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16 03 2017

D’abord le mariage et après l’amour

Propos recueillis par Olivier Desmettre


D’abord le mariage et après l’amour

Regina López Muñoz & Fernando Scheibe - Photo : Aimée Ardouin

Regina López Muñoz est espagnole, Fernando Scheibe est brésilien, tous les deux sont traducteurs, en résidence au chalet Mauriac à Saint-Symphorien pendant la même période : du 6 mars au 14 avril 2017. Sur la table de Regina, il y a notamment le troisième volume du Manifeste incertain, de l’écrivain et dessinateur Frédéric Pajak ; sur celle de Fernando, les œuvres complètes de Jules Laforgue, afin d’y choisir pensées, notes, articles et autres paradoxes, qu’il fera ensuite passer dans la langue portugaise.

Olivier Desmettre – J’aimerais savoir comment a eu lieu la rencontre avec les textes que vous traduisez et où vous en êtes du projet de traduction pour lequel vous avez eu le désir de venir en résidence ?
 
Regina López Muñoz – Les textes de Frédéric Pajak ne sont pas un projet personnel de traduction, ils sont la commande d’une maison d’édition qui m’avait sollicitée précisément parce qu’elle avait vu des correspondances avec des textes que j’avais déjà traduits. Pajak fait allusion à un certain nombre d’auteurs, de philosophes, dont certains que je connaissais déjà, par exemple Léon-Paul Fargue. Alors si Pajak était pour moi un inconnu, j’avais pourtant dans son œuvre la sensation de me retrouver dans un univers connu. Son projet s’envisage sur une longue période, lui-même ne sachant pas combien de volumes il y aura (cinq sont déjà publiés). Ce projet d’une vie me donne aussi l’occasion de le suivre au fur et à mesure. Et bien que je ne sois pas en rapport direct avec l’auteur, la progression de sa narration, couplée avec celle consacrée à Walter Benjamin, figure centrale de ces trois premiers tomes, me permet de développer le rapport que j’ai avec sa vie et avec ce qu’il raconte. J’ai commencé à le traduire il y a trois ans, et si, bien sûr, entre le premier et le deuxième volume j’ai travaillé sur d’autres textes, de genres très variés, je l’ai retrouvé avec plaisir. C’est la même chose maintenant, me procurant une certaine sensation de confiance, une impression de me sentir à l’abri, même si chaque livre est toujours un défi, avec ses propres enjeux. Mais je devais finir une autre traduction, alors mon travail sur le texte ne commencera que la semaine prochaine.
 
Fernando Scheibe – Pour moi, les textes de Laforgue s’inscrivent dans un projet personnel, dont je pourrais dire qu’il vient de mon adolescence, où j’ai découvert les auteurs « maudits » que sont Baudelaire, Rimbaud, Artaud. Je me souviens avoir acheté Les Moralités légendaires de Laforgue à cette époque, mais je ne l’avais jamais traduit. Le projet sur lequel je travaille a été conçu exprès pour la résidence, une manière de rompre avec notre routine de traducteur, toujours soumis à des délais pour effectuer, selon le mot de Mallarmé, nos « besognes alimentaires ». En ce moment, je révise la traduction d’une nouvelle de jeunesse de Laforgue, Stéphane Vassiliev, très beau texte sur la nostalgie. Mais, comme Regina, j’ai travaillé en même temps sur d’autres projets, et maintenant je dois faire un choix parmi les 4000 pages des œuvres de Laforgue !
 
Justement, j’ai été intrigué, lisant la liste de vos traductions, à la fois par la grande diversité d’auteurs et de genres, et par la place importante occupée par la bande dessinée. Comment cela s’explique-t-il ?
 
R.L.M. – S’agissant de la BD, le besoin a créé l’organe. Je n’en avais jamais été, en dehors des classiques, une grande lectrice, mais une des mes premières commandes professionnelles a concerné un roman graphique. J’ai alors pris conscience de l’importance énorme de cet univers et du fait, qu’en Espagne, il vivait dans une certaine endogamie, plutôt pitoyable, qu’il fallait réveiller en revendiquant la qualité des textes et des traductions. De ce manque évident est né ensuite le collectif de traductrices auquel je suis associée. Et, aujourd’hui, je dois dire que certaines des propositions les plus attirantes du marché littéraire viennent de celui de la BD.
 
F.S. – Pour moi aussi, l’intérêt est venu à l’origine par les commandes. Je disais à ce propos en plaisantant à Regina : « D’abord le mariage et après l’amour ! » (rires) Mais j’ai été très chanceux, j’ai eu de très bonnes commandes (ce que Regina confirme elle aussi) : Moebius, François Bourgeon, Enki Bilal ; récemment, le marché évoluant, la ligne éditoriale aussi, vers des trucs plus pop : Pénélope Bagieu, Margot Motin…
Mais, quels que soient les genres, on apprend beaucoup en tant que traducteur. Et s’il arrive parfois que l’on n’aime pas trop les textes, la recherche du bon niveau de langue est toujours un travail intéressant.
 
