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25 07 2019

D’un livre l’autre, la médiathèque comme fabrique du citoyen

Propos recueillis par Claire Géhin


D’un livre l’autre, la médiathèque comme fabrique du citoyen

Photo : Daniel Proux

Philippe Pineau a été élevé en mars dernier au rang de Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. Il est l’un des membres fondateurs de l’association D’un livre l’autre, qui soutient le développement de l’action culturelle au Centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne depuis 1983. Il est également administrateur de la Radio CRI Fréquence Pierre Levée et de la Maison de la poésie de Poitiers. Rencontre avec un passionné de lecture publique.


Pouvez-vous nous raconter la naissance de votre association D’un livre l’autre et celle de la médiathèque Naguib Mahfouz, en 1983 ?

Notre association s’est d’abord appelée l’Association des amis de la bibliothèque de Poitiers. L’idée était d’impulser un bon développement de la lecture publique et le lancement d’une médiathèque. En 1985, on a changé de nom pour élargir et populariser notre action. Dans « D’un livre l’autre », on peut entendre : « Délivre l’autre », ainsi que la référence à D’un château l’autre, de Céline.

À l’époque, le ministère de la Culture cherchait une association pour développer la bibliothèque de la prison de Poitiers. Monique Sergent, une de nos collègues, s’est intéressée au sujet ; elle a réussi à mobiliser les forces vives et à lever des fonds pour acheter des nouveautés. En 1989, on a baptisé la bibliothèque de la prison « Naguib Mahfouz » avec l’accord du Prix Nobel. Au même moment, on reçoit la Médaille d’honneur de l’administration pénitentiaire pour service exceptionnel rendu à l’administration pénitentiaire. 1989 a donc été un moment charnière.

Une bibliothèque fonctionne sur le mode des 3 B : bâtiment, budget, bibliothécaires. L’association s’est battue pour qu’il y ait une bibliothèque dans chaque prison française. Pour les bibliothécaires, on est passé d’un poste à 5 heures hebdomadaires en 1989 à un temps complet, en 1996, au Centre pénitentiaire de Poitiers. L’administration pénitentiaire est tenue de nommer des auxiliaires qui assurent les permanences et secondent les bibliothécaires des trois petites bibliothèques pénitentiaires poitevines de 25 m2 (une au centre de détention hommes, une à la maison d’arrêt hommes, et une à la maison d’arrêt/centre de détention femmes) – c’est tout à fait insuffisant, d’ailleurs…
 

Franck Bouysse, Valérie Zénatti, Joy Sorman, Annie Ernaux… Les têtes d’affiche ne manquent pas et ce sont plus de cent écrivaines et écrivains qui sont intervenus au Centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne depuis 1983. Comment se déroulent ces rencontres ?

Roland Barthes disait que quand un écrivain lit le texte qu’il a créé on entend une sensibilité particulière. C’est quelque chose qu’on ne rencontre pas quand on fait lire le texte par un acteur. On est partis de cet aspect-là et on a demandé aux auteurs de venir lire leurs textes aux détenus.

À ce jour, nous avons invité une centaine de personnes. On achète trois exemplaires de l’œuvre pour les trois petites bibliothèques. Puis nous écrivons une note de lecture, pour donner une sorte de perche aux personnes qui ne seraient pas spontanément attirées par le livre physique.
 

D’un livre l’autre publie également la revue Liseron, et est à l’initiative des ateliers « Histoire de vie en formation ». Pouvez-vous nous présenter ces deux projets ?

On vient de publier le numéro 50 du Liseron. Les textes qui y paraissent sont des originaux, que les écrivains invités nous offrent. Dans le numéro à paraître, on trouvera donc des textes de Franck Bouysse et Cathie Barreau. On publie également les textes de certains détenus.

Quant à « Histoire de vie en formation », c’est une rencontre entre une personne détenue et deux membres de D’un livre l’autre. Ils se réunissent pour huit séances de deux heures, tous les quinze jours. Cette formule nous a été inspirée par Philippe Lejeune et Alex Laîné notamment, pour voir comment une personne qui a perdu ses repères peut se régénérer à travers le récit qu’elle fait de sa vie. Ce récit est accueilli puis mis en forme, au plus proche du témoignage, mais avec rythme et intensité littéraire. Ensuite, ces recueils sont remis aux personnes, sans que ni nous ni l’administration pénitentiaire n’en garde trace. C’est une sorte d’analyse, feuille et crayon en main.
 

"Si on regarde 35 ans en arrière, on voit comme ça a bougé à l’extérieur, mais ce n’est pas le cas pour les prisons."

 
Quelle est la réponse des personnes prévenues ou détenues au service que vous apportez dans la prison ?

Les personnes sont contentes de ce qu’on apporte, mais il n’y a pas de sollicitation de leur part. La bibliothèque de la prison est un espace tributaire de l’environnement général : la sécurité et les options de libertés y sont toutes relatives, de même que la capacité à organiser son emploi du temps. Les gens qui sont dans les prisons n’ont pas beaucoup de latitude. C’est dans ce temps contraint que surgissent les envies.
 

Combien de personnes gravitent aujourd’hui autour de l’association ?

Nous sommes une petite vingtaine de bénévoles. Il y a environ 300 personnes qui bénéficient des activités de l’association.
 

Quels sont aujourd’hui les chantiers en cours pour D’un livre l’autre ?

On organise d’autres événements, des concerts de jazz ou des manifestations plus hybrides. On prévoit par exemple un événement en 2020 avec la Maison de la Poésie de Poitiers : un récital de poésie accompagné par Evelyne Moser, une violoniste.
 

À quoi ressemble votre « prison idéale » ?

Ça pourrait être un espace où le souci de la réinsertion soit réellement présent. Il faut donc créer des espaces de vie : sportifs, culturels, et pas simplement garder les gens. Le problème, c’est qu’on se retrouve toujours avec de petits espaces contraints. Si on veut réaliser de belles manifestations littéraires, les espaces doivent être pensés de la même manière que les bibliothèques à l’extérieur. Si on regarde 35 ans en arrière, on voit comme ça a bougé à l’extérieur, mais ce n’est pas le cas pour les prisons. Aujourd’hui, elles sont toujours construites selon un modèle qui date des années 1980, alors qu’il y a d’autres possibilités. La prison de Mauzac, par exemple, exploite la possibilité de création d’une prison-village, qui ne soit pas dans des dispositions démesurément contraintes. Les détenus ont des pavillons, des lieux collectifs, des animaux, ils créent leur emploi du temps, on ne voit pas les hauts murs…

Ça coûtera beaucoup plus cher de poser des rustines sur les accrocs qu’il peut y avoir dans les faits sociaux que d’encourager le dynamisme de citoyen au sein d’associations qui font des choses que les pouvoirs publics ne font pas. C’est à moyen terme très préjudiciable pour notre République et pour notre démocratie.