Auteur néo-aquitain

07 03 2019

Azimut brutal

Par Marie-Pierre Quintard


Azimut brutal

Photo : "Azimut brutal" de Christophe Dabitch / Éditions Signes et Balises

Auteur de récits et de bandes dessinées, Christophe Dabitch vient de publier Azimut brutal, aux éditions Signes et Balises, premier livre pour lequel il a travaillé seul mais à partir d’une expérience de groupe.

 
« Ce récit est celui d’une exploration collective à pied, d’ouest en est, vers le levant, la traversée d’un territoire français en suivant au plus près la ligne arbitraire du 45e parallèle nord ». Dès l’incipit, le contexte est posé. Dans ce récit aux tonalités symbolistes, l’écrivain, habitué des voyages plus lointains, explore un paysage inconnu mais familier, y posant un regard presque candide, à l’écoute de la nature environnante et des impressions qui l’envahissent.
 
À première vue, la brutalité contenue dans le titre du livre entre en contradiction avec la dimension poétique, voire mystique de la démarche. Pourtant, au fil des pages, c’est ce mélange entre une écriture physique, de la sensation, du corps en mouvement – « nous sommes des machines animées, de muscles, de sueur, de sensations » – et celle plus poétique et intime d’une âme à l’affût qui donne une impression de complétude.
Le point de départ du récit est une sorte de défi, de ceux qui relèvent des plaisirs de l’enfance. Celui de l’aventure dans les bois, le goût du risque, l’excitation de l’explorateur brandissant sa machette, le mythe du chasseur-cueilleur se nourrissant de ses trouvailles... Le récit progresse au rythme des marcheurs, s’éloignant de plus en plus des échos de la civilisation, leurs sens aux aguets. Plus les jours passent, plus l’acuité du regard s’affine. Les descriptions se font plus précises, englobant jusqu’au moindre détail, de couleur, d’odeur, de sons...
 

« Les odeurs des chemins sont vertes, fraîches, légères, rayonnantes [...]. La terre foulée change : de l’auburn au rougeâtre ; du gris au marron noirci ; du calcaire caillouteux au clair sablonneux [...]. Sur ces chemins, le silence n’existe pas. Il est comblé de chants, de jappements, de meuglements, d’aboiements, de coassements... »

 
Plusieurs envolées descriptives émaillent ainsi le récit et donnent à voir les variations du paysage comme autant de tableaux poétiques.
Car le projet de l’écrivain-voyageur, habitué à fouler des terres étrangères, à se « perdre » ou se « trouver dans la parole de ceux [qu’il] rencontre », est ici différent. Il s’agit d’une quête plus personnelle, de mettre à l’épreuve une certaine aptitude à être, tout simplement, ou même à s’inscrire dans le paysage. Et de là, écouter sa propre voix intérieure, intime, celle qui fait remonter des souvenirs de l’enfance ou d’autres voyages évoqués par quelques images fugaces.
 

« Entre la perdition dans le bois et ce temps sur le chemin, le lien d’intimité vient avec force. C’est un climat d’enfance, un éveil premier qui m’entoure et dans lequel je me glisse. »

 
Si l’expérience intime est au cœur de l’écriture, elle s’efface aussi parfois au profit de réflexions plus philosophiques, voire métaphysiques. Celles-ci s’appuient le plus souvent sur des bases historiques et documentaires et aboutissent à des théories poétiques qui n’en sont pas moins pertinentes : la beauté surgissant d’un paysage pourtant familier, l’indifférence de la nature à l’égard de l’Homme, l’impuissance des mots face à la « densité des choses », la possible continuité d’un paysage en dépit des distances... Autant de réflexions dont l’évidence, soudain, saute aux yeux du lecteur et crée un lien de connivence avec ce marcheur savant et inspiré.
 
Mais l’abstraction n’est pas non plus le leitmotiv de ce texte qui fourmille de présences diverses, révélées au fil des rencontres. Des animaux, bien sûr : des vaches, tout au long du chemin, un veau mourant, un taureau statufié, un bouc violeur de cochons... Et des hommes, aussi : un musicien contraint, un jardinier travesti, « l’homme des mots » habitant au lieudit « La Cause », des pompiers, un traducteur-marcheur... Autant de profils atypiques et singuliers que l’auteur s’amuse à rassembler à la fin du livre dans une sorte de typologie anthropologique fictive, non dénuée d’humour. On y trouve tour à tour le « paysan », le « jeune urbain », le « retraité », le « savant local », les « représentants de la sous-espèce anglaise et hollandaise », « la famille chassée de la ville », « le représentant de la sous-espèce noble »...
 
Toutes ces rencontres tissent un lien, un rapport d’échange salvateur : « Notre présence affirme que ces grandes forêts sont encore habitées. Si de nulle part surgit un être avec lequel la parole est possible, tout n’est peut-être pas perdu. » Par leur démarche et leur initiative un peu folle, l’intérêt et le regard attentif qu’ils portent sur ce territoire et ses habitants, ces quatre compagnons de chemin (« l’homme de la photographie », « l’homme du son », « l’homme de la marche » et l’homme de l’écriture) en soulignent toute la dignité. Ce récit de leurs aventures nous invite à aller voir de plus près les beautés cachées à la lisière de nos villes...

 

Azimut brutal
Christophe Dabitch
Signes et Balises

novembre 2018
136 pages
14 euros
ISBN : 978-2-9545163-8-7