Nouvelles écritures création contemporaine

Ces nouveaux métiers de l’édition

Ces nouveaux métiers de l’édition

©Écla-David Helman

Propos recueillis par Mathilde Rimaud


La mise en œuvre d’une production numérique induit nécessairement des compétences nouvelles au sein des maisons d’édition. Comment les organismes de formation initiale accompagnent-ils ce mouvement ? Témoignage de Pierre-Alexandre Xavier, responsable pédagogique de l’École Esten de Tours, qui propose depuis 2011 un bachelor d’édition numérique.
Mathilde Rimaud – Esten est un groupe privé de formation dédié aux métiers de l’édition, presse et communication. Vous avez développé une terminologie propre pour décrire les nouveaux métiers liés au numérique : « assistant d’édition numérique », « infographiste multimédia », « chef de projet numérique », « chargé de publication multicanal »… Qu’est-ce que cela recouvre exactement ?
 
Pierre-Alexandre Xavier – La pièce centrale du puzzle numérique est cette fonction que nous appelons plus particulièrement « designer éditorial ». D’un univers à l’autre (presse, édition, communication), les intitulés de poste, pour des fonctions approchantes, ne sont pas les mêmes : on parlera d’assistant d’édition ou de chef de projet en fonction du milieu. Or le numérique rebat les cartes des spécificités par univers.
Il nous est apparu que l’émergence de l’économie numérique nécessitait la création de fonctions polyvalentes, de personnes capables d’apporter une vision transversale, qui fassent le pont entre l’édition traditionnelle et dématérialisée, capables de faire lien entre tous les corps de métiers censés intervenir dans l'un comme dans l'autre. Autour d’un projet/produit hybride, se rencontrent et se confrontent parfois des gens qui viennent de mondes différents, avec des jargons différents : il faut quelqu’un pour faire la traduction
Emmanuel Roc, fondateur d’Esten, l’a défini ainsi : le designer éditorial est un professionnel capable de produire (concevoir ?) un objet (donc un designer), à vocation de publication (donc éditorial) et qui assume à la fois la production et la mise à disposition du (auprès ?) public.
 
Contrairement à nous, le monde anglo-saxon distingue publishing et editing, comme dans la production vidéo ou audio. Le publisher est celui qui assume le marketing, la communication, la vente, c’est le centre de profit qui gère l’exploitation financière des produits, notamment les droits liés à la propriété intellectuelle. L’editor est au cœur même de l’entreprise puisque c’est celui qui prend le risque de la production.
En France, on peut faire le parallèle entre d’un côté les « grandes » maisons, qui sont sommes toutes des banques spécialisées dans l’investissement culturel et de l’autre les indépendants dont l’activité repose sur une part importante de risque. C’est un modèle très spécifique par rapport à ce qu’on voit à l’international, car le curseur est parfois difficile à placer : a-t-on à faire à un éditeur ou un gestionnaire ? On peut dire que cela dépend notamment de l’implication de l’éditeur dans la fabrication. C’est ainsi qu’au sein même des groupes, on retrouve des petites structures qui s’apparentent à de l’editing. Cette irréductibilité repose sur des formations de base diamétralement opposées.
 
La formation que nous proposons cherche justement à créer un pont, de façon à ce que les deux regards ne soient plus antagonistes. On ne peut pas continuer à former des gens soit trop marketing pour qui le livre n’a pas plus de valeur qu’un paquet de nouilles, et d’autres trop culturels, qui se retrouvent hors-sol. Finalement, il s’agit de faire comprendre ce qu’est l’esprit d’entreprise.
 
M.R. – En somme, vous formez les éditeurs de demain ?
 
P.-A.X. – Pas ceux d'aujourd’hui, nous n’avons pas cette prétention, mais c’est évident que nos diplômés seconderont les editor et les publishers et qu’ils seront capables de parler leurs langages à tous deux.
Leur rôle est central. Ils articulent les choses et mettent leurs compétences au service de quatre angles principaux : la marque (le rôle du publisher), la production de contenus (le rôle de l’editor), l'utilisateur final, les producteurs techniques (c’est-à-dire l'industrie de la transformation de la propriété intellectuelle en produit commercialisable). Le numérique impose ce nouvel angle de la production technique et le rôle premier des « designers éditoriaux » est celui de conseil et d’arbitrage.
 
M.R. – Comment se passe concrètement la formation, car tous les métiers auxquels vous formez les jeunes sont très différents (community manager, assistant d’édition numérique...)
 
