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2 11 2016

Behind the yellow door en tournée lors du Mois du film doc

Propos recueillis par Catherine Lefort


Behind the yellow door en tournée lors du Mois du film doc

Behind the Yellow Door est le premier long-métrage du documentariste Lucas Vernier. Bien plus qu’un biopic, ce film très personnel, inclassable et habile, révèle la personnalité hors du commun de Lutz Dille, un artiste photographe canadien d’origine allemande, venu poser ses malles à Villeneuve-sur-Lot à la fin de sa vie. Le film sera projeté à partir du 7 novembre dans 8 huit lieux d’Aquitaine. Entretien son réalisateur.

Catherine Lefort – Dans quel état d’esprit as-tu abordé ce documentaire sur l’histoire de Lutz Dille, dont tu ignorais au départ l’importance en termes artistiques ?
 
Lucas Vernier – Je qualifierais Behind the Yellow Door de documentaire imaginaire. Il touche réellement à la fiction ; avec aussi quelque chose de romanesque jusque dans ma façon de travailler. Je suis parti d’un souvenir, celui d’une rencontre manquée avec un certain « Monsieur Dille ». Puis est arrivée une dimension de jeu, autant intellectuelle qu’existentielle. Comme c’est aussi le cas pour un autre film en cours avec un personnage décédé, mais qui existe dans ma mémoire personnelle, je m’amuse à vivre des expériences, ersatz de celles qu’a vécues le personnage, me mettant un peu à sa place, expérimentant dans son sillage. Je recherche une relation d’intimité que je n’ai pu avoir. Cette idée de rencontre est très importante pour moi : réaliser un documentaire, c’est avant tout se tourner vers l’autre, même si celui-ci a disparu.
 
C.L. – Aurais-tu réalisé ce film si tu n’avais pas du tout connu Lutz Dille ?

L.V. – « Monsieur Dille » a fait partie de mon imaginaire d’adolescent. Il habitait dans mon pâté de maisons, mes parents le connaissaient vaguement, comme voisin. Mes désirs de film partent toujours de quelque chose qui est venu à moi, sur lequel j’ai déjà une prise : un souvenir, une anecdote vécue, une figure qui ressurgit de mon imaginaire. Ce n’est qu’après que le « sujet » proprement dit apparaît. « Monsieur Dille » est venu à moi en m’envoyant une photo N&B, avec au dos une invitation à venir chez lui, à franchir la porte jaune de sa maison. Un geste d’invitation un rien ambigu, sachant que cette photo montre deux jeunes adolescents en train de saliver devant une vitrine de sex-shop… J’avais alors 15 ans et ce voisin m’a intrigué. Mais je n’ai jamais franchi le seuil de sa porte. Cette photo m’a pourtant suivi tout au long de ma vie : elle était accrochée dans ma chambre, elle était belle, elle attisait la curiosité. Mais je ne savais rien de ce « Monsieur Dille ».
 
C.L. – Quel a été l’élément déclencheur ?
 
L.V. – Un ancien professeur de lycée, qui depuis est devenu un ami, avait chez lui plein de magnifiques photos en noir et blanc. Je lui ai demandé d’où elles provenaient. « D’un ami, Lutz, décédé il y a quelques années… » Il me parle de lui, comme d’un photographe génial doublé d’un homme très original. Je suis impressionné par la qualité des clichés parmi lesquels, soudain, je tombe sur la fameuse photo que « Monsieur Dille » m’avait envoyée ! Ça a été un choc. Cette histoire résonne déjà en moi comme un conte. Un étrange sentiment d’occasion manquée m’envahit, devenant bientôt matière à réflexion, puis une sorte d’obsession. Alors, j’ai commencé à rechercher la trace de personnes qui ont connu Lutz Dille, à prendre des notes, à rassembler des documents… jusqu’au jour où j’ai compris que j’étais en train de préparer mon prochain film.
 
