En vue 2018

5 02 2018

Bonga Yenda, hommage poético-musical à Sony Labou Tansi

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Bonga Yenda, hommage poético-musical à Sony Labou Tansi

Photo : Ian Wilson

Émile Biayenda, musicien fort estimé de la diaspora africaine subsaharienne et fondateur des Tambours de Brazza en 1991, poursuit inlassablement son exploration des interactions entre le jazz et les rythmes africains. Au Théâtre d’Angoulême, il propose le spectacle « Bonga Yenda » avec Christian Kibongui Saminou, comédien, chanteur et multi-instrumentiste : une performance poético‑musicale qui rend brillamment hommage au célèbre auteur congolais Sony Labou Tansi (1947 – 1995) dont les œuvres ont pour principaux thèmes : la corruption du pouvoir, la résistance mais aussi l'amour, la vie et la mort.

 
 
À l’origine du projet, que souhaitiez-vous transmettre ?
 
Émile Biayenda : J’ai connu Sony Labou Tansi de 1989 jusqu’à sa mort en 1995, et j’ai eu la chance, à l’époque de la création des Tambours de Brazza, d’avoir eu de longues conversations avec lui au sujet des paroles, des rythmes, mais aussi des rites et rituels kongos. J’ai donc rencontré Sony en tant qu’humain « muntu ». Christian Kibongui et moi avons souhaité révéler son « kimuntu » en langue kongo, sa personnalité. À travers notre liberté d’approche musicale, ce sont sa fragilité et ses croyances que nous avons voulu offrir au public, loin de toute démarche récupératrice.
 
 
Après la préparation du spectacle, votre rapport aux textes choisis a t-il présenté d’autres ouvertures ?
 
C’est parce que nous avons réalisé un travail de composition musicale pendant une année, en abordant chaque texte choisi telle une partition de musique et que, tout en gardant le rythme de la parole imposé par Sony, nos manières de composer et d’arranger ont finalement évolué. Une fois les identités musicales trouvées, j’ai pu ressentir plus fortement chaque écrit.
 
 
Comment le choix des instruments a-t-il suivi l’efficacité de la parole de l’auteur, sa rage de dire la fièvre, son esprit de résistance ?
 
En 1989, j’ai assisté à la répétition d’un spectacle de Sony dans la salle de l’église du quartier Makélékélé de Brazzaville avec sa troupe de comédiens « le Rocado Zoulou Théâtre ». Il y avait de nombreux instruments. Depuis l’époque du royaume Kongo, lors des rituels, chaque mot, chaque respiration, chaque silence appelle un instrument précis. Pour notre spectacle, les instruments se sont donc imposés naturellement : la batterie, le tambour d’eau, le tambour à peau, le bazoomba, le bendir, les maracas, entre autres, pour les percussions acoustiques, la flûte gaita de Colombie pour les instruments à vent, le balafon, la sanza, la kalimba et la mbira pour les instruments traditionnels mélodiques.
 

 

« Une archive sonore de Sony Labou Tansi, s’expliquant sur ses sources d’inspiration, a été utilisée. »

 

 
Nous avons utilisé des instruments électroniques : la boîte à rythme, la guitare basse, les synthétiseurs. Et nous avons samplé des voix et chants des pygmées Aka, des sons naturels (des ambiances de marchés, des rues de Brazzaville). Une archive sonore de Sony Labou Tansi, s’expliquant sur ses sources d’inspiration, a été utilisée. Pour finir, nous projetons plusieurs portraits de l’auteur sur écran.
 
 
Parmi les vers explosifs, éblouissants, menaçants ou tragiques de l’auteur, en chérissez-vous spécialement un ?
 
J’aime particulièrement le texte Ngana Kongo écrit en langue kongo qui m’a ouvert les yeux et aidé à saisir la déchirure de Sony Labou Tansi. Si je devais choisir un vers, ce serait : « Je ne suis pas noir, Adam n’est pas mon oncle et Eve n’est pas ma tante… Je suis la vie privée de Satan ».
 

 

« Nous nous sommes adaptés l’un à l’autre avec la parole de Sony Labou Tansi comme trait d’union. »

 
 
 
Dans votre binôme de travail avec Christian Kibongui Saminou, de quelle manière l’efficience a-t-elle été rendue possible ?
 
Je connais Christian depuis 2009. Il n’est pas de ma génération. Je suis parti du Congo en 1997, à la suite des événements de la guerre civile. Christian est arrivé une décennie avant moi en France, à l’âge de treize ans. Si nous sommes tous deux Congolais, nous n’avons pas la même histoire. Pourtant, c’est une même culture qui nous rassemble et qui donne une condition aussi naturelle que « magique » à ce spectacle permettant à Christian, par ailleurs, de renouer avec ses origines. Aussi, nous sommes percussionnistes, adeptes des performances et défis artistiques. Nous nous sommes adaptés l’un à l’autre avec la parole de Sony Labou Tansi comme trait d’union.
 
 
Selon vous, cette performance offre-t-elle de l’espoir comme en propose l’écriture de l’auteur, qui n’est pas seulement satirique ?
 
Je ne sais pas si je peux parler d’espoir d’autant plus que le Congo‑Brazzaville demeure dans une crise politique si grave. Ce spectacle reste une revendication, un cri d’alarme que nous mettons musicalement en forme afin de faire connaitre l’Afrique des opprimés.
 
 
Pouvez-vous nous décrire un moment phare du spectacle pour vous ?
 
Au début du spectacle, il y a une bande sonore où nous entendons des voix, des musiques, une rumeur de Brazzaville. C’est le lieu du « nganda » ou bar. Pour moi, c’est le lieu de vie où tout se dit, où tout se raconte à voix haute dans une ambiance expressive que nous ne connaissons pas ici. Se côtoient toutes les générations. Lorsque j’écoute cette bande-son, je me rattache à une vie passée. L’émotion est intense. Alors vient la certitude que ce spectacle fait sens pour moi.
 
 
En représentation au Théâtre d’Angoulême, le vendredi 6 avril 2018 à 20h30.