La bande dessinée me semble-t-il, avec ses contraintes spécifiques, est une très bonne école pour le traducteur, non ?
 
R.L.M. – Exactement, nous parlions de cela récemment. Ce sont des contraintes, mais qui t’aident. À partir d’une contrainte, tu peux trouver des solutions plus créatives que si elle n’existait pas. Il y a celle de l’espace disponible bien sûr, mais aussi la présence plus brutale de l’oralité, qui oblige à dominer les registres, les allusions, les nuances, très nombreuses et souvent plus compliquées.
En ce qui concerne la variété de nos travaux, elle vient aussi du fait que nous recevons des commandes de maisons très différentes, nous obligeant à passer des mémoires d’une activiste péroniste à un texte sur un film, puis un guide de voyage, puis un essai philosophique. Nous, on doit être préparés pour tout ! (rires)
 
Votre travail est essentiellement solitaire, ce dont parfois certains traducteurs souffrent. Je me demandais si c’était votre cas, m’interrogeant aussi sur ce qui avait provoqué votre désir de (peut-être) vouloir en rajouter encore, en venant travailler ici, dans un chalet au cœur d’une forêt, à la lisière d’un petit village néo-aquitain ? (éclats de rires) Et aussi quel est votre sentiment vis-à-vis de ce lieu de vie collectif qui vous met au contact d’autres résidents, parfois venus d’autres univers ? Cela influe-t-il même sur votre travail ? (là je me dis que la prochaine question, s’il y en a une, devra être plus plus courte)
 
R.L.M. – Une influence directe sur le travail, je ne sais pas, mais pour moi au moins, même si cela ajoute à cette solitude du traducteur que tout le monde connait, c’est le choc total, le fait de changer d’air, de bouger, de sortir de cette bulle où l’on travaille toujours, où l’on rencontre les mêmes gens quand on a fini le travail. Le fait de se sentir dépaysé, n’importe où, de sortir, de rencontrer des gens, aide à voir ton travail avec une autre perspective, sortir du processus qui peut devenir machinal et s’oxygéner le cerveau !
 
F.S. — Dans ma demande, je disais vouloir respirer un peu ! Mais il y a aussi la bourse qui nous aide, cela est important. C’est vrai, l’endroit est une source d’inspiration, et par rapport à Arles (où tous les deux sont déjà allés en résidence, au Collège international des traducteurs littéraires) où on ne va rencontrer que des traducteurs, ici c’est différent. J’ai déjà une très belle amitié avec Emmanuel et Johanna (dessinateurs de BD numérique), partagée autour d’auteurs et de textes. On cherche toujours des rencontres qui peuvent nous aider, et même si nous sommes souvent dans notre bulle, moi j’aime beaucoup les échanges. Comme celui que j’ai, depuis plusieurs années, malgré la distance, avec le traducteur du portugais Dominique Nédellec. Je crois beaucoup à cela.
 
Dans cette maison qui a partie liée avec l’enfance d’un écrivain, ressentez-vous quelque chose de particulier qui sourd de ces murs ?
 
R.L.M. – Hantée, hantée par Mauriac ! (rires partagés) On se sent surveillé par un professeur dans notre travail ! Mais ce serait bien de traduire Mauriac ici, vraiment…
 
F.S. – Oui, il faudrait… Et on serait certain d’obtenir la résidence !
 
R.L.M. – Il n’y a pas de doute ! Mais, par exemple, la semaine dernière j’ai dû rendre la traduction d’une nouvelle de Victor Segalen qui se passe dans une maison, à la campagne, aux alentours de Bordeaux… Je n’avais pas pris conscience, avant d’arriver, de la grande proximité avec ici… Je crois que d’une certaine manière cela m’a aidé à trouver le ton, et ces petites nuances que l’on décide dans les dernières lectures. Être ici a été très bénéfique, moi qui viens plutôt d’un milieu urbain et pour qui c’est un changement énorme de se lever en entendant les oiseaux, en voyant le brouillard… Comme une petite fille qui découvre !
 
(Je m’autorise une dernière question, un peu incongrue, qui fait rire encore mes interlocuteurs, si amicaux, et surtout si complices qu’il est difficile de croire qu’ils se sont rencontrés ici, pour la première fois, il y a une semaine à peine. Un effet incontestable du Chalet Mauriac… ou de son fantôme peut-être.)
En français, quand on ne comprend pas la langue de l’autre, on dit « c’est du chinois » ou « c’est de l’hébreu », que dit-on en Espagne et au Brésil ?
 
R.L.M. –  En espagnol, on dit c’est du chinois, suena a chino.
 
F.S. – En portugais, l’expression la plus consacrée, c’est encore le grec.
 
R.L.M. – Ah oui ?
 

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