Auteur néo-aquitain

15 11 2018

Dans ce monde tel qu'en lui-même

Par Serge Airoldi


Dans ce monde tel qu'en lui-même

Photo : Mélanie Gribinski / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Avec Épopée, Marie Cosnay signe un bien singulier texte qu'un commentaire rapide pourrait classer dans le genre du roman policier. C'est en réalité beaucoup plus complexe : entre lévitation mythologique, enquête sur la Grande Mafia Éternelle, dévissement du monde, exploration des grottes de ce temps à la façon des grands reporters d’une poésie en forme de geyser.

 
À nouveau, Marie Cosnay a fait parler la poudre de son talent. Aux très fécondes et réjouissantes Éditions de L'Ogre auxquelles elle a déjà donné plusieurs textes (Cordelia la Guerre, Aquéro, et bien sûr sa monumentale traduction des Métamorphoses d'Ovide), l'écrivaine bayonnaise vient de publier Épopée que chaque lecteur classera dans le genre qu'il souhaite. Mais peut-être pas dans celui du roman policier comme seules les apparences l'y invitent.

 
>> Le temps d’une phrase avec Marie Cosnay <<

 
Expliquons-nous. Tout commence par la découverte du cadavre d'un homme sur un trottoir parisien. Aucune identité possible. Seul lien avec le monde qu'il vient de quitter, cette carte d'un restaurant ouïgour dans le onzième arrondissement. Six pages plus tard, un autre cadavre est signalé. Un autre inconnu. Étranglé. Avec un indice toutefois : ce héron que des témoins ont vu s'envoler au moment où s'enfuyait un suspect.
 
Expliquons-nous encore et disons la vérité à celles et ceux qui auraient raison d'être tentés par ce livre. Ce texte surprendra le lecteur et la lectrice peu habitué(e) aux exigences extrêmes de la littérature d'altitude. De celle qui identifie, chaque style mis à part, les Joyce, les Musil, les souterrains de Kerouac, les grands, tous les grands explorateurs. Nous savions déjà Marie Cosnay capable de livrer guerres, armes, bagages et grand périple. Nous avions lu André des ombres (chez Laurence Teper) et aussi tous les textes chez Cheyne, absolument tous singuliers, chez Verdier aussi, ici et là. La voici à présent engagée dans un cycle « ogresque » où elle affirme une voix et où elle fouaille les espaces encore vierges de la création littéraire.
 
À l'occasion de sa résidence au Chalet Mauriac, elle accordait un entretien à Éclairs dans lequel elle avouait commencer « à étouffer dans toutes les formes classiques ». Elle ajoutait : « Je suis dans une recherche vitale d’un autre mode d’expression. Il me semble qu’il y a urgence – face au constat actuel que la littérature a de plus en plus de mal à se saisir de la complexité de notre monde –, il y a urgence à inventer de nouvelles configurations, notamment en démultipliant et les voix et les moyens d’expression. »

 

>> Chants et paroles : Marie Cosnay <<

 
C'est désormais chose faite avec Épopée, comprenez une épopée mondiale pour tenter de dire l'écheveau universel, tout ce qui tisse la toile, l'homme, l'homme pris, perdu, phagocyté dans la toile. Comme dans les grands textes qu'affectionne ce professeur de  latin, amie des mythologies antiques fondatrices, L'Enéide de Virgile ou Les Métamorphoses d'Ovide, elle a composé un roman, accordons-nous au moins sur cette appellation, fort de six chants et d'une cosmogonie de notre temps où tout se croise dans un ballet de symboles, d'allégorie, d'écholalie.
 
