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21 02 2019

Christian Ducos, un poète en méditation

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Christian Ducos, un poète en méditation

Photos : Christian Ducos & une illustration du "Pauvre songe" / Carole Queffelec, DR

Poète et essayiste, Christian Ducos édite par son association Le pauvre songe, créée en 2010 à Talence. Ses ouvrages sont marquants autant par leur forme que par leur contenu. Le Cadran ligné nous donne à lire La source en 2011 et Dans l’indifférence de l’arbre en 2015. La même année, la Collection de l'Umbo fait paraître Le bruit de l’encre.

 
Pourquoi avez-vous choisi le titre du célèbre poème Le pauvre songe d’Arthur Rimbaud pour votre association ?

Ce poème se trouve inclus dans une suite de poèmes intitulée Comédie de la soif. Si je l’ai choisi c’est qu’il me paraît se situer à un moment charnière du trajet rimbaldien : Si mon mal se résigne / Si j’ai jamais quelque or, / Choisirai-je le Nord / Ou le Pays des Vignes ?… On sait bien, hélas, quel choix aura été le sien : Londres, Ostende, Anvers, jusqu’au coup de révolver sur Verlaine, à Bruxelles. L’errance ensuite, et puis le changement de cap, l’entrée dans le désert. Depuis toujours, ce poème me renvoie à ces grands moments carrefours de l’existence, l’heure du choix, de l’affirmation d’un sens, de la nécessité d’une décision. Créant ma propre structure éditoriale, je ne pouvais autrement faire que de l’adopter.
 
 

En 2010, vos deux premières publications Trois poèmes et Douze bougies pour éclairer la lune inaugurent votre empreinte d’écrivain reconnaissable à sa forme brève. Comment pourriez-vous définir votre art poétique ?

« Dès que le savoir marche le premier, l’art est perdu », disait Alain dans ses Entretiens chez le sculpteur. C’est totalement vrai et c’est ainsi que je cherche à écrire. L’éclair, la fulgurance, la chose que soudain on voit, tout cela a mille fois plus de prix, à mes yeux, que le poème attaché à montrer, démontrer, innover, rénover, se plaindre ou ressasser. Mais la concision a son revers. Le risque est là, toujours, d’une obscurité paradoxale, d’un culte du bref pour le bref. Je me sens en permanence sur le fil. Mon seul guide est la recherche constante d’une fraîcheur.
 
 

"L’œuvre de Cézanne est pour moi la projection en peinture de ce que Rimbaud aurait pu être en poésie s’il avait continué d’écrire."

 
 
L’on vous doit Le chaînon bleu en 2018. Le sous-titre Regards/Flânerie sur un tableau de Paul Cézanne s’est imposé. Racontez-nous votre géographie intérieure à la rencontre du tableau Les Grandes baigneuses ?

Avec Rimbaud, Cézanne est mon second pilier. Son œuvre me fascine. Elle est pour moi la projection en peinture de ce que Rimbaud aurait pu être en poésie s’il avait continué d’écrire. Chez eux on voit le même défi au monde, la même rage de créer, la même violence faite à la beauté… Les Baigneuses chez Cézanne sont la « pacification » jamais achevée d’un conflit de toute une vie avec le nu féminin et sa représentation. On est ici aux portes de l’abstraction. La femme n’est plus un corps sexué mais une figure malmenée, un signe. J’ai tenté de suivre et comprendre l’évolution de cette révolution, comment, chez un peintre de l’envergure de Cézanne, la sublime puissance créatrice renvoyait sans cesse à la pauvre chair humaine, dans ses doutes et ses terreurs, ses fantasmes.
 
 
Triptyque 3, remarquable par sa conception, paraît en 2017. Il est aussi question de la mort. Comment l’art de la mémoire opère-t-il en vous ?

