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15 04 2016

Des images comme des traces

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


Des images comme des traces

Lucas Vernier au Cercle des ouvriers de Saint-Symphorien - Photo : Isabelle Solas

Le prochain film de Lucas Vernier, « Mafi Souria », a démarré en 2009, lors d’un premier voyage en Syrie, sur les traces de son grand-père méhariste dans l’armée syrienne sous mandat français de 1928 à 1931. Depuis 2011, sa quête est suspendue. Et si les cinq dernières années de guerre dans ce pays ont bouleversé son point de vue et le sens de ce travail, le cinéaste documentariste veut aujourd’hui s’y confronter et aller au bout de ce film.

Marie-Pierre Quintard – Quel est le point de départ de votre projet de film, Mafi Souria ?
 
Lucas Vernier – C’est un livre que mon grand-père avait écrit quand il était méhariste dans l’armée syrienne. Il avait vingt-quatre ans et il est parti en Syrie contre son gré. Il n’avait jamais quitté la France. Là-bas, il a découvert un peuple et un pays, en vivant dans le désert pendant trois ans et demi. Il a pris beaucoup de photos et écrit ce livre, Qédar, publié chez Plon en 1938, qui est un peu le récit d’une expérience de désert peuplée de rencontres.
Mon grand-père, que je n'ai pas connu, incarnait un peu une sorte de mythe. Dans ma famille, on l’appelait « Abuna », « notre Père ». Sa vie est très romanesque. Depuis l'enfance, son histoire sonne pour moi comme quelque chose de très cinématographique. Et un jour, j'ai décidé de partir à mon tour, pour essayer de retrouver les personnes dont il parle dans le livre, afin de leur apporter ces morceaux d'histoire que nous avons en commun. Je suis parti comme ça, sans rien connaître de la Syrie. D’abord en 2009, un peu plus d’un mois et demi. Je n’avais pas l’autorisation de tourner, c’était assez compliqué. Une sorte de road movie a commencé : un détail m’amenait dans un lieu, je montrais les photos, et des Syriens s’emparaient alors de ma quête, avec beaucoup d’enthousiasme. C’était comme si deux histoires se superposaient : je découvrais à mon tour une Syrie d’aujourd’hui, parfois très semblable ou au contraire bien différente de celle que je pouvais imaginer à travers le livre. J’ai finalement retrouvé des familles amies de mon grand-père, ils ont reconnu leurs parents sur mes vieilles photographies, j’ai appris des choses sur mon grand-père, partagé des rencontres fortes avec des personnes qui m’ont ouvert leur porte. Tout s’est mêlé, entre tournage et surtout, expérience personnelle. Je voulais continuer ce processus, que cela évolue dans ce sens.
Après, je suis rentré en France. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à écrire le film. J’ai enfin pu retourner en Syrie deux ans plus tard, en 2011 : retrouvailles intenses, nouvelles rencontres, reprise de ma quête, continuation de mon tournage. Je me suis mis à apprendre l'arabe et mon filmage se précise. C'est alors que les premières manifestations spontanées sont violemment réprimées par l'armée du régime à Dera'a. Dans mes images tournées viennent soudain s'inscrire ces moments de bascule... La situation se complexifie, la tension et l'inquiétude montent, personne ne sait ce qui va se passer. Je quitte le pays, persuadé de revenir bientôt. Et après, il y a eu la guerre… ça a été en réalité pour moi une première véritable confrontation à La Guerre, indirecte mais douloureuse.
 
M.-P.Q. – Aujourd’hui, où en êtes-vous ? Quel va être votre objectif lors de cette résidence au Chalet Mauriac ?
 
L.V. – Remettre tout à plat. Parce que ce n’est pas un projet de film qui serait dans sa phase préliminaire où tout serait à défricher, une page blanche ; au contraire, c’est un trop-plein. Et le film tel qu’il a été écrit en 2011 n’est plus possible. Parce que les lieux dans lesquels je tournais sont depuis longtemps inaccessibles, voire détruits, parce que la vie des personnes rencontrées a été terriblement bouleversées. La plupart des téléphones de mes amis ou connaissances ne répondent plus... Quelques nouvelles, souvent mauvaises, me parviennent de temps en temps. Nombreux sont ceux partis à l'étranger maintenant, dispersés. J'ai mis des années à vraiment réaliser ce qu'il se passait, à en prendre conscience. Ce qui fait que j’ai été contraint – et j’en ai aussi éprouvé le besoin – de mettre un peu ce projet en suspens, mais je n'ai jamais cessé d’y penser, sans avoir l’impression que j’étais prêt à m’y remettre. Aujourd’hui j’ai besoin de le terminer. Je suis en contact avec beaucoup de Syriens, au quotidien, je me remets à en parler. Si depuis mon dernier séjour en mars-avril 2011, je n’ai pas pu retourner là-bas, en revanche je suis allé en 2013 en Jordanie ou j'ai retrouvé un ami réfugié et des anciens habitants des endroits où je tournais. Dans mes disques durs dorment beaucoup d'images mais je ne peux plus les regarder comme avant : elles ont changé de nature, de dimension, elles se sont chargées, lourdement. Si elles résonnent toujours avec mes expériences vécues, elles sont malgré moi devenues des traces d'un pays qui n'existe plus. Des traces familières que je peux montrer à ceux qui ont quitté le pays, des traces de leur environnement de vie, détruit ou perdu, comme au départ je montrais à ces mêmes personnes les photographies de mon grand-père...
 