C.L. – Ce qui est très intéressant dans ce film, qui est bien plus qu’un simple portrait de Lutz Dille, c’est ce « jeu » et ce jeu de miroir entre ton personnage et toi…
 
L.V. – Le film est en effet plus qu’un portrait, c’est une relation. Et toute relation est un miroir. Lutz Dille est un homme d’images, qui a passé sa vie à prendre des gens en photo, sur le vif, dans la rue.
À partir de ses photos, j’ai essayé de l’imaginer, d’en faire un portrait mental, peu à peu étayé par des sources diverses, jusqu’à me mettre à écrire cette voix de Lutz que j’entendais, que je fantasmais…
Au début du film, il y a ma voix qui raconte l’anecdote fondatrice de mon désir de film, l’ancre dans le paysage de mon enfance, celui d’une petite ville de campagne, qui devient comme l’écrin d’un conte possible. Le style de cette introduction est celui d’un documentaire de création à la première personne, aujourd’hui quasiment un genre cinématographique à part entière. Mais bientôt un basculement radical a lieu : le film passe alors à la fiction. Je cesse de parler et fais désormais parler Lutz qui s’adresse à moi. Je deviens le personnage « réceptacle », celui qui écoute. Comme dans le roman La Chute de Camus, il s’agit bien d’un dialogue, mais dont on ne peut entendre que la parole de l’un des deux protagonistes. Mais je ne disparais pas pour autant. On perçoit ma présence, mes répliques, en filigrane de celle de Lutz qui répond à mes questions, me conseille, m’interpelle, se joue de moi comme un fantôme facétieux. Et puis, si le mort parle, le vivant, lui, agit. J’agis donc : je fouille dans ses vieilles malles, suis ses traces et, sur ses ordres, je pars à mon tour à la chasse aux images !
 
C.L. – Le film est ponctué de touches d’humour… En quoi participent-elles à la reconstitution du personnage ?
 
L.V. – Lutz n’aimait pas faire des portraits posés, il surprenait les gens : bon nombre de ses clichés volés sont donc très drôles, pleins d’ironie. En revanche, quand on le photographiait, il adorait se mettre en scène, se déguiser, grimacer : autant de masques qui sont autant de facettes de sa personnalité. Lutz Dille était déjà un personnage en soi, cinématographiquement très intéressant.
Pourquoi donc dresser un portrait figé, solennel d’un homme qui était tout le contraire ?
S’il m’importait de faire ressortir son travail d’artiste talentueux, je souhaitais aussi révéler sa personnalité, faire revivre quelque chose de son esprit. D’où la forme hybride du film, les essais d’humour, le jeu sur la fiction, toutes ces fantaisies que je me suis autorisées dans la fabrication du film.
Le regard facétieux de Lutz, que l’on sent en regardant ses photos, m’a beaucoup touché, inspiré. Il a réveillé cet humour qui dormait quelque part en moi…
 
C.L. – Il s’agit donc bien d’une rencontre… On décèle une certaine admiration, de la complicité. Tu te projettes aussi dans son travail artistique…
 
L.V. – À certains moments du film, je me mets en scène en m’essayant à la prise d’images de rue : je joue au disciple du maître. J’ai donc trouvé ma place comme personnage dans le film, tout en gardant bien sûr une certaine distance respectueuse. Mon intention n’était pas de rivaliser avec Lutz et ses intenses photos argentiques, mais de prolonger son geste artistique, en composant « à la manière de » avec mon médium à moi qui est la vidéo. C’est assez ludique. La durée vidéo permet d’ailleurs de capter l’avant et l’après d’une possible image photographique, donc les réactions des gens, ce qui je crois en dit long sur l’approche de Lutz : un véritable complément à la découverte de son œuvre.
Je voulais garder ce côté enfantin, l’ado qui se souvient de l’invitation qu’il a reçue, puis entre en apprentissage, mais en même temps je reste le réalisateur fait un film sur Lutz, et celui-ci n’est pas dupe.
À travers le prisme de ma propre sensibilité, je lui fais dire ce que j’imagine qu’il aurait pu me dire, sur sa vie et son travail d’artiste. Du coup, il me renvoie à mes propres interrogations de réalisateur. Je ne peux prétendre que le portrait de Lutz est parfaitement réaliste, puisque tout est inventé. Mais tous les « artifices » du film sont mis en œuvre pour toucher à quelque chose de vrai…
 
C.L. – Pourquoi avoir choisi Lou Castel pour incarner Lutz Dille ?
 
