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25 01 2017

Compte tes blessures de Morgan Simon

Compte tes blessures de Morgan Simon

Crédit photo : Rezofilms

Entretien avec Morgan Simon

Comment est né Compte tes blessures, votre premier long-métrage ?
 
De choses personnelles, que j’ai exacerbées. Je voulais parler de la famille monoparentale, des  non-dits,  de  l’incommunicabilité,  de  l’amour.  Le  personnage  principal,  Vincent,  vit un paradoxe que sans doute nous avons tous  ressenti  chacun  à  notre  manière.  En  tant  que  chanteur,  il  est  capable  de  crier  sur  scène  avec  charisme  devant  un  public,  mais chez lui, face à son père, il subit et se tait. Finalement, une question de cinéma se posait ici : un concert de post-hardcore est-il plus intense qu’une scène de famille autour de la table ? Le deuil maternel me touche et de  là  est  venue  l’idée  d’un  triangle  amoureux un peu étrange, entre le fils, le père et la nouvelle petite amie du père.
 
Cette musique, le post-hardcore, est une musique rock alternative, mais elle est aussi sponsorisée...
 
Même  si  cette  musique  demeure  «  underground  »,  elle  utilise  aussi  les  codes  de  la  musique mainstream.  Cela  brouille  le  côté  contestataire  des  débuts  du  hardcore  dans les années 1980. L’aspect politique de cette musique s’est peu à peu dissipé, pour s’orienter  vers  d’autres  formes  de  revendication comme le « véganisme » qui est depuis de  nombreuses  années  très  présent  dans  cette  scène  musicale.  Le  film  questionne  ce  qu’être  alternatif  signifie  aujourd’hui.  Est-ce  être  tatoué  et  crier  dans  un  micro,  comme  le  fait  le  fils,  ou  est-ce  se  lever  à  quatre heures du matin pour aller travailler comme le fait le père ?
 
Vos courts-métrages posent déjà  l’univers de Compte tes blessures.  On y retrouve Nathan Willcocks et Kévin Azaïs. Il y a l’univers du tatouage et de la musique hardcore. Qu’est-ce qui vous attire dans ces milieux ?
 
J’écoute  beaucoup  de  rock  alternatif,  du  hardcore,  du  post-hardcore  et  du  punk-rock, et tous les styles dérivés, depuis l’adolescence. Ça m’est assez naturel d’en parler, tout comme la culture du tatouage qui est intimement  liée  à  ces  milieux,  bien  que  je  n’en porte pas. Je suis touché par ce mode d’expression — c’est une façon de marquer des moments de sa vie, des bonheurs ou des blessures,  de  raconter  quelque  chose  sans  avoir  à  l’exprimer  par  des  mots.  C’est  parfois plus simple. Au début de Compte tes blessures,   Vincent   se   fait   tatouer   le   visage  de  son  père  sur  le  cou.  C’est  une  grande preuve d’amour que son père, pour autant,  rejette  sans  remords.  Cette  idée  racontait  déjà  pour  moi  leur  incapacité  à  communiquer.
 
Comment avez-vous travaillé le passage du court au long-métrage ?
 
Compte tes blessures était mon scénario de  fin  d’études  à  la  Fémis.  Il  m’a  fallu  deux  ans pour trouver la forme finale du long-métrage, arriver à sa simplicité narrative. J’ai réalisé  entre  temps Essaie de mourir jeune pour  approfondir  les  relations  père-fils  et  les  personnages. Je travaille toujours de la même manière : je pars de scènes, de fulgurances et ensuite j’en déduis l’histoire, je taille, j’épure. J’écris seul, m’isole en ermite  pendant  des  phases  de  travail  assez  courtes,  je me mets  dans  des conditions  difficiles  où  à  la  fin  je  perds  la  rationalité  des  choses. Mais  je  reste  ouvert. La dernière version du scénario a été guidée par un travail avec Julia Ducournau, la réalisatrice de Grave, qui m’a permis d’aller à l’essentiel. Dans les films de John Cassavetes ou de Maurice Pialat, les sentiments sont plus forts  que  les  histoires,  qui  sont  en  fait  très  simples.  Ces  réalisateurs  aiment  à  ce  point  leurs personnages qu’on a l’impression que le monde va mieux après avoir vu leurs films.
 
