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02 01 2017

Dens Dimiņš s’amuse avec les langues

Propos recueillis par Nathalie André


Dens Dimiņš s’amuse avec les langues

Crédit photo : Élisabeth Roger / Écla

Né en 1974 à Riga, en Lettonie, Dens Dimiņš  a vite compris, dès le lycée en fait, que le casse-tête des « versions » de textes latins et de grecs anciens lui plaisait particulièrement. Depuis, il s’amuse toujours de cet exercice d’équilibriste linguiste puisqu’il est philologue et traducteur d’au moins huit langues vers le letton : le français, l’anglais, l’islandais, le grec moderne, l’italien, le bulgare, le russe et l’allemand. Sans compter l’espagnol qu’il parle mais ne traduit pas et le turc auquel il compte bien s’atteler dès cet été.

Lauréat de la résidence de traduction d’hiver – du 7 novembre au 20 décembre – à la maison de la Prévôté de Bordeaux, il est venu traduire le roman de Mathias Énard, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (prix Goncourt des lycéens, Actes sud, 20101). Ce sera la première fois que les lecteurs lettons pourront lire cet auteur français qui a publié six romans aux éditions Actes Sud et qui a également reçu un second prix Goncourt, pour son roman Boussole, paru en 2015.
 
Nathalie André – Toutes proportions gardées, je trouve que vous avez plusieurs points communs avec Mathias Énard. Il a suivi des cours d’arabe et de persan et a fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il a également traduit des ouvrages (l'un du persan et l'autre de l'arabe). Aujourd’hui, il vit et enseigne l’arabe à l’université autonome de Barcelone.
Vous, après votre un doctorat de philologie et lettres classiques à Riga en 2000, vous avez quitté votre pays pour perfectionner votre aptitude à la traduction et votre apprentissage des langues, dans plusieurs villes d’Europe tels que Sienne, Paris, Londres, Bruxelles, Madrid, Trieste, Sofia... Et, à partir de 2012, vous vous êtes inscrit au doctorat de linguistique générale à l’université de Reykjavik en Islande, où vous vivez désormais, une partie de l’année. Et depuis 2015, vous enseignez la littérature du 20e dans le département de philologie baltique à l’université Latvijas de Riga. Ces liens entre vos deux parcours, liés à un attrait pour d’autres langues et d’autres cultures, est-ce ce qui vous a séduit ? Est-ce ce qui vous a donné envie de le traduire ?
 
Dens Dimins – Je suis très flatté mais la comparaison s’arrête toutefois là parce qu’il est écrivain et moi non ; je n’ai pas encore eu cette vocation. J’ai acheté ce livre en 2010 à sa sortie et, après l’avoir lu, j’ai trouvé vraiment intéressant qu’il soit traduit pour la Lettonie qui ne connaît pas cet auteur. Entre temps j’avais d’autres traductions à finir et puis, quand il a sorti Boussole en 2015, je suis revenu sur Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants. C’est l’histoire surtout qui m’a plu. La traduction n’est pas évidente parce que se croisent les cultures ottomane et florentine du 16e siècle, puisque c’est l’histoire de Michel Ange qui se rend à Constantinople pour y construire à la demande du Sultan Bayazid, un pont sur la Corne d’or, qui doit relier les deux rives de la ville. Mathias Énard a imaginé cette fiction intemporelle autour d’un doute historique et presque mythique – puisque on ne sait pas si Michel-Ange est vraiment parti à Constantinople. De là, il a ajouté certaines choses, en a omis d’autres et ces partis pris m’ont vraiment séduit. Ce livre dépasse une narration nationale ; c’est pour moi une littérature mondiale qui n’a pas d’attaches culturelles et, d’une certaine façon, cette histoire aurait pu être écrite par un auteur de n’importe quelle nationalité…
La traduction est particulièrement sensible parce que se croisent le monde des arts de la renaissance et des byzantins, ainsi qu’en arrière plan, la cour du sultan et ses intrigues qui sont mises en parallèle avec celles du pape Jules II, auxquelles Michel-Angel espère échapper pour un temps... Mathias Énard a fait beaucoup de recherches pour écrire ce livre. Il cite d’ailleurs dans ses notes, les provenances des documents sur lesquels il s’appuie et notamment, la découverte dans les archives ottomanes de l’esquisse du pont et de l’inventaire des possessions abandonnées par Michel-Ange dans sa chambre. Et l’apparente modestie de l’écriture dissimule plusieurs difficultés dont la reconstitution de Constantinople au 16e siècle avec son cortège d’épices, de plats, d’esclaves... Heureusement, je suis allé trois fois à Istanbul alors je me repère bien dans les quartiers entre Sainte-Sophie, le Topkapi, le grand bazar, etc. Et ça m’oblige à chercher un vocabulaire d’objets usuels du 16e, tant à Florence qu’à Constantinople, puisque Michel-Ange débarque sur le port en 1506, avec ses bagages et outils de travail et s’approvisionne ensuite sur place.
 
