Entretiens > Rencontre avec…

15 04 2019

Céline Guichard, l’affolement des rêves

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Céline Guichard, l’affolement des rêves

Photo : Alain François

L’artiste plasticienne Céline Guichard est en résidence à la Maison des auteurs d’Angoulême. Ses dessins, d’une beauté audacieuse, sont issus de puissances merveilleuses ; rêves érotiques, fantasmes de cruauté, etc., et demeurent le lieu de l’offense et de la transgression.

 
En quoi la biologie humaine exerce sur vous une telle fascination ?

Fascination, je ne sais pas, mais oui, j’ai un rapport particulier au corps en général, aux organismes : pas seulement humain, mais aussi animal et végétal. Et j’ai tendance à tout mélanger très librement dans mes dessins. Je crois que j’ai aussi évolué sur « ça ». Je suis dorénavant plus attachée à des formes, des structures, des motifs, que des choses identifiables à la biologie en tant que telle.
 
 
Devant votre matériau, nous sommes face à la question de la transgression morale par l’art. Votre série intitulée Dans les hautes herbes (II) de 2013 en témoigne. Pourriez-vous nous expliciter votre intention ?

Pour dire la vérité, pour moi, je ne transgresse rien. Par contre, je me suis habituée à ce que les gens pensent que je provoque, par exemple, en « le faisant exprès ». Ça n’a aucun sens pour moi. Je dessine. Ce que je dessine ne me choque pas et sort simplement de ma pratique. La « morale », ça ne me concerne pas. Je sais ce que je fais bien sûr, ce n’est pas non plus de l’innocence, mais pour parler spécifiquement de la série Dans les hautes herbes (II), je ne fais que jouer avec des motifs mythologiques classiques. Je les recombine parfois, en changeant les sexes, les rôles, etc. Je suis libre, simplement.
 
 
Les dessins de la série Obsession (2013) sont liés au recueil de poésie sexuelle Langue trou de Ludovic Degroote. Comment votre processus de création s’est-il accompli ?

Les dessins Obsession n’ont pas été spécifiquement faits pour le texte. À part trois ou quatre. C’était une série que j’avais réalisée dès 2013. En mars 2016, l’éditrice de Langue trou m’a contactée et demandée si elle pouvait utiliser cette série pour illustrer le recueil de poésie de Ludovic Degroote. Donc, je n’ai pas réalisé un travail d’illustration. C’est simplement une série qui s’intègre dans ce que je faisais en 2013.
 
 
 
En 2017, vous dessinez un Tarot de Marseille à la demande du sérigraphe Pakito Bolino, éditeur du Dernier Cri. Où se trouve la référence aux arcanes majeurs du tarot de Marseille ?

J’avais publié deux images d’un vieux projet de Tarot sur Facebook. Un Tarot qui ne s’était pas fait. Pakito Bolino, voyant ces deux images, m’a demandé de réaliser le Tarot entièrement. J’ai simplement interprété dans mon imaginaire les arcanes majeurs traditionnels. Selon mes habitudes, j’ai fait des recherches iconographiques et symboliques sur le Tarot, ses origines (floues) et sur son évolution. Je voulais comprendre chaque lame, pour en faire une version qui soit à la fois conforme à sa symbolique, et une image à moi. J’avais envie qu’on puisse s’en servir, même si moi-même je ne pratique pas.
 
 

"Après avoir vu quelques photos grotesques de sexes masculins, j’en ai collecté jusqu’à en avoir suffisamment pour une série."

 
 
Too Much est une série de collages numériques de 2013, qui a donné matière à un Art Zine. À l’origine, vous collectez des images toutes extravagantes sur le web. S’agissant du sexe, de la sexualité, que cherche votre art à afficher ?

Je ne peux pas parler de Too Much sans parler de la série précédente Sublime maladie car Too Much en reprend le principe : un bout de photographie collecté sur le Web, que je continue au trait, pour en faire une image complète. Ces séries sont cousines. Je fabrique des corps complets à partir des parcelles d’images, malades dans la première série, plus ridicules et comiques dans la série Too Much. Mais dans cette seconde série, il n’y a pas que des « mecs ». Après avoir vu quelques photos grotesques de sexes masculins, j’en ai collecté jusqu’à en avoir suffisamment pour une série. Je voulais redonner une identité « complète » à ces photos d’organes masculins grimés, déguisés, comme des jouets.
 
 
Pourriez-vous nous présenter votre travail visible à l’exposition collective de sérigraphies Thalatha à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême ?

Cette sérigraphie est ma participation à la demande de l’éditeur et sérigraphe l’Atelier Les Mains Sales qui a voulu imprimer une collection de sérigraphies des artistes participant au réseau Marsam dont je fais partie. Le réseau Marsam réalise des projets avec les artistes internationaux qui se rencontrent à Angoulême. La particularité de cette sérigraphie, dans le cadre de mon travail, c’est qu’il y avait une ligne « grand public » imposée par l’éditeur. J’ai profité de la contrainte pour réaliser une image pour les enfants, ce que l’on me demande rarement.
 
 
À partir de 2005, vous ouvrez vos propres espaces de publications. Que vous ont-ils permis ?

J’ai commencé à publier sur le Web en mars 1999, sur des sites collectifs. J’ai ouvert un site personnel en 2005. Cela m’a apporté suffisamment de visibilité ; très large géographiquement, pour qu’à partir de cette période je reçoive de nombreuses sollicitations de participation à des expositions, publications, notamment hors de France.
 

"J’ai ressenti le besoin d’une rupture dans mes habitudes de travail."

 
Vous avez édité Idoles (2017) et Fantaisies (2018) aux éditions Les Crocs Électriques. Quelles ont été les impulsions de ces projets éditoriaux ?

J’ai une production continue structurée en séries d’images qui se qualifient selon l’outil employé, le type de support et sa dimension. Sans oublier bien sûr le thème. C’est souvent plus tard que certaines de ces séries deviennent des publications. Ce genre de fonctionnement correspond très bien à la ligne des Crocs Électriques qui publient des séries de très nombreux artistes à un rythme très soutenu.
 
 
De septembre à décembre 2018, vous avez été lauréate pour une résidence croisée entre la Maison des Auteurs/ C.I.B.D.I à Angoulême et la Villa Médicis, Académie de France à Rome. Quelle fut la nature du projet expérimental Hermetica ?

Hermetica  est ma dernière série, l’actuelle. L’année dernière, j’ai ressenti le besoin d’une rupture dans mes habitudes de travail. Je cherchais à sortir de ma zone de confort, comme on dit, pour m’obliger à dessiner des choses que je n’avais jamais dessinées. Je voulais sortir de moi, d’une certaine manière, et j’ai donc inventé un protocole qui allait me « dépayser » : chaque jour, je tire un mot dans un vieux dictionnaire des symboles, et après une recherche rapide sur l’entourage culturel du mot, j’en réalise une illustration de manière très simple, très « pauvre », c’est-à-dire au crayon de papier sur une feuille de couleur A4 bureautique 80 gr. Quant à qualifier clairement cette série, c’est un projet en cours, en conséquence, c’est prématuré pour moi d’en parler plus précisément.
 
 
Quels sont vos projets en cours ?

Eh bien, je suis encore en résidence pour onze mois à la Maison des auteurs à Angoulême pour, entre autres, continuer le projet Hermetica. Et comme son nom l’indique, ce n’est pas un projet qui aime beaucoup s’expliquer…


Céline Guichard sur le web : celineguichard.name