L.V. – Ce qui m’intéressait chez lui, c’est son sens du jeu qu’il a décliné dans des rôles très divers. Lou Castel – il a tourné avec Bellocchio, Fassbinder, Wim Wenders et d’autres grands noms du cinéma mondial – me fait penser à Lutz, physiquement et du point de vue de sa personnalité, très charismatique, entière, foutraque, provocatrice. Dans ses choix existentiels aussi : son indépendance et surtout son rapport au travail et à la carrière artistique ont entretenu volontairement – parfois involontairement – une certaine marginalité.
Et puis Lou Castel, comme Lutz Dille, parle l’allemand, l’anglais aussi bien que le français, mais avec un léger accent qui colle parfaitement au personnage. Son rôle joué en « voix off » incarne admirablement la figure du photographe.
 
C.L. – Comment le film a-t-il été accueilli par ceux qui ont connu Lutz ?
 
L.V. – Sa fille aînée m’a dit avec émotion qu’elle avait presque cru retrouver son père, que quelque chose de son esprit avait été comme ressuscité ! Elle m’a aussi dit que j’avais le même humour que lui, ce qui m’a fait plaisir !
 
www.atelier-documentaire.fr
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  • Biographie et filmographie de Lucas Vernier
    Lucas Vernier est auteur-réalisateur documentariste et enseigne le montage en licence Cinéma à l’Université de Bordeaux. Après des études d’histoire et de cinéma à l’Université de Bordeaux puis à la fémis, il réalise deux films : Cambodge 80 Projection, une plongée dans la mémoire de Jean Ellul, un homme qui a souhaité revoir de ses propres yeux son ancien pays d’adoption – le Cambodge – un an après la fin du régime Khmer rouge ; et l’Harmonie du hasard, une immersion dans l’atelier de l’artiste de bande-dessinée Max Cabanes, au plus près de son processus de création.
    Son premier long-métrage, Behind the yellow door (2015) joue à imaginer ce qui aurait pu se produire si, adolescent, il avait répondu à l’invitation de son voisin Lutz Dille, un grand photographe passé à la trappe de l’histoire de l’art.
    Depuis 2009, il développe par ailleurs un film tourné dans le désert syrien, Chercher Qédar, un road-movie documentaire avec des photographies anciennes pour guide, et un livre écrit par son grand-père qui a été méhariste dans l’armée syrienne sous mandat français de 1928 à 1931. Parti sur les traces de cet inconnu familier, Lucas Vernier rencontre des hommes et un pays qui sombre bientôt dans la guerre. Sa quête s’en voit transformée…

    Filmographie
    2015, Behind the yellow door (long-métrage)
    2011, Harmonie du hasard (court-métrage documentaire)
    2009, Cambodge 80 Projection (court-métrage documentaire)
     
  • Synopsis de Behind the yellow door
    « Un jour de mon adolescence, j'ai croisé Monsieur Dille, un voisin. Il m'a plus tard envoyé une intrigante photo-message, me proposant de lui rendre visite... « behind the yellow door ». Monsieur Dille, c'était Lutz Dille, un artiste foutraque, aujourd'hui décédé, qui a consacré sa vie multiple à une unique obsession : photographier les gens dans les rues du monde. Je n'ai jamais répondu à son invitation. Forte impression d'être passé à côté de quelque chose... Et si aujourd'hui je le rencontrais quand même ce Lutz Dille ? »
     
  • Fiche technique du film
    Avec la voix de Lou Castel
    Image : Matthieu Chatellier / Lucas Vernier
    Ingénieur du son : Tony Hayere, Patrice Raynal
    Montage : Marguerite Le Bourgeois, Lucas Vernier
    Musique originale : Philippe Wyart
    Producteur : Fabrice Marache
     
    Behind the Yellow Door, long-métrage de Lucas Vernier, produit par L’Atelier Documentaire.
    www.atelier-documentaire.fr
    Coproduction BIP TV.
    Avec la participation de TV7 Bordeaux.
    Avec le soutien du CNC, du Conseil régional Nouvelle-Aquitaine et de la Communauté d’agglomération du Grand Villeneuvois.
     
    Mention spéciale du jury Premier film au festival international « Opera Prima » à MiradasDoc (Espagne)
    Sélection au :
    › Bergamo Film Meeting (Italie)
    › Taiwan International Documentary Festival (Taiwan)
    › Festival de l'histoire de l'art (Fontainebleau)