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26 07 2016

Des livres et de l’ombre

Propos recueillis par Sébastien Gazeau


Des livres et de l’ombre

Rémi Checchetto – Photo : Michel Durigneux

Rémi Checchetto est entré en résidence au chalet Mauriac le 27 juin pour en ressortir le 19 août 2016. Mi-juillet, depuis une chaise longue, tout à son rythme d’été, il a parlé d’écriture, de lecture, du silence et de l’ombre, du vivant en ordre et en désordre.

Je sais depuis environ un an que je vais être en résidence au chalet Mauriac. J'avais commencé à lire Mauriac et puis j'ai arrêté en me disant que je le ferai dans le lieu où il venait en résidence l’été. C'est assez incroyable parce que, par exemple, cette maison que j’ai devant les yeux est celle que l’on retrouve dans Le mystère Frontenac, une maison avec une maman, des enfants, un billard dans le hall - qui n'est plus là maintenant -, avec un petit salon où l'on allait fumer après le déjeuner et où l’on décidait du sort d'untel et d'untel - où il y a une télévision aujourd'hui. Petit à petit, ce lieu de pierres est en train de devenir un lieu de mots. Et c'est ce que je fais dans la vie. Régulièrement, il m'arrive d'avoir des lieux sous les yeux et d’en faire des lieux de mots.
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C'est une résidence d'été pour moi aussi au sens où j’ai un rythme d’écriture propre à cette saison. Le reste de l’année, j’écris toute la journée, de 9h à 18h. Tous les jours, sauf le week-end. Sauf cas exceptionnel. Mais en été, j'essaie d’écrire le matin jusqu'à 14,15h et de garder l'après-midi pour des lectures.
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Il ne faut pas louper sa valise de livres quand on part en résidence. J’en ai emporté une trentaine cette fois, certains pour nourrir mon écriture, certains pour me distraire. Pour ceux-là, c’est facile. Ça fait un an que je lis Simenon par exemple. Ça me lave le cerveau de ce que j’écris. Pour les autres, ceux qui vont m’emmener en poésie, il faut bien choisir. Philippe Jaccottet, Thierry Metz…. Ils me mettent dans une musique, dans une façon de poser les mots, dans un vocabulaire qui vont m'aider pour écrire. Pour cette résidence, j’ai aussi pris tous les volumes de Dernier royaume de Pascal Quignard. Il a une telle acuité sur le monde et en littérature… Ces livres me relancent. Ils me font carburant. J'ai aussi apporté Jim Harrison, En route vers l'ouest, que je n'avais jamais lu et où il écrit : "Il ne faut jamais oublier d'emmener sa poubelle avec soi." Il n'y a pas que le sérieux de Jaccottet ou de Quignard pour dire le monde et ce qu’il nous faut dans le monde. Il y a Jim Harrison aussi.
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On fait des dossiers pour des résidences qui se déroulent un an après… Moi, je ne peux pas me programmer un an voire six mois à l'avance. J'avais annoncé écriture de Larsen mais ce n'est pas le cas. Au chalet Mauriac, j’ai attaqué l'écriture d'un roman qui s'appelle J'avance. Cette idée m'est venue cet hiver, au moment où j'écrivais Une femme m'aime. Il y est question du désordre du vivant à l'intérieur d'un être et je me suis vite rendu compte qu'il serait bien de faire un autre roman sur un être en ordre à l'intérieur de lui-même mais soumis au désordre du vivant à l'extérieur et comment il peut avancer dans ces conditions, pas forcément en restant en ordre à l'intérieur, mais en tentant de rester debout. J'ai terminé Une femme m'aime au printemps et je me suis dit que ces deux mois de résidence d’été pourraient me permettre d'avancer sur ce roman. Donc je commence J'avance.
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J'ai toujours plusieurs casseroles sur le feu. Avant je pouvais jongler dans la même journée entre une écriture et une autre. Plus maintenant. Sans doute parce que je suis plus investi dans mes projets. Je me mets dans des états de style, dans des états de langage, tant et si bien qu'au bout de quelques jours, je peux parler comme le roman que j’écris, comme le théâtre ou comme la poésie que je fabrique. Parler, c'est-à-dire traduire le monde par une phrase poétique, théâtrale ou romanesque.
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Il suffit d'un mot ou d'une phrase dans un livre pour que ça me déclenche de l'écriture. Par exemple si je prends cette phrase de Jaccottet : "l'encre n'est que de l'ombre", je vais considérer que ce que j'écris fait de l'ombre. Soit j’accepte cela, soit je me rebelle et j’écris le mot soleil. Je prends l'écriture des autres de manière très minimaliste.
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Je dis souvent qu'écrire ce n'est jamais que se lire. Il faut apprendre à se lire pour apprendre de l'écriture qui se fabrique. Un jet après l’autre, on apprend le vocabulaire qu'on est en train d'utiliser, l'ombre qu'on est en train de fabriquer, la loupiote qu'on est en train de fabriquer et ce qu'elle éclaire. Pour moi, écrire, c’est prendre connaissance de ce qui est en train de se raconter, le saisir afin de le retravailler ensuite.
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Une résidence, c'est se mettre en retrait du monde, du mien et du monde dans son entier, même si me parviennent ces jours-ci les cris de panique et les cris de détresse de Nice… Mais dans cette disponibilité, dans cette distance que je prends par rapport au monde, je peux me rapprocher encore plus des mots qui sont en moi. J'ai plus de temps et plus de silence. J'ai toutes mes oreilles pour la lire en moi. 
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Tu parles avec toi-même lorsque tu écris. La matière première se trouve à l'intérieur. C'est un peu éprouvant. Il y a des moments de vie où je n'aurais pas pu profiter d'une résidence comme celle-ci. Là je suis tranquille dans ma vie. À peu près tranquille (rires). Est-ce que ça va durer longtemps ?... On va chercher du langage au-dedans, pour le meilleur comme pour le pire. Il arrive que l'encre fasse de l'ombre et cette ombre, ce n'est jamais que nous qui la formons. Quand on est tout seul avec sa propre ombre, c'est un peu la calamité. D’autant qu’il est impossible de lui marcher dessus, pas possible de la dépasser et de la distance.
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J'aime beaucoup dire qu'on ne se déplace pas. On s'emporte avec soi. C'est délicat pour moi les résidences parce que j'ai l'habitude de ne pas beaucoup vivre finalement. Je me méfie énormément de trop me charger, de gens, de lieux, de ci, de ça, parce qu'après, je suis encombré en moi. Quand il y a trop de nous, je suis loin de moi et le langage est plus loin.
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Ici, je place toujours ma chaise longue au même endroit en sorte de voir les mêmes choses. Pour éviter d'en voir trop et parce qu'un lieu, c'est comme quelqu'un, il faut du temps, beaucoup, pour tenter d’en saisir un petit quelque chose.

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