Triptyque 3, tout comme d’ailleurs les précédents Triptyques, est conçu pour faire résonner ensemble encre et poème. Il est fait de trois « panneaux ».  Chacun de ces panneaux s’ouvre sur une encre mise en relation avec trois pages de textes brefs, prose ou poème. Le tout est donc un ensemble de trois fois trois pages sous couverture indépendante. Le premier panneau mène de La parole jusqu’au silence et ouvre sur le panneau central, Sur le seuil de la mort qui, lui-même conduit au troisième panneau Le silence jusqu’à la parole. Difficile de parler de ce voyage en termes de mémoire car l’essentiel ici n’est pas de « retenir » quoi que ce soit mais, bien au contraire, de se dépouiller d’une sorte de « suffisance » de la parole.
 
 
Trois recueils sont parus de seize pages chacun, format accordéon, livrés sous enveloppe japonaise, en 2017. Vous nous ouvrez au monde par l’aphorisme, le récit bref et le haïku. À quels états d’esprit correspondent ces trois formes de vies ?

Haï/12/kus de minuit, au-delà de la pointe d’humour qui perce dans son titre, est la tentative de faire vivre le haïku d’une manière plus actuelle, sans souci des contraintes formelles, dans une optique à la fois de rupture et de continuité, sans nostalgie passéiste, sans maniérisme ni naïveté. Juste la fulguration de l’instant. Le choc poétique. À l’image de l’aphorisme qui, pour toucher juste, doit être comme un éclair de pensée, une flèche en plein cœur de la cible. Le récit  se démarque des formes précédemment évoquées en cela qu’il oblige au développement narratif, à la construction d’une histoire. Il vient offrir à celui qui écrit un espace autre, une autre temporalité, d’autres difficultés auxquelles il est toujours bon, pour qui se mêle d’écrire, de se mesurer.
 
 

"Au Cadran Ligné, une suite de 108 haïkus est en préparation. Le recueil devrait paraître en avril 2019."

 
 
Le vol du papillon (2012) propose des dizaines de pensées battant des ailes. Le thème des papillons existe depuis des temps ancestraux, notamment dans la poésie japonaise. À travers votre recherche formelle, qu’avez-vous cherché à exprimer du monde réel ?

Ce qui m’a intéressé ici était de l’ordre du décentrement : tenter de voir le monde avec les yeux d’un papillon ; devenir poétiquement papillon et en tirer les conséquences quant au monde tel qu’il va aujourd’hui, avec ses impératifs de compétition, de réussite. Le papillon, lorsqu’on l’observe, a ceci d’extraordinaire que son vol semble comme sans cesse raté. Et à chaque seconde, réinventé. Comme raté, toujours, sera le poème. Et toujours à réinventer. Ce qui lui confère tout son prix. De vie. Vivante.
 
 
Le Cadran ligné publie Dans l’indifférence de l’arbre en 2015. Si votre écriture nous  soulève jusqu’au bord du silence, elle semble curieusement l’envahir. Dans quelle mesure le silence fait-il battre votre cœur ?

Triptyque 3 serait peut-être la meilleure réponse à votre question. Peut-être suffirait-il de dire que le silence est cela même qui nous anime. Nous nous croyons, à raison, êtres de parole, mais s’assoir un moment au pied d’un arbre et simplement respirer, nous montre combien le silence est en puissance de nous ouvrir au plus profond de nous-même. Le silence – dans la proximité même qu’il entretient avec la mort – unifiant la parole, lui donne tout son poids et tout son prix. L’arbre est ce silence. C’est ainsi. Ce n’est pas une croyance, c’est une expérience.
 
 
Pouvez-vous nous dévoiler votre projet d’écriture en cours ?

Au Cadran Ligné, une suite de 108 haïkus est en préparation. Le recueil devrait paraître en avril 2019. Mais ce qui aujourd’hui requiert totalement mon attention est un projet qui pourrait se rassembler autour du vocable de Tableau/Poème. Le projet est le suivant : comment, à partir d’un tableau aimé, médité pour ce qu’il est en tant qu’œuvre d’art, écrire un poème qui ne soit pas simple illustration de ce tableau mais un tableau second, qui viendrait en quelque sorte, autrement, le re-présenter ? Je vois bien dans ce projet la part de folie qu’il contient mais, à moins, à quoi servirait-il d’écrire ?