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22 10 2019

Charles Nogier, l’intuition retrouvée

Propos recueillis par Marion Duclos


Charles Nogier, l’intuition retrouvée

Photo : Quitterie de Fommervault-Bernard / ALCA Nouvelle-Aquitaine

Charles Nogier est le lauréat de la résidence d’écriture 2019 pour les auteurs néo-aquitains de bande dessinée. Entre le 11 juin et le 2 août, son projet Parades s’est transformé au Chalet Mauriac pour mieux illustrer l'adolescence, cette période au cours de laquelle on découvre un monde qui nous émerveille autant qu'il nous blesse.

 
Cet aspect très pictural quasi-cinématographique dans ton travail, donne l'impression que le temps se suspend…

J'adore regarder des films, des courts métrages… C'est plein d'idées, plein de vie. Les films de Bresson, comme Au hasard Balthazar, et ceux de Bruno Dumont me touchent vraiment. Et Lynch a cette étrangeté qui me fascine. Sa manière d'envisager ses projets me plaît. Enos Circus, Ruminations nocturnes, La boîte sont des projets à la frontière entre le cinéma et le livre illustré. Je les ai faits alors que j'étais étudiant aux Beaux-Arts. Quand j'en suis sorti, je me suis dit « Ça y est, tu as fait 5 ans d'études, il faut que tu deviennes un pro de la bande dessinée. »  Le problème, c'est que j'arrivais à faire des bouquins tant que je me disais que je n'allais pas en faire une BD. Et j'ai mis énormément de temps à me retrouver...
 

Tes illustrations racontent pourtant beaucoup de choses…

Ce sont des livres que j'ai pris plaisir à faire, sans me poser la question de qui allait lire. Ça raconte d'une autre façon. Ce que j'aime, c'est ce coté hypnotique quand je dessine : je me laisse complètement aller dans les volumes, dans les ambiances. Je suis arrivé à Bordeaux sans projet et, en parlant avec les potes, ils m'ont conseillé de raconter ce que j'avais vécu quand j'étais ado, un truc que je connaissais. Je faisais beaucoup de boxe française. Alors je me suis demandé : « Pourquoi j'en fais ? » J'étais vraiment dans une démarche de me vendre et c'est ça qui m'a perdu. Guillaume Trouillard, mon éditeur, m'avait dit que si je voulais raconter un truc chelou comme je le fais d'habitude, je pourrais le publier aux Éditions de la Cerise mais qu'avec mon histoire de boxe je pouvais envisager un plus gros éditeur.

J'ai travaillé sur 4 ou 5 versions de scénario dont la dernière était co-écrite avec Vincent Perriot. Je me posais des tas de questions techniques. Je n'avais pas du tout ce plaisir, ce lâcher prise qui me permettait de vraiment incarner ce que je dessinais. Je voulais être aussi bon que les auteurs que j'admire : des cadors comme Gipi, De Crécy… Je pense qu'il y avait à la fois un problème d'ego et une peur de ne pas arriver à mes objectifs. Ce qui est drôle, c'est que l'histoire que j'avais écrite dans Parades, c'était justement celle d'un mec un peu perdu qui cherchait un modèle masculin.

Quand je suis arrivé ici, j'ai ressorti toutes mes notes. Ça faisait 4 ou 5 ans que j'avais ce projet dans la tête et ça devenait un peu toxique, je le vivais comme une frustration. C'est pour ça que j'ai tenté la résidence. Il fallait au moins que je me pose dessus une dernière fois. Je me suis débloqué quand je me suis dit que ce ne serait pas forcément de la BD, mais peut-être un film d'animation… J'ai fait des croquis un peu barrés, inspirés par l'univers de Lynch. Je me suis mis à mon bureau et j'ai commencé à dessiner un truc qui me faisait du bien. Je suis parti sur une anecdote : quand j'étais ado, ma mère avait promené mon chien qui s'était fait agresser par une oie. Le chien s'était enfui et on ne l'avait pas revu pendant un jour ou deux. J'ai dessiné cette rencontre avec l'oie. Et je suis en train de tirer ce fil avec tous les thèmes que j'ai laissé mûrir dans Parades. Parades, c'est une bonne histoire avec des enjeux de narration et de découpage intéressants. Je ne suis pas frustré de ne pas la faire de manière classique. Je la raconte d'une manière détournée. C'est un peu un jeu : j'essaie de traduire ces thèmes avec cette histoire du chien. Je suis en train de raconter les choses que je veux à ma façon. C'est une libération. J'ai essayé de tout simplifier au maximum : un cadre, une couleur.

 

"Ce qui marche avec le chien, c'est que je l'incarne vraiment quand je le dessine. J'ai besoin que ce soit intime, physique, incarné."

 
Une couleur ?

Cette histoire-là, je ne voulais pas qu'elle soit sombre. Tobias Schalken m'a inspiré ce choix d'utiliser une seule couleur. En BD, il est très impressionnant. Ses livres, tu les relis plusieurs fois. Tu dois vraiment donner de ton temps pour le lire, c'est presque un travail. Parades était un travail beaucoup plus classique à la plume et, justement, il y avait de la couleur. J'adore la couleur, mais le projet que j'avais en tête à la base était trop ambitieux. Et j'ai d'abord besoin de sortir un livre ou deux avant de parler de la boxe et de moi, ado. Même si je changeais le nom des personnages, je me disais que ça pouvait heurter les gens. Et comme j'avais toujours ça en tête, j'avais beaucoup trop lissé le scénario.