Ces chants se nomment Le héron de Belleville, Clotilde, Le désert, La Sphynge, Les cheveux d'Eurydice, La Dame de Shangaï et Philadelphie. Par-delà, l'histoire même de ces deux cadavres mystérieux, c'est au grand voyage qu'invite Marie Cosnay. Dans un style « policier » tel que l'exige le genre, haletant, vif, très oral, très cash, qui tient compte du moindre aspect de ce réel si compliqué à embrasser, le « divin détail » comme disait Nabokov, Marie Cosnay sollicite aussi la fulgurance de la poésie pour absorber tout ce qui dépasse l'entendement commun. Elle fouille les interstices des lieux, du temps, des effigies, des totems. Elle convoque le héron. Dans le livre XIV de ses Métamorphoses, Ovide écrit qu'il s'envole au-dessus du brasier qui emporte Ardée, la ville capitale des Rutules que vient de défaire Enée. Marie Cosnay coiffe les cheveux d'Eurydice, celle dont le nom signifie « justice sans limite » et dont on connaît le triste mythe, la morsure mortelle par le serpent, les Enfers, le voyage d'Orphée pour aller l'y retrouver et la ramener dans le monde des vivants et finalement l'échec. Cette phrase de Marie Cosnay : « À chaque instant tu empruntes la mini-porte qui ouvre sur la mini-grotte où sont les vivants et les ex-vivants prompts à revenir vivants. » Marie Cosnay interpelle aussi la figure de la Sphynge, tellement chargée de représentations. Et aussi cette Dame de Shangaï dont le cinéaste Orson Welles a fait un chef d'œuvre onirique où chaque plan porte une charge d’insolite, de jeu entre les apparences trompeuses et la réalité, et cette scène de cinéma définitive avec la fusillade dans le labyrinthe de miroir brisés. Avec le dernier chant, Philadelphie, on songe évidemment à cette si fameuse recommandation de l'Apocalyps e: « Ce que tu vois, écris-le dans un livre, et envoie-le aux sept Églises, à Éphèse, à Smyrne, à Pergame, à Thyatire, à Sardes, à Philadelphie, et à Laodicée ».

 

"Marie Cosnay, nous le croyons, ne mène pas autre ambition. Elle écrit contre la simplification outrancière qui cherche à couper le petit humain de la grande réalité mafieuse, affairiste, guerrière, violente, sauf à l'y jeter comme un sale linge dans une machine à laver les cerveaux."

 
Voilà pour une part très mince du travail qu'opère ce livre et qui nous fait songer à celui du Pétrole de Pasolini. Dans cet incroyable zibaldone, Pasolini écrit : « En projetant et en commençant d'écrire mon roman, j'ai bien réalisé autre chose que de projeter et d'écrire mon roman : j'ai organisé en moi le sens et la fonction de la réalité ; et une fois que j'ai organisé le sens et la fonction de la réalité, j'ai essayé de m'emparer de la réalité. M'emparer, peut-être, sur le plan doux et intellectuel de la connaissance ou de l'expression ; mais malgré tout, essentiellement, brutalement et violemment, comme cela se passe pour chaque possession, pour chaque conquête. »
 
Marie Cosnay, nous le croyons, ne mène pas autre ambition. Elle écrit contre la simplification outrancière qui cherche à couper le petit humain de la grande réalité mafieuse, affairiste, guerrière, violente, sauf à l'y jeter comme un sale linge dans une machine à laver les cerveaux. Elle s'insurge en écrivant dans les marges contre les giaours de notre temps et les grandes histoires qui nous constituent à coup de Bachar El Assad et de Sarkozy qui s'invitent mutuellement à la fête galante, de groupe Total, de groupe Areva, d'attentat à Ankara, de contrats juteux, de Moyen-Orient à feu à sang, de petites affaires russes en Syrie, d'uranium au Niger ou de Choukri Ghanem, ministre du pétrole de Khadafi, que l'on retrouve un jour, mort dans le Danube.
 
 « On s’est drôlement trompée quand on pensait que la vie était cette course faite de tronçons solidaires, parties ou moitiés qui toutes, parties ou moitiés de moitiés, filaient au but, à l’amble. », écrit-elle. Pendant ce temps, deux inconnus meurent à Paris. Un étrange héron s'envole. Des pottoks pleurent dans la montagne. Et le monde s'en va. Ce monde « qui n'est que boue », comme l'écrivait Leopardi.

 
Épopée
Marie Cosnay
Éditions de L'Ogre
336 pages
21 euros
ISBN : 978-2-37756-019-6
octobre 2018