P.-A.X. – Il y a un tronc commun à 100 % de deux ans, puis une troisième année qui leur permet de choisir entre deux options qui représentent 25 % de leur temps : gestion éditoriale (conception, accompagnement, gestion de projets, notamment sur le conseil en amont) ou design éditorial (intervenir techniquement pour fabriquer des objets, créer les dispositifs qui permettent aux projets d'exister…).
Quatre missions sous-tendent leur cursus : conseil, organisation, production, conservation (au sens de curation1, l’archivage intelligent, organiser les ressources vivantes).
Ils sont formés sur les secteurs éditoriaux traditionnels (livre et presse), numérique, mais aussi en photo, vidéo et d’autres techniques créatives (dessin, esthétique, conception rédaction...) Nous souhaitons qu’ils aient une expérience de première main sur chacun de ces sujets, afin d’être réellement polyvalents.
 
M.R. – Quels sont les retours des éditeurs aujourd’hui face à ces nouvelles compétences ? Sont-ils en demande ?
 
P.-A.X. – Les 53 élèves de nos promotions n’ont jamais eu de difficultés à trouver des stages, sauf en cas de contraintes régionales (plus de 50 % des étudiants viennent de province). Les retours des entreprises sont très positifs.
Le marché du numérique n'est pas encore défini, les maisons d'édition ne savent pas encore ce qu'elles veulent, ni comment organiser ce marché, les standarts ne sont pas définitifs : tout est incertain.
La première promo (16 étudiants) va sortir cette année. Certains sont déjà sollicités pour un CDI. Les postes se dessinent autour de leurs compétences : il s’agit bien souvent de postes hybrides dans des structures légères qui ont besoin de polyvalence.
Notre dispositif de soutien aux projets innovants ou d'édition illustre bien l’intérêt des professionnels. Si un porteur de projet n’a pas les moyens de le réaliser ou a peur des risques, le dispositif « boost » permet aux élèves de 3e année que le projet intéresse, de concourir pour le réaliser. Pour les élèves, ce dispositif permet de réaliser un travail réel, l’école y gagne en termes de réputation et le porteur de projet voit son projet réalisé pour un coût nul. Nous fonctionnons en co-branding. Nous avons ainsi réalisé un prototype pour la dématérialisation d'une collection d’un petit éditeur, une appli de navigation dans un pavillon d’exposition lors d’un congrès international, une expo tactile, un site Internet… Les projets sont très différents et ils ne manquent pas : nous avons eu ainsi 40 projets à gérer sur l’année scolaire 2013-2014 !
 
M.R. – Donc les éditeurs réagissent et prennent en compte l’évolution nécessaire des compétences !
 
P.-A.X. – Je serai moins optimiste que vous ! Je reconnais les efforts que certains font, notamment à un niveau industriel, comme Hachette, qui développent les moyens techniques du POD2, les plate-formes de commercialisation numérique… Mais l’urgence, c’est de former les gens capables de réaliser et d’imaginer les projets de demain. C’est d’ailleurs en ce sens que nous avons discuté avec le SNE3 pour la mise en place d'un CQP (certificat de qualification professionnelle).
 
M.R. – Du côté des jeunes, quelles sont les motivations qui les poussent à s’orienter vers ces métiers ? Sentez-vous chez eux une dimension créative forte ?
 
P.-A.X. – Je fais un constat mitigé, pour être honnête. En majorité, les jeunes qui s’intéressent à ces métiers sont attirés par le côté « technophile » et ils sont très créatifs de ce point de vue-là.
En revanche, ils sont souvent moins sensibles aux questions culturelles, conception de projets, édition à risque.
Les jeunes que nous accueillons en première année sont très jeunes, ils sortent du bac et l’on sent combien ils sont loin encore d’avoir une culture générale qui leur permette de réfléchir à la production d'univers, car aujourd’hui, on ne parle plus de livres, mais d’univers. C’est pourquoi nous les prenons en main pour leur faire découvrir des horizons nouveaux, des auteurs, une matière… C’est d’ailleurs en ce sens que nous allons formuler des cours d’enseignement littéraire avec des ateliers d’écriture et des workshops créatifs.
Tout cela est donc très prometteur, mais il faudra encore du temps pour voir émerger un nouvel écosystème d’édition. Nous formons donc ces étudiants à un large éventail de compétences et de techniques afin de les armer pour des projets inédits... C’est ce qui rend la mission passionnante !
 
 
1. La curation de contenu (de l'anglais content curation ou data curation) consiste à sélectionner, éditer et partager les contenus les plus pertinents de l’Internet.
2. POD : publication on demand
3. Syndicat national de l’édition

Photo : ©Esten

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