Éditeur aquitain

02 03 2015

Beau jour tout blanc

Propos recueillis par Laetitia Mikles


Beau jour tout blanc

Beau jour tout blanc - Cliché Médiathèque de Quimperlé

Quelques mots célèbrent la délicatesse des premiers instants du nouveau-né. Et des images blanches sur blanc accueillent cette venue au monde avec douceur et simplicité. Beau jour tout blanc est une poésie pour tout-petits, signée de Rascal, rendue possible par Manon Jaillet, fondatrice des éditions La Maison est en carton. Jean-Louis Buecher, responsable artistique de la Compagnie Smala bleu-théâtre, en est l'initiateur. Le chemin qui mène du spectacle pour enfants au livre pour tout-petits est-il une ligne droite ? Jean-Louis Buecher et Marie Godard, chargée de production de Smala bleu-théâtre, racontent cette aventure éditoriale.

Laetitia Mikles – Comment est né ce livre ?
 
Jean-Louis Buecher – À l’origine du livre, il y une création théâtrale : La mécanique des papas. C’est un spectacle pour jeune public qui met en scène le lien particulier qui unit le père au petit enfant. Le papa, c’est celui qui prépare le monde pour la sortie au-dehors du petit. Mais que se passe-t-il quand le papa n’a pas accès au monde du dehors parce qu’il est lui-même enfermé ? Parce qu’il est en prison, par exemple ? J’ai eu envie d’aller rencontrer les papas qui sont détenus à la Maison d’arrêt de Pau. J’y ai joué le spectacle. L’accueil a été très humain, direct, sincère. J’ai eu envie de poursuivre l’échange qui s’était noué, par des ateliers de création autour du papier déchiré.
 
L.M. – Pourquoi cette technique du papier blanc déchiré ?
 
J-L B. – C’est directement lié aux contraintes de sécurité imposées par la prison. La fouille, le passage par les portiques de sécurité prennent du temps. C’est un temps pris au détriment des ateliers eux-mêmes. Alors, j’ai eu envie de venir les mains dans les poches, sans aucun outil. Arriver juste avec du papier blanc. Nos outils étaient nos doigts avec lesquels on déchirait le papier pour en faire des images. Cela impliquait pour chaque participant de se lancer dans quelque chose qu’il ne maîtrisait pas. De retrouver l’innocence et la maladresse de la petite enfance. Essayez vous-même de découper du papier avec vos doigts, sans le plier… ce n’est pas facile. Avec le papier, on est dans une matière rétive qui exige de la patience. On se retrouve au début de quelque chose.
 
L.M. – Est-ce que l’idée de faire un livre à partir d’images en papier déchiré était présente dès le départ ?
 
J-L B. – Non. J’ai débord photographié les images pour permettre aux détenus de se mettre à distance de leur production. De mieux la voir. Au fil de la dizaine d’ateliers organisés, on a abouti à une matière très riche : des images qui tournaient toujours autour de la thématique du petit enfant : par exemple, qu’est-ce que je peux montrer au petit enfant de ma cellule ? Une brosse à dents, un lit… Comment mettre en image la famille ? Le jeu ? Puis est née très naturellement l’envie que ces images ne restent pas privées, mais qu’elles puissent sortir de la prison. Qu’elles soient assemblées dans un livre. Un livre qui serait offert à la naissance de chaque enfant du département.
 
L.M. – Comment s’est passé la rencontre avec votre éditrice ?
 
J-L B. – Nous sommes allés rencontrer Manon Jaillet à Bordeaux. Sa maison d’édition se situe à Sore dans les Landes. La Maison est en carton édite des livres pour enfants. Manon Jaillet avait exposé ses éditions à la médiathèque de Pau. On a tout de suite été sur la même longueur d’ondes. Elle a été très touchée par les images en papier déchiré. C'est elle qui a eu l'idée d'en faire un livre, plutôt qu'un simple catalogue.
 
L.M. – Est-ce elle qui vous a conseillé de vous associer avec Rascal ?
 
J-L B. – Oui. Je connaissais déjà le travail de Rascal qui est un auteur jeunesse que j’apprécie beaucoup. La rencontre avec lui a été très forte. Je lui ai parlé du travail avec les détenus, sous les néons, derrière les barreaux. Je lui ai montré la centaine d’images réalisées. Il en a choisi une vingtaine. Il a commencé à écrire et nous a montré ses différentes étapes de travail. Avec Manon Jaillet et Rascal nous étions d’accord sur l’idée qu’il ne fallait pas faire « un livre de détenus » mais un livre poétique, très épuré, qui mette en valeur le travail de l’illustration.
 
L.M. – Comment s’est déroulée la collaboration entre les différents acteurs impliqués dans le projet ?
 
Marie Godard – On s’est appuyé sur Smala bleu-théâtre, notre compagnie de théâtre, qui est un opérateur culturel déjà bien identifié dans le département. Jean-Louis en est le directeur artistique et moi-même j’en suis la chargée de production. Je savais qu’éditer ce livre allait être un projet de longue haleine parce qu’il soulevait des problèmes spécifiques à la prison et qu’il impliquait de faire travailler ensemble des gens aux fonctions et aux compétences diverses. J’ai donc mis en place un comité de pilotage avec les nombreux partenaires : la maison d'arrêt de Pau, la direction interrégionale du service pénitentiaire de Bordeaux, le SPIP (service pénitentiaire d'insertion et de probation) des Pyrénées-Atlantiques, la DRAC Aquitaine, les services du Conseil général des PA (Culture, Enfance, Famille, Santé publique, bibliothèque départementale), le réseau « Appui parents » de la CAF, La Maison est en carton et la ville de Pau… Écla nous apporté aussi une aide technique en nous conseillant pour la rédaction des contrats d’auteur avec les détenus qui nécessitait un traitement spécifique.
 
L.M. – Quelle était la particularité de ces contrats d’auteurs ?
 
J-L B. – Nous voulions garder l’esprit collectif qui a toujours présidé à ce travail d’ateliers. Plutôt que de toucher individuellement leurs droits d’auteurs, les détenus ont accepté de les céder à une association, La Passerelle qui accueille à Pau des familles de détenus avant et après le parloir. La plus grande partie des droits du livre sera donc reversée à cette association.
 
L.M. – Est-ce que l’idée d’offrir le livre à chaque bébé né dans les Pyrénées-Atlantiques va être réalisée ?
 
M.G. – Bien sûr. Et d’ailleurs, le Conseil Général des Pyrénées-Atlantiques a appuyé financièrement le projet. Sept mille exemplaires seront offerts aux jeunes parents du département et à leur bébé. Cela a été un très beau travail éditorial. Le livre a d’ailleurs été sélectionné par Premières pages, une opération nationale lancée par le ministère de la Culture et de la Communication pour sensibiliser les tout-petits, les bébés et leur famille à lecture.
 
J-L B. – Nous allons accompagner Beau jour tout blanc dans des médiathèques en proposant aux enfants et à leurs parents des ateliers autour du papier déchiré. L’idée est vraiment de permettre à l’adulte et à l’enfant de se rejoindre. On s’adresse à la petite enfance, à cette partie naissante de la société, en allant vers l’épure et la simplicité. Et on invite aussi l’adulte à se connecter à ce tout-petit qui est en lui.

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  • Références
    Beau jour tout blanc

    Beau jour tout blanc

    Jean-Louis Buecher & Rascal
    Éditions La Maison est en carton
    196, rue Broustra – 40430 Sore
    www.lamaisonestencarton.com
    19 x 24 cm ; 34 p. cartonnées ; illust. en N&B ; 13 € ; Isbn : 978-2-9196502-9-3