N. A. – Vous l’évoquez comme un livre visionnaire, en lien avec l’actualité ; une manière de « créer un pont entre l’occident et l’Orient » à différents titres…
 
D. D. – Oui c’est presque une caricature mais c’est aussi une parabole sur un monde en mutation, avec un parallèle avec nos actuels conflits de religion et de civilisation... L’écart de cette période très éloignée de nous, est particulièrement charnière ici. C’est presque la fin de deux mondes. Et, pour moi, le plus difficile, c’est de laisser sous-tendre cette fin de monde. L’auteur a, je pense, tenté d’écrire un monde en transformation. C’est assez sensible et ça, c’est plus compliqué à traduire. Et le style raffiné et baroque du roman, nécessite aussi de trouver une voix appropriée pour que le récit en letton soit aussi élégant que l’est l’original.
 
N. A. – Votre éditrice Jãna Rozes, vous a demandé de traduire cet auteur ou c’est vous qui lui avez proposé ?

D. D. – Je travaille avec elle depuis 2008 alors elle me fait confiance et puis Mathias Énard a quand même reçu plusieurs prix dont deux fois le Goncourt. J’ai traduit pour sa maison, des auteurs contemporains européens importants dont Un Roman naturel du bulgare Géorgui Gospodinov, un nouvelliste, écrivain et dramaturge. C’est un auteur phare de la jeune génération. J’ai aussi traduit l’islandais Einar Már Guðmundsson, grand prix de littérature nordique pour Les Anges de l'univers. Et bien sûr, plusieurs auteurs français tels que Céline, George Perec, Michel Houellebecq, Jonathan Littell...

Un des avantages de venir en France en résidence – et notamment à Bordeaux où il y a cette incroyable librairie Mollat – c’est que je peux faire le plein de littérature française, avoir le temps de lire et ainsi réfléchir aux auteurs que je souhaite proposer à mon éditrice. Même si malheureusement, en Lettonie, il y a très peu de gens qui connaissent la littérature française. Là, j’ai découvert Marcus Malte2 (qui vient de recevoir le prix Fémina pour Le Garçon, éditions Zulma) et je suis très étonné : il écrit autant pour les enfants que pour les adultes, il passe du polar à une littérature inscrite dans des temporalités différentes. L’écriture est ici une tradition tellement forte. Quand j’entre dans la librairie Mollat, c’est vertigineux tous ces livres ; ça me fait tourner la tête. Et puis, vous avez cette culture des prix et de la promotion littéraire que nous n’avons pas non plus en Lettonie. Nous n’avons qu’un seul prix qui est le Prix littéraire de l’année. Il est attribué pour une traduction, un roman, un livre jeunesse, de poésie ou à un débutant. Mais cela dit, ça avance car depuis peu, il existe un festival de littérature en décembre, avec un prix des lecteurs. On y invite des auteurs étrangers ; ce qui est bien pour nous, les traducteurs, parce qu’on est amené à les traduire et à la rencontrer aussi.
 
N. A. – Et est-ce qu’aujourd’hui, il y a une nouvelle langue que vous aimeriez apprendre ?
 
D. D. – Oui, le turc, j’ai seulement quelques bases. C’est une langue difficile mais très belle et pour ma thèse, ça me serait très utile. Donc je vais essayer de retourner en Turquie prendre des cours cet été, pendant les vacances. Ça fait huit ans que j’habite en Islande et que je partage mon temps entre Riga et Reykjavik pour terminer un doctorat sur la linguistique. Mais c’est aussi l’avantage d’être traducteur, on peut exercer en habitant n’importe où. Il suffit d’avoir une connexion internet pour rester en contact avec son éditeur et le reste du monde, et aussi, bien sûr, pour faire des recherches.
 
1. Et le 25e Prix du livre en Poitou-Charentes & La Voix des lecteurs en 2012 décerné par le Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charentes.

2. Marcus Malte est venu en résidence d’écriture au chalet Mauriac du 30 mai au 8 juillet 2016, en partenariat avec le Salon du Polar de Saint-Symphorien Du Sang sur la Page. Pour lire son entretien avec Romuald Giulivo : http://eclairs.aquitaine.fr