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11 09 2019

Dans la cuisine de Camille Lavaud

Par Marie-Pierre Quintard


Dans la cuisine de Camille Lavaud

Photo : Nathalie André / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Camille Lavaud a été accueillie au Chalet Mauriac pour une résidence transmédia au printemps 2019. Elle revient ce mois de septembre poursuivre son travail sur Argelouse Space Fiction, puis y séjournera de nouveau en juin 2020 pour finaliser son projet. Une résidence en trois temps, donc, que nous suivrons par étape pour mieux appréhender son processus créatif.

 
Épisode 1 (printemps 2019)
 
Camille Lavaud fait partie de ces artistes qui, au fil du temps, construisent un véritable univers. Celui de Camille est peuplé de criminels, de gangsters, de flics, de ces truands sympathiques qui peuplent les films de genre des années soixante. Melville, Verneuil, Clouzot, Lautner, Chabrol, Franju ou encore Manchette et les polars des années 1970 figurent parmi ses références… Une œuvre construite comme une toile d’araignée dont Camille tisse les fils au fur et à mesure de ses créations. Œuvre multiforme, inclassable, qui mêle dessin, cinéma, installation, bande dessinée, affiche... Le tout construit sur la base d’un fond documentaire toujours très fourni et précis dont elle s’inspire et à partir duquel elle construit un univers aux parfums réalistes mais une réalité quelque peu fantasque, décalée, foisonnante, chargée de références, de poésie et d’humour.
 
Entrer dans la cuisine d’un artiste aussi prolifique et protéiforme est assez passionnant, surtout quand on le surprend en pleine préparation d’une œuvre à venir. C’est le cas lorsque je rencontre Camille Lavaud au Chalet Mauriac en mai 2019. Elle est accueillie en résidence pour la deuxième fois dans ce lieu d’enfance de François Mauriac, et cette fois-ci, d’autant plus heureuse de s’y retrouver qu’elle vient justement y travailler sur un projet transmédia, Argelouse Space Fiction*, commandité par le Frac Nouvelle-Aquitaine Méca pour le cinquantenaire de la mort de l’écrivain. À cette étape-là, Camille se pose surtout des questions :

« Je ne sais toujours pas quelle forme exactement va prendre mon projet. Il est au croisement du documentaire et de l’art et il doit pouvoir être diffusé dans un musée comme, pourquoi pas, à la télévision. Pour l’instant, j’ai vraiment besoin de me perdre avant d’amorcer mon travail. J’aime aller très loin du sujet initial pour trouver différents points de vue à partir desquels, ensuite, je peux travailler. »
Parmi les points d’accroche possible, il y a le feuilleton, forme que Mauriac affectionnait particulièrement si l’on se réfère aux chroniques télé qu’il rédigeait et que Camille lit avec beaucoup d’intérêt. Cela renvoie aussi à la question de l’adaptation, qui est un peu à l’origine de ce projet et le point de jonction entre l’écrivain Mauriac et le cinéaste Franju :

« Je veux traiter de l’adaptation au cinéma, de cette rencontre entre Mauriac et Franju qui sont deux personnages complètement antinomiques. Leur seul point commun est qu’ils sont issus tous les deux de familles bourgeoises. Mais Franju, lui, a pris beaucoup de distance vis-à-vis de ce milieu, qu’il rejette un peu. Il en parle de façon très drôle. Chez Mauriac, cela relève de quelque chose de plus viscéral. C’est un peu le point de départ de mon travail : comment ces deux hommes ont réussi à travailler ensemble, de manière un peu fusionnelle, alors que tout les sépare ? »
 
Il faudra donc, d’une manière ou d’une autre, traiter de la bourgeoisie : autre question qui taraude notre auteure car elle est elle-même très éloignée de ce milieu-là et craint de tomber facilement dans la caricature. Peut-être en jouant sur les anachronismes, qu’elle manie habilement ? « Je ne sais pas, je me demandais justement. Est-ce que je reconstitue ce milieu social dans les années 1900, ou est-ce que je fais un pastiche dans un lieu d’époque avec des nouveaux bourgeois ? Mais c’est compliqué, car cela veut dire qu’il faut que je trouve des vraies personnes aisées !... » Finalement, et après réflexion, c’est plutôt d’une vision chabrolienne dont elle a l’intention de se servir...
 