M.-P.Q. – Comment pensez-vous résoudre cette difficulté sans pouvoir retourner là-bas, donc sans la possibilité de tourner de nouvelles images de la Syrie aujourd’hui ?
 
L.V. – C’est la question. Il y pourrait y avoir des images d’Internet, je ne sais pas encore, et aussi celles que je peux tourner ici, dans l’attente, mais surtout je pense à ces personnes déjà filmées en Syrie qui vivent désormais ailleurs, et particulièrement l'ami que j'avais suivi en Jordanie qui maintenant vit à Londres… Au départ, c’était un film à la première personne. Il est toujours possible dans cette forme-là, mais j’essaie de mettre un peu l'ancien projet à distance pour casser ce côté trop figé du dispositif narratif. Ce qui a toujours été un point de départ, à savoir mon grand-père, prend désormais moins d'importance pour moi ; il serait plutôt un possible point d’arrivée. C’est-à-dire que je voudrais inverser la chronologie, partir de ce que peut représenter, dans le contexte actuel de la Syrie, cette petite histoire que j'ai partagée avec des Syriens. Je dois retravailler le film à partir de mes sentiments actuels, par exemple en commençant par écrire tout ce que j'aimerais pouvoir dire aux personnes filmées que je ne vois plus, et dont je n'ai pas de nouvelle. Et bien sûr, réfléchir au rôle que mes images peuvent avoir aujourd'hui.
Bref, faire table rase, pour assumer ce nouveau regard que je ne peux pas m'empêcher d'avoir.
 
M.-P.Q. – Pour retrouver une certaine distance, finalement ?
 
L.V. – Exactement. Et pour trouver ce que je veux vraiment faire. Une chose cependant, est certaine : j'ai peu à peu développé la conviction qu'il est important de continuer de montrer quelque chose de la Syrie d'avant la guerre. Pour tous les Syriens exilés que je connais, qui s'efforcent de se reconstruire ailleurs une situation, c'est plus que déterminant, car ils sentent que l’identité syrienne est en péril, explosée par les déchirements, par les innombrables morts, par l’exil…
 
M.-P.Q. – Donc pour les Syriens, c’est important que vous fassiez ce film-là ?
 
L.V. – Oui, parce que pour les Syriens qui ont quitté le pays, revoir des images des lieux, revoir leur ville qui n’existe plus, des proches ou voisins, c’est précieux et essentiel. Je pense que le film se tournera avec quelques personnes proches rencontrées en Syrie et qui sont aujourd'hui réfugiées : nous replongerons ensemble dans mes images, ces images avortées, pour les faire revivre, les prolonger, et évoquer ce que sont devenues ces personnes filmées. À vrai dire, au départ de mon projet, quelques personnes qui me soutenaient me demandaient parfois : « La place de ton grand-père, elle est évidente, c’est un personnage romanesque, tu pourrais en faire un film de fiction, mais toi ? Ta place ?... ». J’y réfléchissais, et ma place, petit à petit, apparaissait clairement. Finalement, cette espèce de quête, et ce rôle de messager porteur d'images, que je m'étais attribué dès 2009, peuvent continuer. J'ai seulement eu besoin de pas mal de temps pour accepter, puis prendre en compte ce que la guerre a provoqué en moi... Je me suis suffisamment posé des problèmes de légitimité. Je souhaite repartir de tout ce que j’ai ressenti pour la Syrie et mes personnages. Écrire ce que j’ai vécu pendant ces années où je n’ai pas travaillé sur le film, en fait. C’est une nouvelle première étape. À partir de là, je dois retrouver mes images, remonter le fil et re-scénariser le film. Le projet a pris une autre dimension que je ne peux pas faire autrement que d'intégrer, sans être opportuniste. Car la Syrie, ce n'est plus ce pays dont personne ne parlait en 2009 ! Ce n'est d'ailleurs plus un pays, mais un « pays en guerre », une terrible zone de conflit aux enjeux internationaux complexes et mouvants, dont on parle sans cesse, à chaud, à vif, parfois n'importe comment, et toujours dans la douleur. Au milieu de toutes ces informations, j'ai simplement une petite histoire humaine à raconter...


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