Création contemporaine et espaces de transmission

Création en médiation : "Ce lieu dit nous # Déplacements"

Création en médiation : "Ce lieu dit nous # Déplacements"

Photo : Eva Sanz

Propos recueillis par Céline Dériaud


Le projet Ce lieu dit nous # Déplacements mené par l’auteure Elsa Gribinski sur le territoire de Bordeaux Sud/Bègles (1) reçoit l’appui d’Écla tant dans sa construction que dans sa réalisation, au titre d’un nouvel accompagnement proposé cette année, avec le concours de la Drac et de la Région Nouvelle-Aquitaine, pour des projets d’éducation artistique et culturelle de territoire favorisant la mixité des publics. 

 
 
Dans ce projet, il est question d’un territoire traversé par un boulevard qui, telle une frontière, sépare les deux villes. Qu’est-ce qui t’a amenée à cet endroit ?  
 
J’habite, plus haut, une « barrière ». Par ailleurs, la Manufacture Atlantique, cette ancienne manufacture de chaussures attenante aux boulevards, convertie en théâtre, a accueilli l’an dernier le travail de création et le banquet littéraire réalisés dans le cadre du premier opus de Ce lieu dit nous. C’est donc assez naturellement que je me suis intéressée à ce territoire que je ne fais encore que découvrir. Ce boulevard, dans son  caractère paradoxal, à la fois frontière et lieu commun, est une incarnation de certaines questions qui m’habitent depuis longtemps, il est comme une métaphore des préoccupations qui m’ont amenée à ce projet. 
 
 
Ce projet porte un nom qui sonne comme un programme : Ce lieu dit nous # Déplacements. On y entend la translation du singulier vers le collectif. Comment ce mouvement s’opère-t-il ? 
 
Ce passage du « je » au « nous », on le retrouve dans la langue et dans l’écriture littéraire, dans la construction de l’être et dans les lieux. La langue est une chose commune que l’enfant doit s’approprier pour la faire sienne. L’écrivain est aussi dans cette tension entre le commun et le singulier puisque l’écriture poétique rend la langue de nouveau singulière, cette langue qui précisément est un lieu commun. Les mots des autres, c’est d’abord l’histoire de la langue elle-même, cette épaisseur du dictionnaire qui englobe l’étymologie, les sens multiples nés de l’usage, y compris littéraire ; et c’est la langue vivante, ici et maintenant. Ce mouvement de va-et-vient entre collectif et singulier est également à l’oeuvre dans la construction de l’identité des êtres. C’est une tension que je retrouve entre les mots d’Henri Michaux, « MOI est fait de tout (2) », et ceux de Maurice Maeterlinck, « vous ne rencontrerez que vous-même sur les routes du hasard (3) ». Les lieux sont eux aussi à la fois singuliers et pluriels, ils sont le fait d’expériences, d’épreuves et de perceptions multiples, ce sont aussi des lieux qui disent et qui racontent. Le lieu, concret et abstrait, métaphorique, le seuil, le passage entre l’extérieur et l’intérieur, la frontière, sont des motifs récurrents de mon travail. Ma place dans ce projet est de faire sentir à ces jeunes gens, à travers l’appréhension d’un lieu et son écriture, ce mouvement entre commun et singulier qui est aussi à l’oeuvre dans le langage. 
 
 

"Les lieux donnent le sentiment de la permanence du temps écoulé"




Écrire les lieux, l’histoire, cela t’intéresse ; la littérature te passionne ; comment ces notions interagissent-elles dans ce projet ? 
 
Par écho, résonance, contrepoint. Et dans la figure du palimpseste. Les lieux portent ça de manière très forte : le passé, même invisible, y reste présent. Je dirais même qu’il y a plus que des strates ou des traces qu’il faut parfois chercher : les lieux donnent le sentiment de la permanence du temps écoulé. Dans ce projet, il s’agit, par la perception sensorielle subjective d’un lieu, de tenter de créer et de mettre en mots et en sons des résonances entre ce territoire de Bordeaux Sud/Bègles et l’histoire individuelle et collective. D’être à la fois ici et ailleurs, comme on l’est en littérature et en musique. 
 
 
La question de la résonance entre le son de la ville et de la langue est importante dans ce projet. Tu travailleras sur ce point avec un technicien son et le musicien Mathias Pontévia : qu’est-ce que tu attends de ces collaborations interdisciplinaires ? 
 
