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28 08 2014

David Toscana, au royaume des « illuminés »

Propos recueillis par Danièle Estèbe Hoursiangou


David Toscana, au royaume des « illuminés »

© David Helman / Écla

David Toscana, écrivain mexicain, a séjourné à la résidence de la Prévôté à Bordeaux en juin et juillet 2014. Il a travaillé en relation étroite avec le traducteur François-Michel Durazzo. Cet exercice particulier a donné lieu à un entretien au cours duquel il a bien voulu révéler une partie de ce qui anime sa création.

David Toscana n’a pas toujours été écrivain. Je veux dire par là que cette activité lui est venue plutôt tardivement. Comme il le raconte, il a commencé, conformément à la tradition familiale, par une carrière d’ingénieur dans de grands groupes industriels (General Motors, Coca Cola, AksoNobel). Et quand on lui demande si malgré tout, dans sa jeunesse, il n’avait pas eu, dans un petit coin de sa tête, la démangeaison de l’écriture, il persiste. « Pas du tout. Je ne suis pas d’une famille de littéraires et à la maison il n’y avait pratiquement pas de livres. En revanche, j’aimais lire. Contrairement à la plupart de mes amis qui ont écrit dès l’adolescence, je n’ai commencé qu’à l’âge adulte, à 29 ans. J’ai exercé le métier d’ingénieur pendant douze ans. Mes deux premiers romans ont été écrits et publiés alors que j’étais en fonction et le premier je l’ai même écrit à la sauvette, au bureau. Lors de la parution du deuxième, mon directeur m’a proposé une promotion, plus d’argent, une voiture de fonction, etc. Mais, je savais désormais que c’était ça que je voulais faire et seulement ça : écrire  ».
Originaire du nord du Mexique, mais à quelques pas de la frontière avec les États-Unis, il se dit très peu concerné par les problématiques liées aux luttes des populations d’Amérique latine en général, et du Mexique en particulier, contre une oppression économique ou pour la reconnaissance des cultures indiennes.
« J’ai toujours eu une relation naturelle, sans animosité avec les États-Unis. Ils sont si près. Je ne m’inscris pas dans ce courant que vous évoquez. Pour moi, la littérature, c’est de la nostalgie. Prenons l’exemple de L’Armée des illuminés. La maison où j’ai passé mon enfance est très proche du lieu où, en 1848, s’est déroulée la première bataille entre le Mexique et les États-Unis. Il reste des canons, des impacts de balles dans les murs. Enfant, je jouais dans ce décor. Lorsque j’ai décidé d’écrire un roman sur ce sujet, j’ai pensé « illuminés » comme la transcription d’ « enfants ». Mon objectif est de sauver l’esprit enfantin.  »
Donc, l’intention de l’écrivain est là : retrouver les mécanismes de pensée et les univers de l’enfance.

L’exploration d’une mine
Comme les romans de David Toscana, notamment El último lector et L’Armée des illuminés, peuvent apparaître relativement complexes dans leur construction, avec des va-et-vient entre récit et plongée dans la pensée d’un personnage, entre des lieux et des temps différents, tout ceci s’imbriquant avec beaucoup de fluidité, on est tenté de l’interroger sur sa technique d’écriture. Il se défend d’en appliquer une. « Je n’ai même pas de plan, juste une petite idée au départ, puis je découvre au fur et à mesure que j’avance. En fait, c’est comme si je descendais dans une mine, sans savoir ce  qu’il y a. Prenons un autre exemple, El último lector. Je décide d’écrire sur un village mexicain, Icamole, dans un endroit désertique accablé par la sécheresse, et je me pose une question : qu’est-ce qu’il se passe si, dans ce village, il y a une bibliothèque. C’est parti de là. On pourrait croire, parce que le roman commence avec la découverte du cadavre d’une fillette au fond d’un puits, qu’il s’agit d’un roman policier. Pas du tout.  » Plus généralement, il estime que les critiques littéraires français font de la littérature une chose très compliquée alors que selon lui il s’agit d’une aventure de l’imagination qui aboutit à la transformation du lecteur.