Compte-tes-Blessures-SimonOn sent une énergie dans le film,  chez les acteurs, dans la mise en scène, beaucoup en plan-séquence...
 
Je  tourne  au  maximum  dans  l’ordre  des  scènes,  je  ne  peux  pas  faire  autrement.  Parce  que  même  si  le  scénario  est  fini,  je  continue à chercher des choses sur le tournage  avec  les  acteurs,  sur  chaque  scène,  c’est une nouvelle écriture. C’est une façon organique de travailler avec les acteurs pour tirer ensemble ce qu’il y a au fond, et c’est épuisant. J’essaie de donner aux acteurs un sentiment de liberté le plus grand possible, tout en leur donnant un cadre assez ferme.
 
Quelle est votre approche  des scènes musicales dans le film ?
 
Je ne me dis jamais que je filme un concert. Je  poursuis  ce  que  le  personnage  ressent  et  le  plan-séquence  permet  de  vivre  pleinement  ce  moment.  Je  ne  cherche  pas  à  le  garder  forcément  au  montage,  c’est  ce  que  cela  crée  au  tournage  qui  m’intéresse,  la  tension,  la  liberté,  le  danger.  Quand  le  personnage  de  Kévin  chante,  il  y  a  l’exaltation et la frustration, c’est une libération. Pour  crier  sur  scène,  Kévin  a  été  coaché  par  Julien  Krug  qui  est  un  vrai  chanteur  de  post-hardcore.  La  culture  musicale  de  Kévin vient du hip-hop et, au-delà du scénario, ce défi de faire une performance l’intéressait  beaucoup,  de  montrer  qu’il  pouvait aller totalement à l’opposé de ce qu’il avait précédemment joué.
 
Vous avez créé pas mal  de tatouages pour le film.
 
Là encore, cela a été plusieurs mois d’essais et de recherches. Il y a eu un gros travail de création de l’Atelier 69. Il fallait entre une et deux heures pour les poser puis les enlever. J’avais un regard très clair sur ce que je cherchais, cela devait rester cohérent et se fondre avec les tatouages que Kévin avait déjà.
 
Vos personnages masculins  sont à la fois intenses et fragiles.
 
Mes  personnages  ont  effectivement  une  grosse  carapace,  mais  quand  on  l’ouvre,  ils  fondent.  Ils  retiennent  leurs  émotions,  leurs  frustrations  dans  des  non-dits  et  des  silences qui pèsent fort, pour n’arriver à les exprimer que lorsqu’ils sont vraiment acculés, qu’il n’y a plus d’autre issue.
 
Quels sont les cinéastes qui vous ont marqué ?
 
Il  y  a  Gus  Van  Sant  avec  notamment Paranoid  Park.  C’est  un  film  de  chevet  pour  moi  dans  sa  capacité  à  raconter  avec  poésie  les  choses  les  plus  dures,  et  sa  beauté,  celle  de  ses  acteurs  qui  n’est  pas  que  physique,  elle  est  profondément  intérieure.  J’aime  beaucoup  les  films  de  Jean Vigo comme Zéro de conduite, il y  a  une  espièglerie  libertaire  qui  est  pour  moi la définition même du cinéma. J’ai de l’admiration  pour  les  films  d’Alan  Clarke,  pour  leur  radicalité  et  leur  énergie  bouillonnante. Dans des genres assez différents, Il était un père de Yasujirõ Ozu pour son rapport  père-fils  idéalisé  et  donc  inverse  à  celui  de  mon  film,  et  Shotgun stories de  Jeff  Nichols,  m’ont  aidé  à  écrire  le  scénario, leur simplicité m’a beaucoup inspiré.
 

