Éditeur néo-aquitain

09 11 2018

Dans le trou comme au ciel, sur la terre comme aux pluies

Par Serge Airoldi


Dans le trou comme au ciel, sur la terre comme aux pluies

Photo : éditions do

Les éditions do, à Bordeaux, publient Malacqua, le texte culte longtemps introuvable de Nicola Pugliese (1944-2012), le seul que l'écrivain napolitain ait confié à un éditeur et que remarqua aussitôt Italo Calvino.

 
Nicola Pugliese est l'écrivain d'un seul livre, Malacqua1. Mais quel livre ! Il paraîtra en novembre prochain aux éditions bordelaises do, traduit de l’italien par Lise Chapuis. Son histoire est aussi simple que Pugliese fut radical dans l'engagement de l'écriture. Ce livre est un loup. Un caillou. Son auteur aussi.
 
En 1977, Nicola Pugliese a trente-trois ans. Comme son père avant lui, il est journaliste. Pendant de longues années, il signe dans Roma, un titre fondé en 1862 et appartenant à l’époque à Achille Lauro. Avant d'être le nom d'un bateau au triste destin après les événements tragiques de 1985, il fut celui d'un armateur napolitain, dirigeant sportif et homme politique. En 1977, donc, Nicola Pugliese adresse son manuscrit à la maison Einaudi. Italo Calvino le découvre avec enthousiasme et veut le publier. Il conseille toutefois au jeune auteur de modifier le premier chapitre, convaincu qu’il manquait de rythme. Une simple suggestion – tout à fait justifiée de notre point de vue, mais à laquelle  Pugliese répond sèchement : « Ou vous le publiez tel quel ou vous me le renvoyez. »
 
Ainsi fut scellé le sort de Malacqua qui bénéficia du soutien intégral de Giulio Einaudi lui-même, lequel déclara à Calvino : « On le publie ». La légende s'ouvrait donc, qui plaçait immédiatement l'ouvrage très haut dans les cieux littéraires italiens. Un véritable chef-d'œuvre en fait, « comparable pour l’intensité du récit et pour l’originalité de l’écriture à Blessé à mort de Raffaele La Capria, roman publié en 1961, que beaucoup considèrent comme l’un des livres majeurs de la littérature italienne de la deuxième moitié du XXème siècle »2. On applaudit bien volontiers cette comparaison avec cet autre écrivain napolitain. Il y en d'autres au panthéon bien sûr– n'oublions pas Fenoglio, Rigoni Stern, Pasolini, Pavese, Caproni, Anna Maria Ortese, Goliarda Sapienza... - mais celui-ci comme tous ceux-là sont grands parce qu'ils inventent un récit inédit, une écriture pour lui donner corps, un Tout qui transcende l'époque, le lieu, le drame.

 

"Dans ce gigantesque texte qu'est Malacqua, Nicola Pugliese fait mouche, convaincu que la vie est « quelque chose d'extrêmement concret » finalement, parce qu'on y meurt, parce qu'on y fait du sexe, parce qu'on se rase les joues bleues, parce que la pluie tombe et qu'on attend."
 

 
Dans le cas de Pugliese, comme dans tous ces textes quidemeurent, ce Tout prend toutefois une consistance particulière. On connaît l'énoncé aristotélicien selon lequel « forme un tout ce qui a un début, un milieu, une fin ». Ce théorème, il faut bien l'admettre, aide notre petit chaos intime à mettre un peu en ordre – un tout petit peu - le Grand Chaos Universel. Dans ce non-sens que constitue l'immense pagaille des événements (qu'est-ce qu'un événement ?), des représentations (qu'est-ce qui les commande, les organise, les nourrit ?), des désirs, des effrois (qu'est-ce qui les anime ?), de la matière, des étoiles, de l'eau, du ciel, du feu, la mise en forme suppose cette trilogie (trinité) rassurante. Mais chacun sait combien sont plus fondamentales encore, la source magique avant la source réelle et la suite cosmogonique après la fin matérielle.
 
Chez les gentils jardiniers de l'écriture, la vie est à la fois un thrène, une écholalie, un goût d'espérance sur la langue : un lamento, une cacophonie d'avis, de voix, de mots et, dans ce hallier déraisonnable, une tentative d'harmonie simple. Vaine, mais nécessaire. Chez les ardents alpinistes de l'écriture, la vie est haute mer, haute montagne, haute tension. La vie est gréement. Grand hunier, brigantine, voile d'étai. Elle est aussi  alpenstock, bidoigt, bastion. Corps mort, croix de fer. Névé, rimaye, sérac. La vie-écriture s'annonce aussi parfois désagrément.
 
Mais de cet équipage, il faut bien convenir qu'il n'est que théorie et formalisation. Car la vie est encore autre, à la station suivante, et dans ce gigantesque texte qu'est Malacqua, Nicola Pugliese fait mouche, convaincu qu'elle est « quelque chose d'extrêmement concret » finalement, parce qu'on y meurt, parce qu'on y fait du sexe, parce qu'on se rase les joues bleues, parce que la pluie tombe et qu'on attend. Qu'on attend pour toujours, depuis toujours, guettant la survenance des interstices entre les choses et les prenant comme un cartilage, des muscles, des tendons qui tiennent tout un squelette.
 