Ce qui marche avec le chien, c'est que je l'incarne vraiment quand je le dessine. J'ai besoin que ce soit intime, physique, incarné. Alors que quand j'écrivais le scénario de Parades, c'était trop mental, avec des psychologies un peu malsaines de rivalités d'adolescents qui me plombaient. Et en ce moment, je n'ai pas du tout envie de me plomber. Il y a des choses que je trouve belles et que j'aime porter.
 

Que retrouve-t-on de Parades dans l'histoire du chien ?

Je retranscris l'ambiance qu'il y avait en Bourgogne quand j'étais ado : de grands espaces, être perdu, un ennui aussi. Il y avait l'amitié, les premières amours… Tout ça, ce sont des thèmes que je retrouve, mais en décalé. J'ai besoin d'être décalé pour être bien. Besoin de me retrouver.

 

"L'intuition devient le baromètre de ce qui est bien ou pas."

 

Ça t'est venu très tôt dans la résidence cette nouvelle direction ?

Non, ça a mis du temps. C'est pour ça que c'était bien que je passe un mois et demi ici et pas deux semaines comme les réalisateurs de films. Parler avec des traductrices, réalisateurs, auteurs jeunesse de la bonne manière de raconter, de comment ils envisagent les personnages, m'a permis de me recentrer sur plein de choses.
 

Et ta technique ?

La technique vient de l'animation. J'ai travaillé à la peinture à l'huile sur plaque de verre. Et là, c'est de la peinture à l'huile sur rhodoïd. Il n'y a pas de croquis. Faire un crayonné rendrait la chose un peu figée. Je fais un dessin que parfois je recreuse, je peux passer des heures dessus. L'intuition devient le baromètre de ce qui est bien ou pas. Puis je fais un gaufrier. Toujours le même cadre horizontal. C'est aussi ça qui m'a débloqué, d'arrêter de penser à la page.
 

Ce chien, il a un but ?

Non, c'est vraiment une errance. Au début, il est dans la découverte du monde. Puis il va être confronté à la peur, à une meute de chiens et chassé. Ça rejoint des trucs d'ado : être perdu, s’émerveiller du monde et se faire bousculer par les tiens. La meute de chiens va mettre en scène confrontation et domination.
Quand tu travailles avec l'intuition, c'est à la fois génial puis il y a des moments de vide absolu. Et à ce moment-là, j'arrête. C'est sûr que je vais me perdre dans des choses qui ne sont pas essentielles. Mais je déballe toutes mes intuitions. Je fais des pages. Toutes les idées que j'ai, je les teste, je les dessine et je trierai.
 

Tu disais que tu voulais raconter quelque chose de positif. Dans tes anciens travaux, j'avais l'impression que tu évoquais un malaise, mais sans jamais vraiment le montrer…

Ce sont des histoires que j'ai faites quand j'étais à Angoulême, particulièrement Ruminations nocturnes. Ça me faisait du bien de faire sortir le venin avec quelque chose de surréaliste, d'inquiétant. Je pars d'intuitions sans trop savoir au départ ce que ça va vouloir dire. J'ai une espèce de fascination pour le noir et le caché. D'ailleurs, l'histoire du chien va finir la nuit. J'ai besoin d'être attiré par quelque chose que je ne comprends pas et qui m'inquiète un peu.

 

"J'aime ce que le dessin raconte de la personne qui le fait. Sentir un auteur dans son projet, je trouve ça super agréable."

 
Tu as déjà été publié par La Cerise, Na Éditions... As-tu l'impression d'appartenir à une famille d'auteurs ?

Aux Beaux-Arts, j'étais à fond sur les BD du Frémok, très graphiques et sombres. C'étaient de superbes livres mais, la plupart du temps, je ne lisais pas, je regardais et je trouvais ça dommage. Après, j'ai découvert Entre Deux de Vincent Perriot, le travail de Guillaume Trouillard et Bix de Grégory Elbaz. Ça a été le choc pour moi. Je me suis dit : « OK, j'ai vraiment trouvé ma famille ». D'ailleurs, dès la deuxième année, l'école avait organisé un voyage pour aller au Frac. Je suis allé à Bordeaux, mais pas au Frac. Je suis allé les voir à l'atelier de La Cerise et c'était une super rencontre. En plus, les maquettes de leurs livres sont magnifiques et l'objet livre est super important pour moi.

J'aime qu'une maison d'édition soit portée sur le graphisme, le dessin. C'est dans cet esprit qu'avec trois potes, nous avons fondé Fidèle Éditions. Nous sommes quatre à faire des choses complètement différentes. J'aime ce que le dessin raconte de la personne qui le fait. Sentir un auteur dans son projet, je trouve ça super agréable. Dans un livre comme Welcome [Guillaume Trouillard, Éditions de la Cerise, ndlr], ce qui est génial, c'est la place que ça laisse au lecteur. Selon ton âge, ce que tu veux y voir, ça te raconte autre chose.
 

Est-ce que tu comptes mettre du texte dans ton projet ?

C'est hyper dur d'écrire. Et les dialogues, c'est encore pire. Le texte m'écarterait de ce que je dessine. La simplicité que son absence donne à la lecture me plaît. Et dans un récit animal, ça marche bien. J'espère que dans la lecture, il y aura un moment où t'auras vraiment l'impression d'être le chien.

 

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