Éditeur aquitain

18 09 2015

C’est comme cela qu’une maison d’édition évolue

Propos recueillis par Olivier Desmettre


C’est comme cela qu’une maison d’édition évolue

Les éditions La Cheminante, sises à Ciboure, dans les Pyrénées-Atlantiques, sont dirigées et animées par Sylvie Darreau. Quiconque l’a rencontrée un jour sait ce qu’éditrice passionnée veut dire ! Mais elle vient aussi de prouver, en faisant évoluer début 2015 la charte graphique de sa maison, que, pour ne perdre ni l’une ni l’autre, passion doit souvent rimer avec raison. Pour Éclairs, elle évoque sans fard ce changement important et aborde différents aspects de sa communication, sans manquer bien sûr d’évoquer catalogue, engagements et projets.

Les trois domaines qui composent le catalogue des éditions La Cheminante racontent chacun un peu de la vie de Sylvie Darreau.
La pêche sportive poursuit l’héritage paternel, qui déjà fut éditeur et transmis le virus ; culture et randonnée traduit le désir de faire connaître, d’une autre manière, l’histoire, le patrimoine, la nature et les « valeurs » d’un territoire aimé, le pays Basque ; la littérature de nos belles différences est née de la découverte d’un texte — il n’y a pas de hasard, que des preuves de hasard —, dans une librairie du Niger.
Alors si, aujourd’hui, La Cheminante consacre l’essentiel de son activité à ce dernier domaine, tout en continuant de faire vivre le fond des deux autres, ce n’est donc pas tout à fait par… hasard. Car l’Afrique depuis l’enfance attire Sylvie Darreau, raison de sa « vocation » à promouvoir la littérature de ce continent. Elle a d’abord travaillé six ans en lien avec plusieurs de ses pays, puis elle a vécu deux années à Dakar, où elle voulut que naisse son fils.
Revenue ensuite au pays Basque, elle s’y installe avec le vif désir de prolonger ce qu’elle a pu vivre en Afrique. « Se sentir citoyen du monde et en même temps avoir une culture basque forte, le pari n’était pas évident, confie-elle, mais il maintient indéniablement l’esprit ouvert ! ».
Car « être bien ancré dans sa propre culture en même temps que donner voix à d’autres, pour lesquelles le sens de l’humain est une valeur importante », c’est ce qui irrigue tout son travail, ce qui est à la source de tous ses choix.
Et si « défendre l’universalité de nos singularités », formule qu’aime à répéter Sylvie Darreau, sonne un peu comme un mantra, « ce n’est pas un vœu pieu, précise-t-elle toutefois, c’est une réalité de tous les jours ».
Voilà pour l’engagement et la politique de la maison. D’édition. Qui publie des livres et doit donc travailler à leur faire rencontrer des lecteurs.
 
Qu’en est-il alors de sa communication, son évolution jusqu’à aujourd’hui ? Du choix de ses couvertures par exemple, du format de ses ouvrages, des moyens de les faire connaître, etc.
           
Au départ, «  savoir comment envisager le rapport physique au livre était une question très importante ». Le livre envisagé comme objet que l’on souhaite conserver, mais aussi qui peut voyager, être nomade. Pour cela il fallait composer de belles maquettes intérieures et des couvertures liées à sa passion de la photographie. « C’est peut-être l’erreur que j’ai commise » confie-t-elle alors.
L’erreur ? Dans les salons du livre, toujours ses couvertures plaisaient au public, mais quand la distribution de la maison est devenue nationale, en 2013, l’année suivante fut catastrophique. Ventes en berne. Il fallait réagir vite, mais que faire ?
D’abord comprendre. Alors ses livres sous le bras, elle est partie hardiment visiter quelques libraires, connus pour être plutôt fouettards. Qui lui ont dit, et on peut imaginer combien cela a été douloureux à entendre, qu’ils les trouvaient ringardes, ses couvertures.
Elle a compris, mais que faire ? Conserver ces maquettes pourtant appréciées du public ? Mais Sylvie Darreau est éditrice et elle a donc d’abord compris que pour défendre un texte, le libraire doit aussi aimer l’objet qui le contient, et surtout que « les libraires prêts à s’intéresser et à soutenir ces littératures singulières, venues d’ailleurs, sont aussi les plus sensibles à la qualité et à l’originalité des maquettes ».
 
