Auteur néo-aquitain

18 12 2018

Ces gens-là…

Par Nathalie André


Ces gens-là…

Photo : Fario

S’offrir une nouvelle édition du Petit Poucet, vous direz-vous ? Drôle d’idée, on l’a lu mille fois, répondrez-vous ! C’est sans doute vrai mais c’est sans compter sur le talent d’inventeur-conteur de Serge Airoldi qui le revisite en puisant au plus profond de son cortège de monstres et d’ogres et sur celui de la peintre landaise Lydie Arickx qui se le réapproprie à grands traits de charbon et de pigments fluo. En est sorti un magnifique L.P.P., publié depuis novembre aux atypiques éditions parisiennes Fario, qui préfigure par ailleurs une performance du duo, prévue pour l’exposition de Lydie Arickx, « Tant qu’il y aura des Ogres », au château Biron, en Dordogne, à voir jusqu’en juin 2019.

 
Dans la littérature, le conte écrit s'identifie par un récit court qui vise à effrayer le lecteur pour l'édifier par une morale, une vérité à adopter. C’est dans cet esprit moraliste et moderne – concomitant de la grande querelle qui agita les intellectuels du 17e siècle, dont entre autres La Fontaine, Boileau, La Bruyère, qui mit dos à dos « le génie » des anciens (les Antiques) et celui des modernes - que Charles Perrault (1628-1703)1, adepte, voire instigateur des seconds, a compilé et écrit quelques légendes issues de la tradition orale. Si jusqu’alors les contes s’écrivaient plutôt en vers, lui, choisit de les écrire en prose mêlant ainsi tradition et modernité. Les Contes de ma mère l’Oye (1695) et Les Contes du temps passé avec des moralitez (1697), selon les versions, rassemblent huit contes dont celui du Petit Poucet. En lisant la biographie de Perrault, on apprend qu’il est issu d’une fratrie de sept enfants dont il est… « l’heptième ». On ne peut alors s’empêcher de faire un parallèle avec « le pas-plus-haut-qu’un-pouce », le mal-aimé, celui qu’on raille, versus « Le vilain petit canard ». Et Le Petit Poucet est par ailleurs un des plus effrayants, tant tous les ressorts de l’épouvante et des drames familiaux y sont rassemblés.
 
Serge Airoldi est assis à sa table. Autour de lui, tels des feux-follets de l’enfance, dansent les dessins fantasmatiques de Lydie Arickx, ceux qu’elle lui a confiés. Elle a déjà illustré pour Actes Sud le conte du Petit chaperon rouge et elle prépare une exposition, « Tant qu’il y aura des ogres », prévue pour le château Biron. Elle souhaite y présenter une série d’œuvres monumentales autour des contes, associée à un programme de lectures et de performances. Elle y a convié Jean-Claude Ameisen (Sur les Épaules de Darwin), Pierre Péju (La Petite Chartreuse, le Rire de l’Ogre, éd. Gallimard), Serge Airoldi (Rose Hanoï, éd. Arléa, À la brunante, éd. La Tête à l’Envers) et Daniel Lhomond (conteur professionnel). Elle a proposé à Serge Airoldi de réinventer, de réinterpréter le conte « des enfants pas aimés vraiment, pas désirés jamais », celui du Petit Poucet. Il ne l’a pas lu - dit-il - depuis 45 ans mais il accepte.

 

"Le voyage dans la langue somptueuse de l’auteur vaut bien que le cœur se prenne une sacrée cavalcade."

 
 
Serge Airoldi est assis à sa table. Peu à peu sont convoquées les peurs d’enfants, les rassurances de la culture de l’adulte, les entre-deux aussi, « les ombres [qui mûrissent] dans la nuit. [Parce que finalement] rien ne peut ensevelir les ombres. Elles sont les reines ». Et, sous le clavier, émergent de pauvres masures et des collines sombres, si bien qu’un peu comme l’écrit Marcus Malte dans Le Garçon2, « On est […] obligé de lâcher les monstres. [...] Légendes et mythes remontent. On convoque le bestiaire des créatures primitives, archaïques, imaginaires, fantasmagoriques. On puise à la source de nos craintes les plus anciennes, de nos peurs les plus profondes ». Vous n’en croyez rien ? Détrompez-vous, vous aurez peur, un peu ! Mais le voyage dans la langue somptueuse de l’auteur vaut bien que le cœur se prenne une sacrée cavalcade.

Serge Airoldi est assis à sa table et Le Petit Poucet devient L.P.P. Il s’engouffre de manière « ogresque » et pétillante dans le tableau cauchemardesque, l’abandon et la trahison du père, le cannibalisme d’un autre père – l’ogre, celui qui mange les enfants et surtout ses filles, la fatalité-soumission des femmes-mères… Bref, des binômes d’effroi : « le pèrélamère » que sont « La Vargne et l’Oye » et « le Grosogre et son ventre-océan ».

Et puisqu’on est en milieu hostile, là où « ça sent la chair fraîche », rien ne nous sera épargné. Serge Airoldi n’a rien oublié. Ni la nuit sans lune, dans le froid de l’hiver, au cœur des forêts denses et noires « qui engloutissent les sept vies » ni les loups qui hurlent ou les rapaces qui rodent et mangent les miettes de pain. Déferle avec eux « toute la furie des airs », oubliée de nos livres d’enfants, « l’Oiseau Diabolique à Neuf Têtes, le Phénix rouge, l’aigle de Prométhée », accompagnés de créatures hurlantes, « le Diable Noir, la Daoune, le Cyclope Polyphème ». Tous sont dans la forêt avec les sept frères perdus et… nous. Eux se pressent les uns contre les autres, par « hantise de la dévoration », avant de voir enfin la lumière qui les y mènera tout droit. « Les châtons [presque] en sauce » ne savent pas encore ce que la suite de l’histoire leur réserve.

Pierre Péju a écrit Lydie Poucette et les figures Ogresses pour présenter l’exposition : « Lydie tendance Petite Poucette est aussi celle qui veille, qui ne dort pas afin d’écouter, cachée sous la table, ce que les grands complotent […]. Elle a elle-même écrit : "Née […] trop petite […], je hurlais tout le temps et très vite la peur a débarqué comme une maladie. Peur des gens, […] de la vilaine maîtresse d’école, des yeux de ma mère. […] Quand je peins, je n’ai pas peur […] ». Ainsi entre Charles Perrault qui a écrit ce conte, Lydie Arickx et Serge Airoldi qui se le réapproprient, pour chaque hantise intériorisée et résiliente, chacun reconnaîtra la sienne…
 
1 Chargé par Colbert de la politique artistique et littéraire de Louis XIV dès 1663. Dès lors, Perrault use de la faveur du ministre au profit des lettres, des sciences et des arts. Il n'est pas étranger au projet d’après lequel des pensions sont distribuées aux écrivains et aux savants de France et d’Europe.
2 Marcus Malte, Le Garçon, éd. Zulma, 2016. Prix Fémina 2016.
 
L’exposition de Lydie Arickx, « Tant qu’il y aura des Ogres », au château Biron, en Dordogne, à voir jusqu’en juin 2019 : https://www.pays-bergerac-tourisme.com/fr/diffusio/fetes-et-manifestations_biron/exposition-d-art-contemporain-tant-qu-il-y-aura-des-ogres
 
 

L.P.P.

Textes de Serge Airoldi, dessins de Lydie Arickx

Éditions Fario
96 pages en quadrichromie, avec 42 dessins de Lydie Arickx
ISBN  : 979-10- 91902-48-9
25 euros