Auteur néo-aquitain

13 05 2019

Claies et clés de Venise

Par Serge Airoldi


Claies et clés de Venise

Photo : Éditions des Équateurs

Avec Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann cherche à visiter la quarantaine d'églises vénitiennes fermées, dont certaines depuis des dizaines et dizaines d'années. Il expérimente une difficulté considérable dans cet exercice en même temps qu'une expérience libératoire avec en toile de fond, bien sûr, son drame libanais : trois années de captivité de 1985 à 1988 à Beyrouth.

 
 
Il existe un mot, à Venise, qui exprime à merveille combien la ville maîtrise l’art de l’esquive, du contre-pied. D'une forme d'ambiguïté. C’est le morbin. Si nous devions le traduire, nous irions sur le territoire de notions telles que la gaîté, l’amusement, la partie de plaisir. Une forme de légèreté, de désinvolture non dénuée de stratégie. Dans cette affaire du morbin, il faut aussi saupoudrer, outre la question du jeu et de la facétie, celle du caprice.
 
En se rendant à Venise pour quelques mois, avec un projet singulier en tête, peut-être Jean-Paul Kauffmann a-t-il été victime de ce sortilège vénitien, de ce jeu du chat et de la souris. Dans son livre : des églises. Beaucoup. Une quarantaine, il les a répertoriées. Que des églises fermées où il voudrait pénétrer. Quelle drôle d’idée ! Mais chez Jean-Paul Kauffmann cette singularité fait le sel de ses livres où il se révèle curieux de toutes choses, vues toujours sous un angle inédit. Les Kerguelen, la chambre noire de Longwood où Napoléon vécut la fin de sa vie, le tableau de Delacroix dans l’église de Saint-Sulpice de Paris - la lutte de Jacob avec l’Ange -, la maison du retour - cette maison des Landes achetée après le retour de captivité au Liban -, la Courlande - cette région de Lettonie -, la Marne. Königsberg aussi, là-bas, dans cette outre-terre russe enclavée, non loin d’Eylau où eu lieu la célèbre bataille napoléonienne. Partout des espaces clos, enchâssés dans d’autres, grands ouverts. Histoire intime, histoire du détail, grande Histoire. Une sorte de navigation entre la fermeture et l’évasure, comme une évasion. Entre le nu, l'inconnu, ce qu'on croyait connu. Bien évidemment, toute cette forme écrite renvoie à l’expérience de l’ancien otage au Liban dont lui-même donne quelques pistes de connaissance et de compréhension dans ce nouveau livre où il lève un peu plus le voile.
 

 

"Une sorte de navigation entre la fermeture et l’évasure, comme une évasion."

 
 
Ce livre s’intitule Venise à double tour et le titre révèle parfaitement ce qu’il en est de ce patrimoine religieux, les églises donc, - il y en a eu jusqu’à cent quarante et quarante-deux ont été détruites - dont une quarantaine – le chiffre varie régulièrement - sont désormais fermées. Absolument fermées, depuis vingt, trente, cinquante ans, plus d’un siècle, à l’époque napoléonienne, ou ayant reçu une autre affectation, ou bien ouvertes de façon très exceptionnelle par exemple pour la Biennale, ou encore ouvertes pour une messe, ou purement et simplement non accessibles. L’autorité en charge de tel ou tel édifice, bien sûr, complique extraordinairement les choses. La plupart d’entre eux relèvent du Patriarcat de Venise. Depuis 1451, l’évêque porte ici le titre de patriarche. Au Patriarcat, bien sûr, il existe le trousseau de clés pour ouvrir les lieux que Jean-Paul Kauffmann n’a de cesse de le solliciter. Il le localise très vite dans la poche du Delegato patriarcale per i beni culturali e turismo qui est aussi directeur de l’Office pour la pastorale du tourisme. Une sorte de dandy ecclésial bien mis, polo et costume élégants, toujours à la limite de la condescendance, convaincu par sa mission, d’abord mielleux, puis mystérieux, puis muet, fuyant en permanence, c'est bientôt Noël, c'est bientôt ceci, c'est bientôt cela, le planning est surchargé, il est alors insaisissable, invisible, exaspérant, jamais disponible, jamais enclin à la facilitation. Jean-Paul Kauffmann le nomme le Grand Vicaire.
 
Outre le Patriarcat, d’autres institutions vénitiennes possèdent aussi le sésame. Des ordres religieux (les Frari, le Redentore ou les Gesuiti). Sans oublier des associations de bienfaisance comme l’Istituto di Ricovero ed Educazione, l'État dans toutes ses inextricables ramifications, un hôpital ou la mairie de Venise. Un vrai labyrinthe dont Jean-Paul Kauffmann mesure très vite qu’il exigera de la patience, de la souplesse d’esprit, de l’adaptation aux usages locaux. Alors il s’arme de patience, enquête, insiste, s’obstine, fouaille ce qui peut l’être, s’en remet au hasard des rencontres, profite de l’entregent d’Alma, guide dans la Sérénissime, un mot que l’auteur exclut aussitôt de son champ lexical. Trop galvaudé, vidé de sa substance. Trop saturé, comme cette pauvre ville où déferle le monde entier. Mais c'est un autre sujet.


