Films

28 04 2017

De toutes mes forces

Propos recueillis par Christophe Chauville


De toutes mes forces

DR

Entretien avec Chad Chenouga, réalisateur

Considérez-vous De toutes mes forces comme une suite à votre premier long métrage 17 rue Bleue, qui était sorti en 2001 ?
Chad Chenouga – Intimement, c’est une suite, puisqu’il s’agit là d’un adolescent perdant sa mère, donc précisément la manière dont s’achevait le film précédent. En re­vanche, ce qui correspondait à ma propre histoire est cette fois transposé à l’époque actuelle, avec des adolescents d’aujourd’hui. Il y a moins d’argent et à l’époque où je suis passé en foyer, il n’y avait pas de mixité, ce qui change beaucoup de choses avec des incidences possiblement très sérieuses et par­fois même graves.
 
Comment avez-vous concrètement appréhendé ce choix de la contemporanéité ?
Je me suis, pour écrire, naturellement beaucoup inspiré des jeunes d’aujourd’hui. J’ai animé avec Christine Paillard, ma coscénariste, pendant plus d’un an des ateliers dans différents foyers, en totale immersion, et j’y ai glané des informations pré­cises sur la façon dont les choses se déroulaient. Je lançais des situations proches du scénario ou j’écrivais des scènes spécifiques, et cela donnait lieu à des situations intéressantes, que je pouvais du coup réintégrer au scénario. Il y a eu ainsi des allers retours entre l’écriture et la “vraie vie”.
Dans un second temps, un travail a été effectué avec les jeunes choisis pour le film, que nous avons trouvés en région parisienne. Ils n’avaient aucune expérience, à part Jisca Kalvanda, qui a aussi joué dans Divines, et Théo Fernandez, vu notamment dans Les Tuche. Pour les autres, c’était une pre­mière fois et c’était formidable, les échanges ont été très riches. Cela m’a permis d’éviter ce qui ar­rive parfois, à savoir un regard d’adulte croyant saisir l’adolescence, mais sans y parvenir tout à fait. Je n’affirme pas avoir réussi, mais c’était l’une de mes préoccupations permanente que de partir de ce qu’ils sont.
 
Cela a-t-il nourri le film jusque sur le plateau ?
Le film est très écrit, mais je voulais qu’il ait aussi une forme de liberté, afin que les acteurs soient heureux de jouer, à l’aise devant la caméra. On a donc pas mal revu les dialogues selon leur manière d’être et de s’exprimer. Mais il n’y a pratiquement pas d’improvisation, à part la séquence de la né­gociation au magasin : il y avait évidemment une trame, mais la scène est totalement improvisée.
 
Qu’est-ce qui vous attirait particulièrement dans le fait de filmer l’adolescence ?
Quand j’ai pensé à une version cinéma de La niaque, ma pièce de théâtre, ce sont des visages jeunes qui me sont apparus, dans le contexte d’un foyer et avec un autre regard porté sur eux, ni mi­sérabiliste ni plombant. J’avais envie de travailler sur l’énergie de cette période, qui est particulière­ment intéressante à filmer. Les sautes d’humeur, d’abord, car dans les foyers, comme le disent sou­vent les travailleurs sociaux, la situation dérape fa­cilement : tout va bien en apparence, mais comme chacun est seul et souvent dans l’excès, les explo­sions sont soudaines. Ensuite, il y a la danse, en l’occurrence le “krump”, une branche du hip-hop qui s’apparente davantage à une expression corpo­relle et qui correspond aux tiraillements intérieurs de cet âge.
 
Le foyer est dominé par la figure de la directrice, com­ment entendiez-vous la montrer ?
Pour le film, je voulais, afin de me démarquer de ma propre histoire, que le personnage soit une femme. Je me suis inspiré de personnalités que j’ai rencontrées durant ma période d’immersion et Madame Cousin est finalement le mélange de deux chefs de service que j’ai croisées, l’une à Pa­ris et l’autre à Pau, où nous avons tourné tous les intérieurs.
 