Que dit Malacqua ? Qu'un jour d'octobre – et cela pendant quatre jours consécutifs – la pluie s'abat avec force et obstination sur Naples. Qu'un trou se fait soudain sur la chaussée, entraînant la chute de voitures et de deux victimes. Deux femmes. Que plus tard, une corniche s'effondre, puis un immeuble au numéro 234. Cinq victimes supplémentaires. Que les secours se mettent en branle. Qu'ils entendent des voix dans les profondeurs – mais quelles voix au juste ? Que deux poupées sont découvertes aux deux endroits distincts. Que c'est peut-être un signe – mais quel signe ? « Peut-être cette pluie-là, maintenant venait-elle de très loin », s'interroge Pugliese le coryphée, reprenant le thème obsessionnel du Choeur. « Peut-être que la pluie ne creuse pas seulement l'asphalte... » Mais quoi d'autre alors ?
 
Maintenant un cheval gît sur la chaussée, mort, les pattes en l'air et à travers le voile de pluie, chacun devine que « la vie allait changer », que cette fois San Gennaro ne pourra rien tout seul. San Gennaro est ce saint protecteur (« essaintiel ») de Naples que l'on célèbre le 19 septembre et le 16 décembre. L'évêque de Bénévent, né aux alentours de 270 et mort en 305, fut victime des persécutions de l'empereur Dioclétien. On retrouva sa dépouille en 1480 dans l'abbaye d'Avellino, non loin d'Avella où repose désormais Pugliese. Chaque année, les deux ampoules qui contiennent son sang recueilli au IVème siècle sont présentées aux croyants. Le présage est parfait quand le sang coagulé se liquéfie. Dans ce sud-là, c'est ainsi, on adore adorer les trois « S » : Sang, Sainteté, Stigmates.


 

"Et Pugliese passe à autre chose, comme si autre chose et autre chose n'étaient la seule somme possible, l'unique consistance de ce fatras que l'on nomme l'existence."

 

On pense alors fortement à ce qu'écrit Joyce dans son singulier Ulysse : « D'abord nous croyons. Puis nous croulons ». Cette assurance convient parfaitement à Malacqua, la mauvaise eau, de bénitier. Dans le sac d'une des victimes, on découvre à présent la Vierge... de Pompéi, dont on imagine mal qu’elle préserve des ensevelissements. Ah, ce magnifique épuisement du réel qu'embrasse la forte littérature. La pluie continue de tomber. La mer monte ? « Comme un signe », une prémonition. Une rumeur se répand qui concerne des piécettes de maigres lires. Les enfants s'en régalent. Les femmes se les disputent, s'arrachent les cheveux, se méprennent sur cet argent de contrefaçon. Et Pugliese passe à autre chose, comme si autre chose et autre chose n'étaient la seule somme possible, l'unique consistance de ce fatras que l'on nomme l'existence.
 
« La fantaisie est un lieu où il pleut », écrivait merveilleusement Italo Calvino, faisant lui-même allusion à une saillie de Dante dans on ne sait plus quelle averse de la Divine Comédie. Et là où il pleut la malacqua, chacun est dans l’attente que se produise un Événement extraordinaire. C'est le sous-titre du roman et voilà toute sa philologie qui invite, par exemple, à relire ces réflexions de Joë Bousquet dans La neige d’un autre âge. « Écrire, c’est conférer l’apparence à ce qui n’eut de réalité que pour toi ». Plus loin : « Le monde se fait en nous. Et comme il s’achève par la parole, il ne peut se transformer en moi, sans se peupler de consciences pareilles à la mienne ». Et pour finir : « Tout est à redéfinir et surtout à redécrire ».
 
Avec les mots de Pugliese, cela donne cette réflexion : « ... car la vérité est toujours difficile à atteindre, et quand vous y êtes parvenu, voilà qu’il arrive toujours quelqu’un pour en fournir une version nouvelle et différente, et cette version nouvelle contient aussi, indubitablement, une part de vérité. Il vous vient parfois l’idée que la vérité a mille visages, qu’elle est partout et en chaque personne ».
 
Fort de cette pluie sans plus d'âge que la neige de Bousquet, Pugliese signe ce grand texte de l'attente. Son seul texte. Et cela aussi est fascinant dans un temps où l'on confond la multiplication des pains avec un miracle annoncé, aussi régulier que les rentrées littéraires. Un seul livre, comme Harper Lee (qui en a écrit deux en fait mais le second, sans comparaison possible avec Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur), comme Luciano Bolis, Mon grain de sable (La Fosse aux Ours, Lyon). Comme d'autres encore qui ne nous reviennent pas à l'esprit.
 
Et soudain, au milieu des eaux, dans un bateau, ivre bien sûr, de cette ivresse qui fuit les Fleuves impassibles pour courir aux Peaux-Rouges criards et aux poteaux de couleurs, la Demande: « Enfin, on attend quoi de la vie, putain ? Une folie subite ? Une absence foudroyante de raisonnement ? Un désir cochon, en cachette ? Allez, dis-moi, tu attends quoi? »

 
Malacqua
Nicola Pugliese

Traduit de l’italien par Lise Chapuis
Éditions do
novembre 2018
 
  >> Voir et écouter l’unique entretien donné par Nicola Pugliese au printemps 2011 à propos de son unique roman →Tutto il resto è Malacqua
 
 
1 En 2008, une petite maison d’édition napolitaine, La Compagnia dei Trovatori, publie néanmoins son second livre, La nave nera [Le bateau noir], un recueil de récits de tonalité kafkaïenne, présenté par Nando Vitali. Mais c'est là, tout ce qu'on connaît de Nicola Pugliese.
 
2 Traduit par Vincent d'Orlando. Publié aux éditions L'Inventaire comme, du même auteur, La neige du Vésuve (traduit par Vincent d'Orlando) et  L'Harmonie perdue : fantaisie sur l'histoire de Naples (traduit par Jean-Marc Mandioso).