Âmes câlines avec François Berléand en 2001, Les Petits Poucets en 2006 et Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer en 2012.
  • En savoir plus
    L’Atelier de Bricolage Cinématographique de Floirac bénéficie du soutien de Passeurs d’Images, dispositif national d’éducation à l’image. Son objectif est de contribuer à faire comprendre le monde qui nous entoure en développant le sens critique, à acquérir des repères, à décoder les messages visuels, à valoriser la créativité des jeunes, l’expérience du « faire ensemble » et donc à faciliter l’autonomisation et la responsabilisation des jeunes. Il est piloté en région Nouvelle-Aquitaine par l’ALCA pour le site de Bordeaux (FRMJC Poitou-Charentes pour le site de Poitiers et Les Yeux Verts pour le site de Limoges) et soutenu financièrement par la DRAC Nouvelle-Aquitaine, le conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, le conseil départemental de Gironde et des collectivités locales.

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