 

"L’Ailleurs est un miroir en négatif. Venise, bien sûr, est cet ailleurs."

 

Venise, Jean-Paul Kauffmann ne la découvre pas pendant ce séjour. Il fréquente la ville depuis cinquante ans. Il l’a même visitée en compagnie de Hugo Pratt, autrefois. Il réalisait alors un reportage comme il en réalisa ailleurs en compagnie de Leonardo Sciascia ou d'Alberto Moravia ou d'Italo Calvino. Dans ce livre, Kauffmann dit son attachement aux écrivains italiens. Tous se lèvent naturellement, tôt au tard, dans Venise à double tour, comme d’autres grands aînés. Sartre, dont Jean-Paul Kauffmann retient les grandes pages sur Venise écrites en 1951, finalement abandonnées, non achevées et publiées seulement en 1991 par Gallimard : La Reine Albemarle ou Le dernier touriste. Lacan aussi, qui tambourinait déjà aux portes des églises pour qu’elles s’ouvrent. Tous les autres. Morand, Henry James. Calvino bien sûr avec ses fameuses Villes invisibles où il est question de Marco Polo (enterré dans l’église vénitienne de San Lorenzo mais l’on y cherche désespérément son tombeau depuis des lustres) et où il est tellement question de l’Ailleurs. Dans cet immense texte, il est écrit : l’Altrove è uno specchio in negativo. L’Ailleurs est un miroir en négatif. Venise, bien sûr, est cet ailleurs. Ce miroir en négatif de soi. Soi-même dans le miroir, soi-même dans l'ailleurs. Mais où exactement ? Sartre note : « Venise, c’est la ville où je ne suis pas ». Cela complique davantage la perception et la tentative d’épuisement du lieu. À cela s’ajoute la recommandation, une fois, de Pratt à Kauffmann. En substance : il ne faut pas réveiller les ombres. Et encore moins à Venise.
 
Dans le fond, cette enquête sur les églises fermées à double tour ne trompe guère par sa véritable intention. Une fois encore, Jean-Paul Kauffmann brasse des considérations toujours essentielles. Le déchiffrement de ce qui ne se montre pas, de ce qui est interdit, ignoré, défendu. Un goût certainement développé dans l'enfance quand il servait la messe dans une église d'Ille-et-Vilaine.


 

"Cette difficulté, je l'ai choisie. Elle n'est plus oppressive. Elle est la preuve que je suis libre."

 

À Venise, comme dans tous ses livres précédents, il s'en remet volontiers à la sérendipité, ce joli mot d'origine anglaise, pour dire ce don de faire par hasard des découvertes fructueuses. Un jour d'ailleurs, visitant à l'improviste une de ces églises objets de son enquête, il y découvre une start up baptisée « SerenDPT ». On n'invente jamais mieux que le réel.
 
Il fallait de l’audace, il le reconnaît lui-même, pour se lancer dans un texte sur Venise. Tout le monde a écrit sur Venise. Rilke, Montaigne, Chateaubriand, Stendhal, Henri de Régnier. Venise c'est la ville la plus écrite du monde. Mais l’audace de Jean-Paul Kauffmann, dans ce cas, bien sûr, est payante. Chaque page dessine le portrait d’une ville qu'il sait déguster, enveloppée dans ses rambleurs (c’est un mot que convoquait l’auteur dans son livre sur la Marne) et dont la manducation (nous ferons de ce mot le héros de ce nouveau texte) demande un effort d’imagination considérable. Jean-Paul Kauffmann s’y livre sans bauta, ce masque traditionnel du carnaval. Il va, il court aux églises, inlassablement. Il s'interroge sur le fait qu'il n'écrit pas de la fiction. Mais que dans le fond cela importe peu comme il importe peu d'ailleurs, de se départir de ce choix du genre. L'essentiel, c'est d'écrire pour que se poursuive l'immense expérience possible du monde. Il invite des souvenirs parfois très personnels. Il cite Musset et Bachelard pour vérifier combien Venise est réticente au oui ou au non éclatants. Aux portes ouvertes ou fermées. Il se demande si à Venise, « les portes fonctionnent comme partout ailleurs ». Il dit : « C'est bien la fermeture qui m'obsède ». Il écrit aussi « le territoire séparé, interdit », « le silence que (lui) opposent ces églises fermées », le « tête-à-tête muet » avec elles, le « dialogue de sourds ». « Mais, malgré tout, un face-à-face ». Il s'interroge sur sa façon, curieuse, de se mettre des bâtons dans les roues, sans qu'on l'ait forcé à cela, pour ce projet, puis ce livre. Cette façon de s'entraver. Comme « une réminiscence » de sa captivité libanaise, quand il était enchaîné là-bas. Cette éclaircissement aussi : « Cette difficulté (celle de l'enquête vénitienne), je l'ai choisie. Elle n'est plus oppressive. Elle est la preuve que je suis libre ». Et un jour, il part. Au fait, il a réussi à faire ouvrir dix-neuf églises.
 
 
 

Venise à double tour, de Jean-Paul Kauffmann
Éditions des Équateurs

336 pages
22 euros
ISBN : 9782849905845