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27 07 2018

Daniel Schneider, l’écrivain face à son personnage

Par Alexia Valembois


Daniel Schneider, l’écrivain face à son personnage

Photo : Andrea Schmitz

Auteur de plusieurs nouvelles et récits, Daniel Schneider, lauréat hessois 2018 des résidences croisées entre l’ALCA Nouvelle-Aquitaine et le Hessischer LiteraturRat du Land Hesse, s’est installé à la Prévôté le 26 avril dernier. Il savoure les derniers jours de ces deux mois bordelais - sous un soleil enfin radieux – qui lui ont permis de poursuivre l’écriture de son prochain roman, Spindlers Wege, une saga familiale haute en couleur…

 


Bordeaux, le 20 juin 2018


Daniel Schneider est francophile depuis son plus jeune âge et il s’exprime dans un français irréprochable – surtout après une année passée en Belgique, en 2013, dans le cadre d’une bourse Erasmus. S’il se souvient avoir voulu apprendre le français dès l’âge de 12 ans, l’élément déclencheur ne tient pas à une expérience précise mais bien davantage à la musicalité de la langue et au plaisir intellectuel qu’il peut y avoir à la maîtriser. La langue donc, davantage instrument de musique permettant d’exprimer la pensée qu’élément constitutif de cette même pensée.

Madame de Staël, en son temps, qualifiait pourtant le français de langue de la conversation, du fait de sa souplesse et de sa rapidité à rebondir d’un sujet et d’un interlocuteur à l’autre et, l’allemand, pour sa part, de langue de la réflexion plus à même d’aller au fond des choses car « par la nature même de sa construction grammaticale, le sens (n’étant) d’ordinairement compris qu’à la fin de la phrase1», il faut évidemment, en allemand, avoir la patience d’écouter son interlocuteur jusqu’au bout sans l’interrompre si l’on veut saisir le sens véritable de son propos.

Si on le lui demandait, Daniel Schneider répondrait qu’en effet l’allemand est une langue très analytique mais que le français permet tout autant la précision et l’analyse en termes très clairs et, tout en pouvant être très léger, offre une ample zone grise entre le tout noir et le tout blanc. Et peut-être là, justement, est-il plus difficile en allemand de pratiquer l’esquive ou d’intervenir sans adopter une position tranchée.

Sur le plan culturel, l’obstacle est d’ailleurs de même nature et explique pourquoi les Allemands, en France, ont souvent du mal à saisir ce qui n’est pas dit clairement dans la phrase avec des mots, cet au-delà implicite de la langue française, source de nombreux malentendus.

Pour en finir avec ce petit jeu des différences franco-allemandes, nous abordons aussi la question de la spécificité des débats, des rencontres, des lectures de part et d’autre du Rhin. Daniel Schneider avoue avoir trouvé en France un cadre un peu plus classique, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Si en Allemagne la vie de l’auteur ne doit pas entrer dans le débat et si « un créateur ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre2 », en France, au contraire, le texte et la vie de l’auteur restent toujours intimement liés. Il y a un grand respect pour la création et pour l’auteur, la littérature semble encore fondamentalement sacrée, surtout dans cette période où les conditions et le statut des auteurs sont questionnés.

Ceci étant dit, Daniel Schneider a conscience d’avoir pleinement profité d’une grande liberté créative au cours de ces deux mois en résidence à la Prévôté ; il y a très simplement trouvé le temps d’écrire, des pages et des pages très concrètement mais aussi, plus impalpable, le temps de réfléchir aux personnages, à la construction, à la structure du roman en gestation3. Cette parenthèse entièrement consacrée à l’écriture créative a « ouvert beaucoup de portes mentales ».
 
Rencontre littéraire avec Daniel Schneider au Goethe-Institut de Bordeaux
le 7 juin 2018 dans le cadre des "Invités de l'ALCA"


De retour en Allemagne, le temps d’écriture devra retrouver sa place entre le quotidien, son travail universitaire, l’incontournable présence d’internet, la vie, etc. L’idée même de trouver sa place semble d’ailleurs présider aussi au destin des personnages qui peuplent les nouvelles et les récits déjà publiés par l’auteur. Ne pas être ou ne pas se sentir à sa place entraîne souvent les personnages dans une succession d’actions et de décisions incongrues, chacun à sa façon se heurtant ainsi à une expérience de l’absurde.