Le choix de Yolande Moreau semble idéal pour un tel caractère...
Je n’avais pas d’idée précise en écrivant, mais quand Christine Paillard a suggéré son nom, j’ai eu un flash et ne pouvais plus penser à quelqu’un d’autre... Nous avons le même agent et elle avait déjà travaillé avec TS Productions, donc le rapport était plus facile et elle a accepté le rôle – elle aimait bien l’histoire et m’a dit qu’elle “y croyait”.
 
Quel a été, sur le tournage, ses relations avec les jeunes ?
C’était génial, elle discutait avec eux des questions les plus délicates, les poussait dans leurs retran­chements. Certains moments ont été assez spé­ciaux, comme pour cette scène assez longue où Nassim veut en savoir plus sur son dossier et la mort de sa mère, Yolande a fait ce que peu d’ac­trices font, elle a laissé éclore l’émotion de Khaled Alouach, c’était d’une grande générosité...
 
Ce jeune acteur débutant porte littéralement le film, comment l’avez-vous rencontré ?
On l’a trouvé en casting sauvage. J’ai aimé son côté dandy, ce que je voulais pour mon personnage, qui était écrit ainsi. Il devait avoir aussi une certaine arrogance. Il est de toutes les séquences et on l’a trouvé tout de suite formidable. Il n’a que dix-huit ans et il va rejouer, j’en suis sûr.
 
Dans le film, le personnage de Zawady travaille dur pour espérer s’en sortir...
Je me suis inspiré d’une fille vivant dans un foyer parisien et qui voulait faire médecine. Elle a malheureusement redoublé sa première année, comme c’est le plus souvent le cas, mais de fait ça a interrompu la prise en charge de ses études, qui sont aujourd’hui plafonnées à dix-huit ans maxi­mum, exceptionnellement parfois à vingt-et-un ans. Elle n’a du coup pas eu les moyens de conti­nuer, ce qui a été très douloureux pour elle. Ça a été très différent pour moi, il n’y avait aucune limi­tation à l’époque : je suis passé par Sciences Po en entrant en deuxième année directement après une maîtrise. J’en suis vite parti, car je ne me sentais à ma place, mais j’aimais étudier, ma mère avait le goût des livres et me l’a transmis. Je le faisais aussi pour qu’elle soit fière de moi, même en n’étant plus là...
 
On voit que les jeunes gens vivant dans un foyer ont des dossiers, qui pèsent sur eux, comme c’est le cas de Nassim...
Oui, l’incidence d’un dossier est potentiellement énorme pour ces jeunes : leur vie y est consignée, c’est comme un tatouage indélébile, quelque chose qui les marque au fer rouge. Même leur identité leur échappe, se voit réappropriée, et c’est quelque chose qui m’a toujours intéressé : le regard des autres sur soi, qui peut rendre fou... Le film dé­passe ainsi le cadre de la vie en foyer, parce que la question de la stigmatisation domine toutes les problématiques du fameux “vivre ensemble”....

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  • Fiche technique
    Réalisateur : Chad Chenouga
    Scénario : Christine Paillard et Chad Chenouga
    Collaboratrice artistique : Christine Paillard
    Image : Thomas Bataille
    Son : Xavier Griette, Agnès Ravez, Patrice Grisolet, Niels Barletta
    Montage : Pauline Casalis
    Casting : François Guignard ARDA
    Décors : Brigitte Brassart
    Costumes : Julie Brones
    Musique originale : Thylacine
    1er assistant réalisateur : Aurélien Fauchet
    Scripte : Clémence Colombani-Lentheric
    Directeur de production : Arnaud Tournaire
    Régie Générale : Marco Cabat, Stéphane Avenard
    Productrice associée : Constance Penchenat
    Directrice de post-production : Delphine Passant
    Producteurs : Miléna Poylo et Gilles Sacuto

    2016 / France / 98 mn - Distribution : Ad Vitam - Tél. : 01 55 28 97 00 - contact@advitamdistribution.com
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