Transmission

09 06 2017

Décloisonner des publics fragiles

Propos recueillis par l’équipe de Le Fil des images, la publication des Pôles régionaux d’éducation et de formation aux images


Décloisonner des publics fragiles

L’altérité, la question des représentations, la création comme outil de rencontre, sont des choses que Joana Jaurégui et Benoit Lagarrigue, artistes intervenants et réalisateurs, n’ont eu de cesse d’explorer tout au long de leurs parcours respectifs. C’est d’ailleurs ce qui les a poussé à créer en 2014, Les Ateliers à ciel ouvert, une association bordelaise qui mène des créations artistiques auprès de publics fragiles, souvent isolés du milieu culturel.

« Côte à côte et Face à face » a été le premier projet de l’association. Un projet ambitieux qui a cherché à traiter des représentations sociales par le biais de la création artistique dans un quartier auprès de structure d’aide à la personne et de riverains, voisins sans se connaître. Tant de personnes habitant ce quartier qui, au fil du temps, avaient construit de grandes barrières entre elles. On en parle avec Joana Jaurégui…
 
Au commencement de ce projet, il y a…
Joana Jaurégui – Au commencement, il y a le regard de deux vidéastes interpellés par la géographie d’un quartier et la récolte des préoccupations de ses habitants. Dans un quartier de Saint-Médard-en-Jalles près de Bordeaux où quatre structures d’aide à la personne – un foyer d’hébergement pour adultes handicapés, une maison d’accueil spécialisée (MAS), un lycée professionnel (Soins et Services à la personne), un EHPAD (maison de retraite médicalisée) –cohabitent dans une grande proximité, nous avons relevé l’absence de rencontres et de liens. Les barrières physiques, grilles, clôtures… paraissaient bien légères face aux barrières symboliques et psychiques de chacun. De nouvelles barrières s’érigeaient, construites de stéréotypes, de fortes représentations et de méfiance… face à la peur de la différence.
 
Concrètement ?
Lors de l’implantation dans ce quartier de la maison d’accueil spécialisée, qui est une unité psychiatrique, des pétitions ont été signées et des maisons vendues. Tout comme un voisin l’exprimait encore il y a peu : « ces gens-là il faudrait les mettre au fond d’une forêt ». Les usagers du foyer avaient constamment l’impression de faire l’objet de moqueries de la part des lycéens et lycéennes. Florence empruntait depuis des années un itinéraire bis, « un raccourci un peu long » pour éviter de passer devant le lycée. Des lycéennes qui entendaient des cris effrayants la nuit « des autres là-bas, enfermés » et qui, par ailleurs, n’avaient jamais eu la possibilité de réaliser un stage au sein du foyer. Pas le profil requis, disait-on. Les personnes âgées se méfiaient des jeunes ados et craignaient les personnes handicapées » les pauvres… ». Pour certaines personnes du foyer, les voisins de la Mas étaient vraiment les fous enfermés, les handicapés !
Benoît Lagarrigue et moi-même avons très vite ressenti le désir d’intervenir artistiquement, de créer la rencontre entre ces mondes, de participer à la déconstruction de ces représentations. Ce projet est né de l’envie de proposer une expérience artistique collective, de créer du mouvement, de faire bouger les lignes, poussés par une forme d’urgence, car à l’échelle d’un quartier cela touchait pour nous à des questions très contemporaines : celle de l’accueil de l’autre, différent, dans ce qu’il peut avoir de dérangeant, la question du lien, de la rencontre, de la nécessité d’ouvrir son regard pour pouvoir avancer ensemble. Il a ensuite fallu convaincre les institutions et trouver les financements nécessaires. C’était un projet colossal…
 
Avant que ne débute le projet, le sentiment d’urgence que vous décrivez ici était-il partagé par les établissements cités ?
Oui. Certaines équipes éducatives avaient déjà entamé un travail de réflexion sur la manière dont des passerelles inter-structures pourraient être mise en place. Dans les projets que nous menons, il est impensable de ne pas être suivi et porté par les établissements au sein desquels nous intervenons. D’une part parce que nous pensons nos projets à la fois à destination des usagers (ici : les résidents handicapés, les personnes âgées et les lycéens) mais aussi en destination des équipes, des personnels de ces institutions. D’autre part, parce que de nombreux projets ne voient pas le jour par manque de soutien des institutions, malgré l’implication des usagers. C’est un point absolument fondamental.
Dans ce projet, il a aussi fallu convaincre, jour après jour. Le temps que nous avons consacré aux échanges et à la co-construction a permis la mise en place assez rapide d’une collaboration avec les équipes. Certainement parce que nous avions le souhait que les ateliers s’inscrivent dans ceux déjà présents dans les institutions. Le projet s’est inscrit dans les projets d’établissements.
Il y a pu avoir des temps de frictions ou d’incompréhension avec les équipes éducatives, mais tellement mineures si on les met en perspective avec leur engagement.
Les réticences des professionnels sont saines, car un projet de ce type amène du souffle, du mouvement, mais souvent aussi beaucoup de fatigue, d’excitation chez les participants. États émotionnels et physiques qu’il faut gérer ensuite, qui sont contenus par les équipes. Ce sont des choses que nous comprenons, discutons aussi régulièrement. Pour autant, nous tentons de ne pas revoir à la baisse nos propositions, ou de ne pas être freinés par les craintes des équipes. C’est bien notre posture d’artiste intervenant, extérieur à l’institution qui nous permet d’aller plus loin avec les participants, dans une approche bienveillante et exigeante à la fois. Ce sont nos regards neufs sur ces personnes qui peuvent faire en sorte, en donnant forme artistiquement, de modifier les regards.

