20 03 2019

Danse avec la caméra !

Par Catherine Lefort


Danse avec la caméra !

Photo : "Dedans dehors demain" / Camille Auburtin - Les Coulisses de l'Image

Dedans demain dehors est la dernière création cinématographique réalisée par Camille Auburtin et Benjamin Laurent Aman au centre pénitentiaire de Gradignan, dans l’agglomération bordelaise : une vidéo-danse avec cette singularité d’être à la fois hybride et le fruit d’un travail collaboratif entre détenus, habitants et artistes. Une œuvre destinée à mettre en lumière l’expression de ceux – hommes et femmes – qui nous sont invisibles.

 
Des portes s’ouvrent et se ferment, des silhouettes apparaissent et disparaissent, des voiles blancs masquent des corps et des visages en mouvement, des regards crèvent l’écran… Le film de Camille Auburtin ne cesse d’interroger le dedans dehors, l’espace intime et public, par le biais de la danse.

Filmés en noir et blanc, des hommes, des femmes – détenus, habitants, accompagnés des artistes – donnent libre cours à leurs sentiments, leurs désirs, leurs tensions dans une extraordinaire puissance, mais toujours à travers les corps. Et la caméra danse avec eux.

Tout au long de son parcours de formation, Camille Auburtin a toujours associé la danse et le cinéma expérimental : l’art du mouvement, les représentations du corps à l’écran. Dedans demain dehors est le fruit d’un travail de recherche mené depuis cinq ans avec le compositeur Benjamin Laurent Aman1 au centre de détention de Gradignan. Elle est une création partagée avec d’autres artistes : les chorégraphes Lauriane Chamming’s et Priscilla Guy, avec des techniciens de l’image et du son, des femmes et des hommes détenus, des habitants vivant à proximité du centre pénitentiaire.

 

"Les participants avaient l’impression d’être ailleurs, dans le décor d’un autre monde, ils pouvaient ainsi libérer leurs paroles et leurs corps. "


« Ma démarche consiste à confronter la thématique de l’intime à l’espace contraint de la prison, de l’espace du dedans à celui du dehors, du quartier des femmes au quartier des hommes. À l’intérieur de la prison, nous avons transformé la salle de l’atelier avec des objets qui ont servi de supports d’expérimentation : bâche, vêtements… Les participants avaient l’impression d’être ailleurs, dans le décor d’un autre monde, ils pouvaient ainsi libérer leurs paroles et leurs corps. Nous avons utilisé le même principe à l’extérieur dans divers espaces, comme le hall d’un immeuble dans lequel un déplacement chorégraphique s’est créé au-dessus des boîtes aux lettres. L’idée était d’abolir les frontières entre l’intérieur et l’extérieur et de ne pas dévoiler ce qui appartient au dedans et au dehors. À partir des premiers éléments écrits et filmés, nous avons engagé un va-et-vient entre ce qui se produisait à l’intérieur et ce qui se faisait à l’extérieur : le travail des uns venait enrichir ou réinterroger le travail des autres. »

Au cœur du principe d’atelier, il y a les rencontres humaines. L’écriture de ce récit collectif a pu se faire au fil de chaque personnalité, en permanence remaniée, enrichie par la confrontation avec l’autre, artiste, détenu ou habitant.

« À chaque atelier, je proposais plusieurs explorations : le corps, la parole et l’œil sont engagés. J’essaie à la fois un travail d’étude sur les échelles de plan ou un mouvement de caméra, et en même temps un travail sur le corps : comment on regarde le corps ou comment on bouge avec la caméra avec le corps. Les corps et les regards changent et évoluent tout au long des ateliers. Il y a eu des moments de partage extrêmement forts : celui des textes qui ont été écrits par les personnes participantes et qu’elles ont ensuite enregistrés au micro… Des états de corps transparaissent dans les voix : celles-ci révèlent des personnalités, des sensibilités, des émotions. La production de ces textes est une étape importante du processus de création. Cette expérience d’atelier ne va pas changer fondamentalement la vie des détenus, mais c’est une fenêtre ouverte. J’ai l’impression que cela leur fait du bien, qu’on les regarde différemment. Il y a l’idée de créer ensemble une œuvre mais aussi celle de reconnaître l’expression sensible et l’identité de chacun, pour le sens qu’ils donnent tous à la création. Lors de la restitution, les participants étaient particulièrement fiers… L’humain est au cœur de ces rencontres et du projet artistique qui lie toutes ces personnes. »
 

Dedans demain dehors, une vidéo-danse coordonnée par Les Coulisses de l’image (Bègles), en partenariat avec la DRAC Nouvelle-Aquitaine, le Centre pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan et le SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation) de la Gironde.
Production : David Foucher
Projet mené grâce au soutien du fonds de dotation InPact – Initiative pour le partage culturel.
Prochaine projection à Bordeaux le 26 avril 2019 à l’espace « Le Performance ».
 
1 Benjamin Laurent Aman est artiste-plasticien et musicien. Ses compositions tendent à explorer la profondeur du matériau sonore et sa capacité à mener l’écoute hors du temps et de l’espace.

 

Tous les articles du dossier...