Ainsi il fallait que La Cheminante parvienne d’abord à séduire ces premiers lecteurs-là.
Et pour cela trouver une voie nouvelle tout en gardant son identité.
Sa sensibilité, qui lui avait d’abord fait choisir la photo, l’a conduite naturellement vers l’art contemporain. Elle a sollicité le designer-graphiste Fred Ebami, qui avait déjà réalisé pour la maison la couverture du livre Le Chant des possibles, de Marc Alexandre Oho Banmbe (prix Paul Verlaine de l’Académie Française cette année, il faut le signaler).
LaCheminante-CharteGraphiqueL’artiste a été à la hauteur de l’exigence et de l’enjeu, concevant une ligne visuelle cohérente, élégante et colorée. Dans l’esprit de la maison, il travaille de concert avec l’éditrice et l’auteur cité plus haut, partageant, pour élaborer ses projets, des images venues à la lecture des textes.
Ce même esprit de la maison qui crée des liens entre les auteurs de La Cheminante.
Le même encore qui a conduit à la récente création de la collection Harlem Renaissance, qui mêlent des textes fondateurs à des œuvres contemporaines s’interrogeant sur leur filiation à ce mouvement noir américain, né au début du XXe siècle, porteur d’un « être-ensemble » d’une brûlante actualité. « Le meilleur endroit de diffusion de ta pensée », lui avait dit son amie traductrice américaine à propos de cette collection, qui, forte déjà de six titres, sera complétée, en fin d’année, par la parution, prévue au rythme d’un numéro par an, d’un Mook (hybride entre un magazine et un livre). Chacun réunira la traduction d’un document d’origine relié au mouvement, à des contributions d’écrivains francophones exprimant les raisons de leur filiation.
 
Quid alors de cette nouvelle identité graphique ? « La réception est 100% positive ». Les livres sont désormais souvent mis en vitrine et bien exposés sur les tables des librairies. Et l’éditrice espère que, bientôt, à l’égal de certains éditeurs bien repérées, une seule table lui sera consacrée : « Ça va venir, c’est sûr, ça va venir ».
 
Aujourd’hui, la maison externalise une partie du travail de composition, mais Sylvie Darreau prend encore en charge, seule, toutes les facettes de la communication : le site Internet Lacheminante.fr, régulièrement tenu à jour ; les dossiers de presse ; les fiches produit et les quatre réunions annuelles avec le diffuseur/distributeur ; les rencontres publiques ; etc. Son objectif, compte tenu de cette évolution, est de pouvoir embaucher l’année prochaine. Car, même si le rythme de production a baissé, passant de 20 titres en 2014 à 12 cette année, cela reste un lourd travail, le calendrier de parution demandant notamment à tout éditeur une grande anticipation. Ainsi, en ce début septembre, doit-elle déjà donner les présentations des ouvrages à paraître en janvier et février 2016. Il lui faut avoir la tête ici pour défendre les livres parus, et la tête déjà là-bas, avec ceux qui seront bientôt publiés.
Ralentir encore un peu serait souhaitable, pour pouvoir mieux s’occuper de la promotion de chaque ouvrage… et de celle de la maison d’édition, de plus en plus souvent invitée par des médiathèques à venir parler de son histoire, de son métier, de son catalogue.
« Une dimension de reconnaissance importante » pour Sylvie Darreau, qui n’oublie pas non plus de mettre ses ouvrages et ses auteurs en lice pour de nombreux prix, en France comme ailleurs, car « aussi symboliques soient-ils, ils sont importants pour la communication ».
Enfin, elle multiplie aussi les temps de présentation de ses livres et de sa nouvelle collection emblématique, en présence des écrivains.
Une rencontre est prévue le 29 septembre à la librairie La Machine à Lire à Bordeaux, avec Beata Umubyeyi Maraisse et Hemley Boum.
Si Sylvie Darreau sera en leur compagnie ? Un conseil : relisez une fois encore cet entretien.
 