Le mystère des mots
Pas de technique d’écriture, donc. Oui et non, malgré tout. Disons une méthode. David Toscana écrit porté par l’histoire qu’il est en train de construire. Mais deux choses importantes viennent tempérer cette explication. « J’écris, j’écris, et ensuite, je taille, beaucoup. Un roman de deux cents pages, ce sont auparavant trois ou quatre fois plus de feuillets. Je procède par essais et correction des erreurs. Ensuite, je relis tout avec la préoccupation de la cohérence de la construction, avec le souci du rythme, du langage.  » Un travail long et minutieux, voire fastidieux, non ? « Pour certains, oui. Pas pour moi. J’ai la passion du langage et, entre tous, de celui du siècle d’or espagnol. Le langage est quelque chose de fondamental, un protagoniste et non un simple instrument. C’est à mes yeux la chose la plus extraordinaire qui ait été donnée à l’être humain et le mystère des mots me fascine. Un mot est plus abstrait que la plus abstraite des peintures et pourtant la littérature est une expérience réelle. C’est une fois que l’histoire est ronde, bouclée, que vient ce travail sur le langage, et ça m’enchante.  »
David Toscana a pour habitude de lire ses textes à haute voix. « C’est ainsi que je me rends compte si ça fonctionne, si le rythme et les sons sont conformes à ce que je veux exprimer. C’est lorsque je peux lire le roman à haute voix sans trébucher que je considère qu’il est terminé. »
Quels sont les auteurs vers lesquels il se tourne le plus souvent pour s’assurer qu’il est sur la bonne voie ? Il est évident que Cervantès est très présent dans son œuvre, le personnage de don Quichotte, mais pas seulement. On y discerne d’autres figures. Mais l’accompagnement ne se limite pas à Cervantès, à Calderón de la Barca ou à l’auteur du Lazarillo de Tormes, il évoque quelque chose de plus vaste lorsqu’il parle de ses influences. Parmi les auteurs contemporains qui comptent pour lui, il insiste tout particulièrement sur « le Mexicain Juan Rulfo pour ses phrases courtes, simples, qui ouvrent sur une multitude de sens, le Colombien Gabriel Garcia Marquez pour le rythme, l’Uruguayen Juan Carlos Onetti pour l’atmosphère  ».

Le meilleur lecteur
Toujours sur la méthode, mais là il est question de ce qui constitue le cœur du travail qu’effectue David Toscana à Bordeaux : un échange très étroit entre le romancier et François-Michel Durazzo.
Toscana-Durazzo« J’écris ici mon prochain roman. Chaque fois que j’ai terminé une phase d’écriture, je soumets le texte à François-Michel Durazzo qui me fait ses commentaires. Des remarques de lecteur, de traducteur et d’éditeur. Il me connaît mieux que personne et il n’y a pas de meilleur lecteur qu’un bon traducteur. Il m’apporte son point de vue par rapport à un personnage, à une situation ou à la cohérence de l’histoire. Nous procédons avec plusieurs entrevues. C’est différent des échanges par internet habituels. Plus dynamique, plus riche. François-Michel Durazzo est très précieux parce qu’il a une excellente connaissance du langage et des langues sources, le latin, le grec, ce qui m’évite certains contresens. Des remarques, pas une intrusion dans la création.  »
Il me confie que le roman en cours, l’objet de cet échange, raconte l’histoire d’un homme, insomniaque, qui passe son temps à lire le journal et essentiellement la page faits divers, les meurtres, les accidents mortels. Il sort toutes les nuits et rencontre d’autres noctambules. Ils finissent par créer un groupe qui décide d’enquêter sur un assassinat. « Et ce n’est toujours pas un roman policier  », assure-t-il. Faites-lui remarquer que la mort est souvent présente dans son œuvre et la réponse est savoureuse : « Je suis né dans une rue où, à un bout, il y a la maternité et à l’autre, le cimetière où se trouve le caveau familial. La mort est littérairement très attirante.  »
Revenons à Bordeaux, à la Prévôté. Comment se passe votre quotidien ? « Je travaille surtout le matin. Le reste du temps, je me promène, je circule pour connaître la ville et  pas seulement le cœur historique, je veux découvrir comment les gens y vivent.  » Il compte faire son marché aux capucins. « D’une manière générale, je n’ai pas de routine et je n’entreprends pas non plus plusieurs romans à la fois. Après la publication de l’un d’entre eux, je suis resté deux ans sans écrire. Je considère que, pour un romancier, travailler ne se réduit pas à s’asseoir à sa table et à produire des textes. Penser, lire, se promener... tout ce que l’on fait a à voir avec le roman qui viendra. Parfois, pendant cette période “en blanc” une angoisse peut surgir : Est-ce que je n’ai pas tout dit ? Et puis une idée survient et c’est reparti.  »
 
Entretien réalisé par Danièle Estèbe Hoursiangou, à Bordeaux en juillet 2014.
Photo : David Toscana et François-Michel Durazzo à l'Institut Cervantes le 19 juin 2014. © David Helman / Écla


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