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9 03 2016

Comme si tu pouvais sentir à travers les murs les ondes silencieuses du travail

Propos recueillis par Olivier Desmettre


Comme si tu pouvais sentir à travers les murs les ondes silencieuses du travail

Je devais rencontrer Heli Allik peu de temps après son arrivée au Chalet Mauriac. Comme elle craignait que son français fût un peu rouillé, elle m’avait proposé de réaliser un entretien par écrit. Ce que j’ai malheureusement dû lui refuser, trop heureux de vivre, une fois encore, une situation si étonnante, si émouvante, si agréable même, dont il faut saluer, toujours, celles et ceux qui la rendent possible : venir, depuis Bordeaux, au milieu des landes girondines, rencontrer une traductrice venue à Saint-Symphorien travailler à sa traduction, en estonien, de Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline. La formuler était déjà une telle invitation. Au voyage. Si j’ose dire.

À quatorze ans, j’avais un professeur de littérature estonienne assez spécial, tombé amoureux, même si ça sonne un peu mièvre, du français. Il avait réussi à faire venir à la littérature trente-trois adolescents qui s’en moquaient complétement. Il nous avait tout simplement ensorcelé ! Trop spécial, ne convenant pas au programme officiel, il a été viré assez vite… Cependant, il voulait tellement transmettre son amour du français que, deux fois par semaine, le soir, chez lui, il réunissait un groupe d’anciens élèves autour de la littérature et de la poésie.

Mais il se moquait un peu de la grammaire ! Cela ne m’a pas dérangée quand je suis entrée à l’université, parce que j’avais déjà la certitude que je voulais remplir une grande partie de ma vie avec la langue et la littérature françaises ! Et, à ce moment-là, l’Estonie devenue indépendante, on a commencé à publier beaucoup de littératures étrangères. Comme il y avait un certain vide, de nombreux auteurs n’ayant pas été traduits, même les personnes très jeunes ont eu la possibilité d’entrer dans le métier de façon professionnelle. À vingt ans, on m’a proposé de traduire Bonjour tristesse et Un peu de soleil dans l’eau froide, de Françoise Sagan, et puis d’autres propositions sont arrivées.

Céline, je l’ai découvert à 23 ans par le Voyage au bout de la nuit et cela a été un choc. Mais reconnaître la valeur d’une œuvre, c’est une chose, la traduire, c’est tout à fait autre chose ! J’en avais parlé aux éditeurs, qui savaient que je travaillais à la traduction, mais je n’avais pas osé faire de promesse, ni même signer de contrat tout de suite. J’ai aussi commencé par le Voyage parce que Céline n’était pas du tout connu – en raison notamment de la censure soviétique et des questions politiques, son nom n’était jamais mentionné dans le cursus universitaire, mais bien sûr les intellectuels le connaissaient. Alors, comme il était un écrivain un peu lointain et aussi un peu « dangereux », il fallait commencer par son œuvre principale, pour faciliter son introduction auprès des lecteurs estoniens.
Les critiques ont été très bonnes et j’ai été heureuse de lire que la traduction avait réussi à trouver des brèches, des failles libératrices dans la langue estonienne. Pour des raisons historiques, les Estoniens sont très attachés à leur langue, et surtout à leur langue écrite. Même dans la littérature du XXe siècle, il y a peu de manifestation du langage parlé. Et cela nous manque parce qu’on voit bien qu’il y a, aujourd’hui, d’un côté la littérature et de l’autre tout ce qui se passe sur internet. Et ce sont presque deux langues différentes. Établir des liens entre les deux serait bien, comme une question de survie pour la langue, qui risque sinon de devenir une espèce de latin et de mourir.
Mort à crédit, œuvre sur laquelle je travaille ici, est plus facile à traduire que le Voyage, qui reste encore aujourd’hui, presque cent ans après, ce qu’il y a de plus fort et de plus difficile à traduire. Dans Mort à crédit, il y a déjà les fameux trois points, les phrases sont très courtes, et lorsque tu as réussi à imaginer cette situation orale, les phrases viennent assez facilement. Dans le Voyage, c’est autre chose, il y a en même temps une phrase très littéraire tandis que la façon de respirer est orale. Ce qui est difficile à mettre ensemble, parce que nous avons des règles de codage assez rigides. D’un côté, il y a la langue orale, parlée ; d’un autre côté, il y a la langue écrite. Et réunir les deux est plus compliqué.

