Entretiens > Au Chalet Mauriac 2015

25 09 2015

Créer ensemble et en interdisciplinarité

Propos recueillis par Catherine Lefort


Créer ensemble et en interdisciplinarité

Clémentine Pace avec Christophe Pellet – Photo : Élisabeth Roger / Écla Aquitaine

Passionnée de dessin dès le lycée, sculptrice, illustratrice scientifique et artistique, graveuse, Clémentine Pace aime bien mêler les traits, les couleurs et les volumes. Elle s’est installée au Chalet Mauriac du 1er au 30 septembre pour travailler à un projet d’album.

Son parcours a été guidé par deux principes essentiels à ses yeux : la technique qui est le socle d’un métier, et l’interdisciplinarité, approche pertinente particulièrement dans les domaines artistiques ou scientifiques qu’elle affectionne.
Travailler en équipe a toujours été son credo ; à l’école Boulle, elle a apprécié sa formation en sculpture au sein d’ateliers :
 
« C’est un travail d’équipe, d’entraide, de transmission, on apprend à vivre et à créer ensemble, c’est ce que j’essaie de retrouver dans mon activité aujourd’hui. C’est ce que je recherche notamment dans le milieu de l’édition : le travail avec les auteurs, maquettistes, éditeurs, diffuseurs, bibliothécaires… Dans le milieu scientifique, c’est aussi une approche interdisciplinaire. En sculpture, dans les ateliers je travaille avec des ferronniers, des menuisiers, des peintres… Je trouve important de se fédérer autour d’un projet. »
 
Après l’école Boulle, Clémentine intègre l’école Estienne où elle se forme au design graphique et à l’illustration scientifique : enseignement qui comporte un volet scientifique en anatomie à l’hôpital de la Salpêtrière. À l’issue de cette formation, elle travaille dans l’atelier d’Élisabeth Daynès, sculptrice et plasticienne en préhistoire, spécialisée dans la reconstitution anthropomorphique1.
 
Ce qui m’intéressait dans cette expérience, c’est de combiner mes deux formations, scientifique et artistique, et de travailler dans un atelier qui développe une recherche artistique pour des applications scientifiques, avec des gens qui ont ce savoir-faire technique et qui peuvent en vivre.
 
Parallèlement, Clémentine se forme à la gravure sur bois et sur métal en cours du soir, ce qui lui permet de travailler à nouveau le trait, mais dans un autre médium. Munie de tous ces savoir-faire et nourrie de ces expériences, elle décide de revenir sur ses terres girondines et s’installe à Bordeaux. Là, elle s’investit à nouveau dans le dessin et commence à explorer le secteur de l’édition. Sa rencontre Emmanuelle Garcia, fondatrice des éditions Mama Josefa, lui ouvre les portes de l’édition jeunesse. Le courant passe bien entre les deux jeunes femmes et il se trouve que l’éditrice a un projet de livre documentaire sur la préhistoire… Clémentine est la femme de la situation… C’est ainsi qu’en 2010, l’illustratrice entame son premier projet en édition. Elle travaille en cohésion avec l’auteur, le maquettiste et l’éditrice, ce qui lui convient parfaitement. Un autre projet suivra dans la même maison d’édition. Puis un autre aux éditions de L’Atelier de l’Agneau, cette fois autour d’un recueil de poésie. Plus récemment, c’est avec les éditions de la Manufacture des mots qu’elle s’engage dans un nouveau projet intitulé Objets trouvés, une nouvelle illustrée…
 
Ma résidence est consacrée à un projet d’album en gestation depuis quelque temps : La Grenouille et le gibbon. Il s’agit d’une histoire pour enfants de Julien Marot qui est le metteur en scène de la compagnie Mmm. Il m’a confié le texte il y a maintenant un an et demi en me donnant carte blanche. J’ai commencé à m’y pencher et avec Julien qui avait travaillé l’illustration de son côté nous avons confronté nos approches.
 
L’histoire part d’un constat sur les relations affectives, en particulier amoureuses, sur la notion de « Suis-moi, je te fuis », de l’attraction/répulsion, thème universel s’il en est, qui concerne d’ailleurs autant les adultes que les enfants. Il s’agit d’une sorte de cache-cache amoureux, humoristique, sur le ton de la fable, entre deux figures animalières qui n’ont rien à voir ensemble : l’un est perché, l’autre est sur terre, l’un a d’immenses bras, l’autre a d’immenses jambes… ils ne vivent pas non plus sur les mêmes territoires…
 
C’est un texte fort, assez poétique, que je dois traiter graphiquement et plastiquement dans l’épure pour donner toute sa place à la fois au texte et au dessin. J’ai commencé par diviser le texte pour garder le rythme et l’unité dans les actions, les attitudes des personnages et les décors que je dois inventer.
Mais l’éditeur girondin à qui j’ai présenté le projet et qui est intéressé m’a dit qu’en littérature jeunesse, c’est mieux lorsque les images sont en couleur…
Or le projet a été pensé en noir et blanc… J’ai pu apporter une densité que j’ai trouvée dans l’utilisation de l’encre. De plus, l’eau est très présente : la grenouille vit dans l’eau, il y a de la pluie, donc l’encre s’y prête parfaitement bien.
Je ne vois pas encore comment je peux le transposer en couleur… C’est cette réflexion qui me mobilise en ce moment de résidence.
 
L’influence du lieu ?
Je viens d’arriver donc il m’est difficile de parler de l’inspiration que pourrait m’apporter ce lieu. Mais l’histoire de la grenouille et du gibbon se passe dans la forêt, l’endroit est idéal… Et la forêt qui entoure le chalet Mauriac est très poétique, on y trouve plein de nuances, avec des essences très diverses ; il y a moyen de trouver l’inspiration.
En plus, j’ai un projet d’herbier, avec des arbres, car en littérature jeunesse, il n’existe pas beaucoup de livres sur les herbiers et souvent la végétation est considérée comme un décor, pas comme un univers vivant. Ça m’intéresse de travailler autour de ce thème et aussi de rechercher d’autres approches de l’illustration scientifique…
J’ai aussi entendu parler d’un vaste projet d’extension d’une porcherie en lieu clos ici à Saint-Symphorien et qui fait beaucoup de bruit. Ça m’interpelle car je trouve que dans les livres pour enfants, il y a souvent une représentation idyllique de la ferme avec des animaux dans les prés et la nature, un monde en voie de disparition… Je m’interroge sur la façon dont la littérature jeunesse entretient des mythes et donne parfois une illusion de ce que peut être la réalité. Le dessin et la BD peuvent être les moyens d’évoquer ces évolutions.                                       
 
 1. www.daynes.com/fr/galerie-reconstructions-paleoanthropologie.html
 

Tout afficher