www.lacheminante.fr

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  • Lecture d'Ejo de Beata Umubyeyi Mairesse
    Difficile, après la lecture d’Ejo, le premier livre de Beata Umubyeyi Mairesse, de ne pas penser à ces mots prononcés par l’écrivain Kamel Daoud au moment de recevoir le prix Goncourt du premier roman pour son livre Meursault, contre-enquête : « La littérature fait l’histoire, elle la raconte, elle la commente, elle la comble aussi. (…) La littérature c’est ce qui rappelle tout ce qui est disparu, tout ce qui est effacé, occulté, tout ce qui est non-dit. La littérature, c’est l’histoire de l’histoire. C’est donner la parole aux morts, aux fantômes, au silence. »
    Originaire de Butare, deuxième ville du Rwanda, « ancien centre intellectuel de la région », Beata Umubyeyi Mairesse y a appris le français, avec lequel elle aurait pu écrire un témoignage de plus sur le génocide. Mais elle a fait le choix de la littérature pour dire ce que justement ne pourrait pas dire le récit.
     
    Dans sa langue maternelle, le kinyarwanda, qu’elle a prétendu ne pas savoir parler pour sauver sa peau, Ejo désigne à la fois hier et demain. « Ceci n’est pas un recueil de nouvelles du génocide. », écrit-elle en introduction, « Il y est question de l’avant, l’ejo-hier, ces années d’espoir et d’inquiétude mêlées, mais il s’agit surtout ici des jours d’après, l’ejo-demain de la survivance. »
    Dix nouvelles dont les titres chaque fois réunissent le prénom d’une femme et un temps, une situation, qui la caractérise ou bien qu’elle traverse. Dix nouvelles écrites dans un français irrigué par de nombreux mots de sa langue maternelle. Dix nouvelles, dont dix pages au plus chaque fois suffisent à montrer comment l’histoire d’une vie compose avec la mort. Comment, par l’évocation des tueries de soixante-treize et quatre-vingt-dix, qui ont précédé « le calvaire du mois de mai nonante-quatre », ce qui est arrivé était une tragédie annoncée. Comment le vivre ensemble des rwandais reposait souvent sur la haine et d’impossibles amours. Comment il n’est pire aveugle que celui, ou celle, qui ne veut pas voir…
     
    Derrière chaque phrase de ce recueil sourdent l’immense colère et l’infinie tristesse de Beata Umubyeyi Mairesse. Derrière chaque phrase de ce recueil sourdent l’immense nostalgie et l’infini espoir de Beata Umubyeyi Mairesse. Elle est la voix, souvent mordante, sans concession ni apitoiement, de celles et ceux qui ont compris que la mort arrivait ; de celles et ceux qui ne sont pas morts et essaient de vivre, à côté de leurs bourreaux ; de celles et de ceux qui ne sont pas morts et essaient de vivre, loin de leurs bourreaux ; de celles et de ceux qui ne sont pas morts et essaient de retrouver leurs morts pour vivre ; de celles et ceux qui avaient « décidé de mettre le Rwanda entre parenthèses » et reviennent maintenant chercher « l’exotisme puant de [leurs] années de coopération »…
     
    Par la force de la littérature, Beata Umubyeyi Mairesse est, en quelques pages seulement, la voix de tant de femmes et d’hommes. Cette littérature, « histoire de l’histoire », qui, dans ce recueil, donne « la parole aux morts, aux fantômes, au silence. »
    Olivier Desmettre
     
    LaCheminante-Ejo




    Ejo

    Beata Umubyeyi Mairesse
    Éditions La Cheminante
    www.lacheminante.fr
    19 x 14 cm ; 141 p. ; 14 € ; Isbn : 978-2-37127-024-4 ; avril 2015