On me demande souvent si tous ces textes de Céline que je côtoie ne me rendent pas dépressive, mélancolique, ou je ne sais quoi… Mais c’est l’inverse ! Je sais que ce n’est pas très professionnel de mélanger sa personnalité et son métier, mais cela a souvent été pour moi une thérapie. Par le fait de se rendre compte qu’on peut dire des choses – tout ce qui se passe dans la sous-conscience – dont on devrait normalement avoir honte. Toutes ces choses enfouies qu’on ne doit pas exprimer. Voir que quelqu’un les dit, cela libère, encore aujourd’hui comme il y a cent ans.
Je travaille un peu comme Céline, qui avait à l’origine, pour Mort à crédit, plusieurs milliers de feuillets, finalement ramenées à six cents après avoir réécrit, réécrit encore, et densifié son texte. Il dit d’ailleurs : « Je ne crée rien à vrai dire – Je nettoye une sorte de médaille cachée, une statue enfouie dans la glaise – Tout existe déjà c'est mon impression – Lorsque tout est bien nettoyé, propre, net – alors le livre est fini. » J’emploie la même méthode. J’ai déjà réécrit le texte entier trois fois, et j’y reviens, j’y reviens encore. Alors si vous me demandez où j’en suis : j’en suis au quatrième tour, vingt-troisième chapitre !
Venir en résidence dans le pays de la langue sur laquelle on travaille c’est important, parce que, quand on traduit, on est tout le temps dans la langue, mais on ne parle pas, on ne vit pas en français. Tu lis le texte, concentré sur la langue cible, et c’est très bien, mais pour le cerveau, c’est bien de parler en français. Et puis quand on travaille la plupart du temps tout seul, au bout d’un moment, les choses peuvent commencer à se gâter un peu, si les mêmes idées tournent dans ta tête, si c’est toujours la même table, le même ordinateur, la même fenêtre ! Cela fait du bien de changer d’endroit. Dans les résidences – et bien sûr ici plus encore qu’ailleurs – il y a le calme, la tranquillité, et en même temps tu sais que quelque part il y a les autres, comme si tu pouvais sentir à travers les murs les ondes silencieuses du travail.

J’ai besoin des arbres, de l’air frais, de la forêt, et de savoir que le village est à côté. J’habite au centre-ville de Tallin, il y a des forêts autour, mais quand je travaille, je suis chez moi ou à la bibliothèque, et il y a toujours quelque chose qui vibre dans l’air. Ici, ce sont les oiseaux qui chantent. Je me sens vraiment très bien ici. Pourtant les grandes portes sombres pourraient sembler lourdes et pesantes, mais pas du tout !
Quand j’ai appris le français, très vite j’ai découvert – et ce sont les mots d’Émile Cioran – que « le français m’a calmé comme une camisole de force calme le fou ». Mon sentiment est identique avec la vie et la langue françaises, tellement pleines de rites et de coutumes. Même quand c’est de la grande virtuosité, c’est toujours bien réglé. Et quand on a tendance à se perdre, soit trop haut, soit trop bas, on a l’impression que la vie, en français, est plus légère, plus facile. Si j’étais française, je me révolterais bien contre tout ça. Mais je ne suis pas française, alors c’est un peu comme un habit que je me mets et alors je peux, en français, me comporter autrement. Et cela aide à vivre, bizarrement.
J’ai changé d’avis sur beaucoup de choses dans ma vie mais mon avis sur le français n’a pas changé depuis mes quatorze ans. Mes deux garçons, de onze et treize ans, vont au lycée français de Tallin, un établissement très classique, le seul où la danse classique est obligatoire pour tout le monde, où on apprend La Fontaine. Normalement, les adolescents devraient déjà détester tout ça, qui n’a rien à voir avec leur vie, qui est de l’anglais du matin au soir. Rien à voir avec ce qu’ils considèrent comme « moderne ». Pourtant nous sommes venus plusieurs fois en France, d’abord avec mon enthousiasme, que j’ai réussi à leur transmettre, puis avec leurs impressions. Et tous les deux sont d’accord avec moi : la vie est agréable quand on la vit en français !

http://chaletmauriac.aquitaine.fr