La thématique se retrouve dans Spindlers Wege : Jakob, le personnage principal est écrivain et, par un jeu de mise en abîme, il écrit un roman pour s’inscrire dans sa propre histoire familiale. En racontant sa famille telle qu’elle était avant qu’il ne vienne au monde puis, comment il y est venu, Jakob écrit son autobiographie et offre une intéressante perspective extérieure sur les circonstances qui ont présidé à sa propre naissance. Qu’il éprouve un tel besoin et qu’il y réponde induit qu’il se sent « en dehors » de cette famille et, qu’en l’écrivant, il essaie de se trouver une identité, une place dans ce monde.

Le personnage de Jakob qui a 35 ans et est un écrivain célèbre depuis ses 21 ans, fait ainsi de cette autobiographie son dernier livre et décide qu’il n’écrira plus ce qui le libère de l’obligation de continuer à écrire.

Le thème de l’écriture et le personnage de l’écrivain semblent aussi récurrents dans l’œuvre de Daniel Schneider. C’est, somme toute, très naturel, puisque c’est le monde qu’il connaît. Mais l’identification s’arrête là et, quand l’un de ses personnages décrit la beauté accomplie du style littéraire en ces termes Glasklar (littéralement « clair comme le verre ») et Ohne ein Wort zuviel und trotzdem voller Anschaulichkeit (« sans un mot de trop et néanmoins d’une parfaite clarté »), l’auteur semble ici davantage faire entendre son idéal de lecteur que ce à quoi il aspire en tant qu’écrivain

Sa langue à lui s’apparente à celle d’un collectionneur qui décortique chaque phrase qui lui est venue dans une version très compliquée. L’auteur lui-même y voit peut-être l’expression d’un conflit intérieur entre l’écrivain et l’universitaire. Si les écrits universitaires ont une apparence compliquée, ils sont en fait bien plus faciles à écrire. Le texte facile à lire est finalement bien plus difficile à écrire. Daniel Schneider a un grand respect pour l’idée de la réduction dans la littérature, qu’illustre le principe de « l’iceberg » développé par Hemingway selon lequel « l’énorme savoir de l’auteur-expert doit sous-tendre le récit sans que l’auteur soit obligé d’y faire référence ; l’omission systématique est aussi nécessaire et naturelle que la partie cachée d’un iceberg est nécessaire à la stabilité, à l’existence même de la partie visible au-dessus de l’eau5 ». Pourtant, ça et là dans son écriture, Daniel Schneider semble plus spontanément adopter la méthode des naturalistes qui, « poussés par leur souci d’objectivité à décrire la réalité [...], accumulent les détails concrets, extérieurs, laissant au lecteur le soin d’inférer les émotions des personnages6».   
 

"Et ensuite ? Contrairement à Jakob, Daniel Schneider quant à lui continuera à écrire et à faire émerger les absurdités du comportement humain, celles que l’on croise chaque jour sans plus y prêter attention." 



Au cours de ces deux derniers mois, Spindlers Wege aura certes bien avancé mais Daniel Schneider n’est pas au bout de ses peines et Jakob, son personnage, n’est pas encore non plus arrivé au terme du chemin qu’il s’est fixé. D’ici là, les impressions de Bordeaux, les salons du livre qu’il a fréquentés tels que La plage aux écrivains à Arcachon, ainsi que les visites des lieux emblématiques des écrivains dits « bordelais », du Chalet Mauriac de Saint-Symphorien, au domaine de Malagar en passant par le château de Montesquieu à La Brède, auront déposé leurs couches sédimentaires.

Et ensuite ? Contrairement à Jakob, Daniel Schneider quant à lui continuera à écrire et à faire émerger les absurdités du comportement humain, celles que l’on croise chaque jour sans plus y prêter attention. Elles n’échappent pas en revanche, au regard plein de candeur de l’écrivain voyageur qui les aura enfouies quelque part, au fond de son encombrante valise et les laissera resurgir au détour d’une nouvelle histoire.

 
 
1« De l’Allemagne », chapitre XII de La langue allemande dans ses rapports avec l’esprit de conversation, Madame de Staël Holstein, 1810.
2B. Traven
3Spindlers Wege (littéralement « Les voies de Spindler »)
4In Der Dreck unter den Fingernägeln (littéralement « La crasse sous les ongles »), Literarische Zentrum Gießen
5In La plume et le masque : le style d’Ernest Hemingway, Geneviève Hily-Mane p. 26.
6Ibid.

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