 Les-ateliers-a-ciel-ouvert-1Les-ateliers-a-ciel-ouvert-4

Alors, quel est le « remède » pour instaurer cette dimension collective, cette confiance ?
Il y en a plusieurs : le temps, la co-construction du projet… et la preuve par l’exemple ! Quelques mois après le lancement du projet, beaucoup de choses très fortes étaient déjà ressorties des ateliers. En septembre 2015, nous avons réalisé un premier film, Entre chiens et chats, qui avait pour point de départ les stéréotypes que les usagers des quatre structures portaient les uns sur les autres. Ce film a montré que l’expérience était vraiment en marche ! Les équipes ont eu la preuve que quelque chose de fort était en train de se passer…
 
Ces images sont très fortes. Comment se sont déroulés les ateliers ?
Là aussi il fallait laisser le temps… Avant notre arrivée, des ateliers d’écriture avaient déjà eu lieu au sein du foyer. L’attente était réelle. De notre côté, nous connaissions le pouvoir de l’écriture, de la vidéo. Nous avons des outils et savons que la démarche artistique peut permettre de modifier le regard, de décaler le réel, de déconstruire les représentations, voire de rendre partageable et poétique ce qui habituellement pose problème.
Benoît et moi-même veillons toujours à ne pas transiger sur la qualité artistique et dans un même temps être à l’écoute de chacun, de chacune des particularités des personnes avec qui nous travaillons. Il s’agit de projet à forte dimension sociale, mais avant tout d’expériences artistiques partagées. Et surtout, ne voulions pour rien au monde être étiquetés « projet pour handicapés ». Les participants, eux, ont eu cette phrase très forte (à lire sur le blog) : « Peut-être qu’à la fin de ce projet, nous serons face à face ». Nous nous étions fixé deux ans pour y parvenir…
 
Itinéraire Bis est le nom du 2e film de fiction qui est né de cette expérience. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Aujourd’hui, le film a été diffusé. Cela a été un moment très fort, qui s’est déroulé en septembre 2016 au Carré des Jalles, salle de spectacle très identifiée en Gironde. La soirée a réunie 600 personnes. Les films ont été présentés par les participants, ce fut un vrai temps de rencontre. Au total, le projet avait mobilisé plus de 80 personnes, ce qui est colossal, alors évidemment cela faisait beaucoup de monde lors de la projection, famille, équipes, amis… mais réunir 600 personnes dénote aussi de l’affluence du grand public. Le pari était gagné… Il s’agissait de la projection de films sur des gens, fait avec des gens. Avec les habitants d’une ville, qui enfin se faisaient entendre !
Nous cherchons d’autres lieux de diffusion, voire des festivals. Ce temps de diffusion nous paraît primordial dans ce qu’il amène aux participants, sortir d’une place assignée par la société de vieux, jeunes ados, handicapés, et prendre celle d’un acteur de projet, projet un peu fou, poétique et humain.
Une chose également importante pour nous, c’est qu’une dynamique autonome est désormais lancée entre les institutions. La rencontre a eu lieu. Le décloisonnement est réel et les équipes souhaitent le faire perdurer. Depuis cette expérience, des dîners communs sont organisés tous les mois et il est très probable que le foyer accueille prochainement des lycéennes de l’établissement voisin pour un stage en entreprise !
 
Pour finir, le fait que les participants au projet soient handicapés, âgés,… a t-il entrainé des difficultés particulières ?
Non, pas plus que dans n’importe quel projet. Le tout est d’être à l’écoute de ce que sont les personnes participantes, faire un projet AVEC et non SUR ces personnes. Le tout est de trouver un point de rencontre, de donner du souffle. Le plus important « challenge » dans la tenue de ce projet se situait davantage à l’échelon des institutions, comme je le décris plus haut. Mais tous ensemble, nous avons réussi à donner au projet une réelle dimension collective et produit quelque chose de partageable… Ensemble nous avons ouvert un champ de possible. C’est une très belle réussite !
 

Tout afficher