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23 03 2017

Des lieux et des hommes

Propos recueillis par Christophe Dabitch


Des lieux et des hommes

Leslie Lagier

Très attachée à la forme, la réalisatrice Leslie Lagier expérimente toujours dans ses courts-métrages des narrations originales, que ce soit en documentaire, fiction ou films expérimentaux. Après avoir tourné Les Passages secrets entre le Pays basque et les Landes, elle est en résidence au chalet Mauriac pour son premier long-métrage.

Christophe Dabitch – Quelle est votre formation ?
 
Leslie Lagier – Je viens de l’université, je n’ai pas fait d’école de cinéma. J’ai commencé par des études d’histoire puis des études de cinéma jusqu’au DEA, à Paris, avec un enseignement plutôt théorique. J’ai suivi ensuite une formation plus professionnelle, un Master en réalisation. Après des stages pendant mes études, je suis devenue assistante de réalisation pendant cinq ou six ans, surtout sur des courts-métrages. C’est un métier très stressant, j’en ai eu assez mais ça m’a permis de bien comprendre la configuration d’un plateau et d’apprendre ce dont j’avais besoin. Comme il me fallait un métier complémentaire à l’activité de réalisation, je suis passée en bout de chaîne, au montage. Je monte beaucoup de musique, des clips et des captations, du documentaire aussi mais rarement de la fiction, à part mes propres films.
 
Vous avez commencé à tourner assez tôt des courts métrages, que vous écrivez vous-même.
 
Dès que je suis sortie des études. J’écris mes projets mais ma méthode de travail est variable. Je tourne parfois avant d’écrire, comme avec Lahemaa, ou j’écris beaucoup en amont comme pour Nous sommes revenus dans l’allée des marronniers, qui est pourtant un documentaire. Il y a eu pour moi une étape décisive avec un court de fiction, Les passages secrets, qui est un film lus traditionnel dans sa fabrication avec des comédiens, un scénario très écrit, de nombreux décors… avec toutes les complications que cela entraîne…
 
Vous montez vous-mêmes vos films ?
 
Le plus souvent oui. Pour le long métrage sur lequel je travaille, je ne sais pas si je le monterai. Dans un documentaire que je suis en train de faire, North, le montage décide vraiment de la réalisation du film, je serai donc la monteuse. Cela dépend de la nature du projet.
 
Dans vos films, le travail sur la forme semble essentiel.
 
C’est important pour moi même si je ne sais pas exactement d'où ça vient… Je suis plus du côté de la forme et de l’image que de la dramaturgie, même si j’aime raconter quelque chose. C’est la recherche plastique et le recherche plastique d'un uinvers qui m’intéressent avant tout, comment raconter avec des formes hétérogènes. Dans le film sur lequel je travaille ici, Mort terrain, il y aura ce travail décliné d’une manière différente avec des registres d’images que je n’ai pas encore explorés, comme les images médicales ou scientifiques. En dehors de la prise de vue classique, réelle, avec des comédiens, j’aime travailler sur d'autres registres d'images et parvenir à exprimer un sentiment ou à raconter une histoire avec juste des images "recyclées".
 
Après plusieurs films, est-ce que vous parvenez à distinguer ce qui traverse votre travail ?
 
Je crois que c’est d'abord le lieu, les lieux et le rapport aux lieux. Ce n’est pas forcément l’origine du film mais le lieu est central. Cela peut être un lieu intime dans lequel on revient, un lieu imaginaire auquel on prêterait un certain nombre de pouvoirs, un lieu traversé par l’histoire collective comme Far East que j’ai tourné en Sibérie, un lieu hostile comme Les passages secrets qui évoque les migrants. Dans Mort terrain, le lieu fonctionne en miroir avec le personnage, une sorte de projection mentale. North se passe en Alaska et dans le grand Nord canadien. C’est un film sur le rapport entre les gens et ce territoire sauvage qui est en mutation, en train d’être en partie détruit parce qu’il y a une activité minière très forte. C’est le rapport intime qui se tisse entre les hommes et les lieux qui m’intéresse.
 
Sur Far East que vous avez fini voilà un an, vers quoi le lieu a amené le film ?
 
Comme Lahemaa ou North, c’est un film où le lieu, la Sibérie, « m’appelle ». Il y a une attraction très forte. Il y a l’histoire bien sûr mais c’est aussi un lieu hostile, sauvage, dans lequel il est compliqué d’habiter. C’est une altérité complète. C’est un film qui s’est fait avec très peu de choses, comme une exploration subjective, en grande partie improvisée pendant le voyage, une sorte d’essai expérimental. C’est plus mon rapport personnel à ce lieu tel que je l’ai vécu.
 
Vous venez ici pour une résidence en trois temps pour travailler sur votre premier long-métrage, Mort terrain. Est-ce que vous pouvez nous en parlez ?
 
Pour l’instant, c’est l’histoire d’un homme d’une quarantaine d’années qui apprend au début du film qu’il va mourir. Il décide de revenir dans sa région natale dans le sud de la France. Il y découvre une mine à ciel ouvert abandonnée et sur ce site, une cavité mystérieuse. C’est une sorte de récit initiatique inversé, une initiation au moment de sa mort, une prise de conscience de la dégradation mais aussi de la beauté. J’ai pour l’instant un traitement du film encore très fragile. Je travaille durant cette résidence pour être plus précise sur ce que je raconte, le parcours de scène en scène de ce personnage, sa trajectoire et son histoire. Je me concentre plus sur la dramaturgie cette fois-ci. Pour un long métrage de fiction, c’est difficile de faire autrement. Il faut savoir où on va sur cette durée. Il y a aussi des raisons de production, de demandes de financement. On doit avoir un projet très élaboré dans l’écriture pour pouvoir y prétendre.
 
Que vous permet un lieu comme celui-ci ?
 
C’est la première fois que je fais une résidence, c’est une découverte. Je me retrouve dans un cadre très propice à l’écriture, au calme. Ça permet de s’abstraire du reste. C’est important dans l’écriture de ne pas être confronté en permanence à des pollutions mentales.
 

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  • Filmographie de Leslie Lagier
    Far east, 2016
    Les passages secrets, 2015
    Nous sommes revenus dans l’allée des marronniers, Prix Qualité CNC, 2012
    Lahemaa, 2010

    http://chaletmauriac.aquitaine.fr