J’ai compris qu’il était important pour moi de confronter mon écriture à d’autres types d’écritures artistiques, comme de confronter ma langue à d’autres langues. Je cherche à m’y trouver déplacée, émue, dans les deux sens du terme. Le passage à l’oralité notamment est un puissant vecteur de transformation d’un texte. Ces collaborations me mènent dans des formes où je ne serais pas allée seule. Elles transforment mon texte, opèrent une réécriture, et parfois aboutissent à la création d’un nouvel objet artistique. En ce moment, pour un autre projet, avec Mathias Pontévia, nous partons d’un de mes textes pour créer, à deux, un objet sonore – c’est plus qu’une réécriture. 
 
 
Tu qualifies ta démarche de « création en médiation ». Tu relies ainsi deux actions généralement dissociées. Qu’est-ce qui se joue là ?
 
Nommer et dire le monde est la première des médiations. L’écriture, précisément, opère une médiation entre l’auteur et le monde puis entre le lecteur et le monde. C’est sans doute vrai de la création artistique en général. La création est une action de médiation à part entière, sans doute la plus puissante. Parler de « création en médiation », c’est d’abord essayer de remettre la création dans son processus de médiation au sens premier du terme, sortir d’un clivage institutionnalisé. Ce qui, par conséquent, interroge le statut de l’auteur, et la distinction faite dans la nature de ses revenus entre « création » et « accessoire ». L’auteur, ou l’artiste, n’est évidemment pas un médiateur social, ni un enseignant, il ne peut être médiateur qu’en tant que créateur. Dans la « création en médiation », il y a également l’intention de faire de la médiation une création, c’est-à-dire de faire entrer les publics dans la démarche de création. Si je rencontre une ouvrière de l’ancienne manufacture de chaussures, je souhaite que les élèves la rencontrent aussi. Car, de même qu’il y aura toujours des traces de cette rencontre dans mon texte – qu’elles soient émotionnelles ou informatives et factuelles –, chaque élève conservera quelque chose de cette rencontre. Ou encore, si je reparcours des pages de Marcel Proust ou de Claude Simon, parce que je cherche pour moi-même quelque chose dans leur écriture ou dans l’émotion de leur lecture, je veux, dans ce même processus, amener les lycéens à découvrir ces extraits.
 
 

"Il y a une appropriation d'un espace à soi dans l'espace public"



 
Dans ce projet tu travailleras avec des élèves de différents âges et avec un groupe de migrants. Pourquoi ce choix ?
 
Les âges et les cultures induisent des rapports à la langue, et c’est le rapport à la langue qui m’intéresse et nourrit mon écriture. L’autre est divers : travailler avec quatre groupes, si différents, c’est peut-être d’abord chercher le commun dans la différence et la pluralité. J’ai un peu traduit du russe. Ce qui s’éprouve et se produit dans le passage d’une langue à l’autre m’intéresse beaucoup – encore la frontière et le lieu commun, mais pas seulement. J’y reviens aujourd’hui en cherchant à travailler avec des non-francophones, c’est-à-dire avec des gens dont je ne parle pas la langue. Il s’agit d’éprouver l’étrangeté de sa propre langue.
 
 
Le travail de la langue que tu vas mener avec les groupes n’induit-il pas une appropriation de l’espace public pour finalement montrer comment ce lieu dit « je » ?
 
En effet, de même qu’il y a une appropriation de la langue, il y a une appropriation d’un espace à soi dans l’espace public. Dans les ateliers, et en particulier lors de l’atelier de déambulation, une attention sera portée à ce qu’on ne voit plus, à ce qu’on n’entend plus, à ce que Georges Perec appelait l’infra-ordinaire. Cette démarche amènera les participants à relier ce territoire à leurs expériences et à leur sensibilité, et à mettre ces liens en mots et en sons, en s’appropriant dans le même temps l’expression artistique. Prêter attention à ce que Perec appelait l’infra-ordinaire est une manière d’être sujet – de soi et du monde.  
 
(1) Réalisé en partenariat avec l’Iddac - Agence Culturelle de la Gironde, le CREAC de Bègles, la Manufacture Atlantique, l’association Liber, la Bibliothèque Flora-Tristan, la Bibliothèque municipale de Bègles, le Centre social et d’animation Bordeaux Sud, la Rock School Barbey, l’Escale du Livre et la DAAC du rectorat de Bordeaux.
(2) Henri Michaux, Plume, « Postface ».
(3) Maurice Maeterlinck, La Sagesse et la Destinée, X.


 

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