"Cela nous renvoie aussi à une autre figure, peut-être moins connue, celle du Mauriac journaliste, tiraillé entre des influences bourgeoises catholiques réactionnaires et une conscience chrétienne humaniste, éprise de justice et de liberté."


Autre porte d’entrée possible : le point de vue historique et politique avec, en arrière-plan, par exemple, la guerre d’Algérie où, là, Camille se sent beaucoup plus à l’aise puisque, confie-t-elle, c’est une histoire qui lui parle car elle en est issue, tant du côté de son père que de sa mère. Cela nous renvoie aussi à une autre figure, peut-être moins connue, celle du Mauriac journaliste, tiraillé entre des influences bourgeoises catholiques réactionnaires et une conscience chrétienne humaniste, éprise de justice et de liberté. Ce combat, il l’exprime avec ferveur dans le Bloc-notes ou au journal L’Express qu’il rejoint en 1953 et dans les pages duquel il sera l’un des premiers à dénoncer la torture au moment de la guerre d’Algérie.
 
L’adaptation, la bourgeoisie, l’histoire et la politique... autant d’ingrédients qu’il va falloir ensuite assembler et, pour ce faire, la recette de Camille est assez rodée :

« Les courts films que j’ai réalisés jusqu’à présent, je les ai d’abord abordés d’un point de vue graphique. Je commence toujours par faire un storyboard. Le dessin va déterminer les lieux, il est toujours un point de départ. L’image filmique est en lien avec le dessin mais elle vient après. Ensuite, quand je réfléchis au film et à sa forme, je vais plutôt penser à des sonorités, à de l’illustration sonore qui se réfère à ce que j’ai lu. Cela peut être du vent, des bruits de pas dans la lande, des craquements... Pour ce projet sur Mauriac, je pense beaucoup à la library music, ce sont tous les habillages sonores des émissions de télé des années soixante. Le son peut donc aussi être un point de départ qui va générer des images. Pour moi, cela relève de l’exercice : comment concilier le dessin et une image filmée, comment les transitions peuvent-elles s’organiser de manière fluide… »
 
L’artiste s’intéresse au graphisme des revues des années trente, comme Détective, dédiée au fait-divers, dont le premier numéro paraissait en 1928. Le fait divers d’Henriette Canaby, qui a inspiré Mauriac pour le personnage de Thérèse Desqueyroux, a ainsi été traité sous forme de feuilleton. Camille explore ce lien entre réalité et fiction, « comment on détourne une histoire, comment on la romance... Mauriac a véritablement créé un personnage, telle une héroïne de sitcom. Il a écrit Thérèse chez le docteur, publié en 1933, Thérèse à l’hôtel, etc. Je trouve cela incroyable que ce personnage ait existé dans une idée de feuilleton ! »
 

Et quoi de mieux, pour s’inspirer de la réalité, que de travailler sur les lieux mêmes de l’histoire et de son adaptation filmique : « Lorsque je suis venue ici, au Chalet, il y a quatre ans, je me suis dit il faut que je fasse un projet sur Thérèse Desqueyroux ! La promiscuité avec les lieux de tournage du film de Franju et le lieu même de création du roman m’ont réellement interpellée. »

Fidèle à sa recette, Camille va commencer par dessiner, du végétal, plutôt, sur des formats panoramiques, parce qu’elle pense à l’introduction du film de Franju et à Mauriac déambulant dans le parc du Chalet, contemplatif. Pour l'instant dans ses recherches, elle va tenter de réaliser un ou plusieurs dessins d'images extraites d'un journal de cinéma le 27 septembre prochain pour la Fête au Chalet...
 
*Préparation d’un film sur la thématique de Thérèse Desqueyroux et sur l’adaptation du roman par Franju : Argelouse Space Fiction (entre animation, film de fiction et documentaire), soutenu par ALCA, et qui sera diffusé en 2020 à l’occasion des manifestations organisée autour de l’anniversaire des 50 ans de la mort de François Mauriac au Chalet Mauriac, au Centre François Mauriac de Malagar, au Frac Nouvelle-Aquitaine Méca...


 

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