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  • Entretien avec Amaury Ovise et Jean-Christophe Reymond, Kazak Productions
    Comment avez-vous été amené à produire ce premier long-métrage  de Morgan Simon ?
     
    Nous avions identifié le travail de Morgan, dont nous  aimions  beaucoup  les  courts-métrages  :  American   football , Essaie   de   mourir   jeune qui  sont  des  films  aux  univers  singuliers, traitant des cultures alternatives, avec une grand intensité chez les comédiens et une vraie justesse  psychologique.  Il  y  a  dans  ses  films  quelque chose de contemporain.
     
    Comment cette collaboration  s’est-elle initiée ?
     
    Sur  une  version  de  scénario  qui  nous  a  été  adressée par son agent. Le projet avait déjà été développé par une autre société de production. Nous avons repris le travail sur le scénario avec Morgan,  pour  aller  vers  plus  de  radicalité,  un  récit  plus  tranché.  Nous  avons  beaucoup  travaillé  en  développement  et  discuté  du  casting  possible  du  film.  Le  travail  à  Emergence  et  la  réalisation  d’un  court  métrage  Réveillez  les  morts avec  Morgan  et  Kevin  Azais  nous  ont  parfaitement préparé pour le tournage.
     
    Quelle est, selon vous, la principale qualité de metteur en scène de Morgan Simon ?
     
    Sa  direction  d’acteur, même  s’il  laisse  beaucoup  de  liberté  à  ses  comédiens,  dans  des  longues prises où il est attentif à l’énergie. Morgan travaille  sur  l’univers  avec  une  obsession  des détails qui enrichissent le film, un souci de crédibilité des scènes. Par exemple, sur la musique, nous avons beaucoup mis Kevin en situation, qui est  formidable  dans  le  film,  a  travaillé  avec  des  musiciens professionnels, et travaillé sa voix.

    Compte tes blessures a été soutenu par la Région Nouvelle-Aquitaine et l’agence régionale Écla.

     
    Est-il compliqué de boucler aujourd’hui le financement d’un premier film comme celui-ci ?
     
    Pour un premier film d’auteur, tous les financements sont décisifs. Sans l’avance sur recettes du CNC, la Région Nouvelle-Aquitaine et Canal+, le film n’existerait pas sous cette forme et peut être pas du tout. À défaut d’avoir un accès aux hertziens sur cette typologie de  films,  Canal+  devient un partenaire excessivement important. Il faut plus que jamais trouver la bonne adéquation  entre  l’économie du film et les ambitions  artistiques. Ce  qui  fut  le  cas  sur  Compte tes blessures où  le  réalisateur  a  eu  les  moyens  de ses ambitions.
     
    Quelle est l’importance d’une région comme la Nouvelle-Aquitaine pour une société comme la vôtre qui travaille exclusivement dans le registre du cinéma d’auteur ?
     
    Très  importante  car  la  fusion  des  fonds  régionaux  menace  progressivement  la  diversité  du cinéma  d’auteur  français,  qui  fait  pourtant  sa richesse.  Les  dispositifs  de  soutien  en  Nouvelle-Aquitaine  ont  été  confortés  et  en  font  un partenaire  privilégié  du  cinéma  d’auteur  que nous  défendons. Compte tes blessures a été tourné intégralement en région, à Bordeaux précisément.
  • Fiche technique du film
    Scénariste : Morgan Simon
    Réalisation : Morgan Simon
    1er Assistant Réalisation : Pierrick Vautier
    Montage : Marie Loustalot
    Son : Mathieu Villien
    Image : Julien Poupard
    Décors : Marion Burger
    Costumes : Ariane Daurat
    Directeur de Production : Pierre Delaunay
    Produit par : Jean Christophe Reymond et Amaury Ovise
    Production : Kazak Productions

    Compte tes blessures a été soutenu par l'AFCAE, la Région Nouvelle-Aquitaine et l’agence régionale Écla.