Films

21 06 2017

Ava

Propos recueillis par Christophe Chauville


Ava

DR

Sorti en salles mercredi 21 juin, "Ava" est le premier long métrage réalisé par la jeune et prometteuse Léa Mysius, lauréate du prix SACD de la Semaine de la Critique lors du Festival de Cannes 2017.

Entretien avec Léa Mysius, réalisatrice
 
À la suite de vos courts métrages, vous plongez à nouveau, avec Ava, dans la période de l’adolescence. En quoi vous attire-t-elle ?
Léa Mysius : Ce n’est pas seulement une question d’histoires, mais c’est aussi et avant tout lié à mon intérêt marqué pour les jeunes acteurs et actrices. J’aime les diriger, les filmer, les voir jouer. Et puis, n’étant moi-même pas très âgée, je n’ai sans doute du recul que sur cette période-là. Cet âge m’intéresse évidemment aussi dans sa dimension d’éveil à la sensualité et à la sexualité. Dans le cas d’Ava, qui apprend qu’elle va perdre la vue, sa mue adolescente s’en trouve accélérée. C’est cette urgence que je voulais filmer.
 
Le regard que vous portez sur l’évolution de votre héroïne est plutôt singulier, éloigné des habituelles chroniques sur cet âge, qui insistent justement sur la naissance de l’attirance amoureuse...
Je voulais avant tout mélanger les genres et passer d’un certain naturalisme au romanesque. Ava est une enfant romanesque et le film devait épouser le point de vue de cette jeune fille solitaire, qui invente sans cesse et va chercher sa propre liberté. Il devait aussi trouver la sienne, de liberté, en s’émancipant des types de narration classiques tout comme Ava s’échappe d’un cadre trop contraignant.

Le lieu où vous avez choisi d’enraciner l’action vous est cher...
Oui, j’ai spécifiquement écrit mon scénario en fonction des lieux de mon enfance, ce qui a une véritable importance pour moi qui ai dû quitter à l’âge de treize ans l’Aquitaine, où j’avais grandi, pour aller vivre à la Réunion. Mais mon enfance est profondément ancrée dans ces paysages et il n’était absolument pas envisageable pour moi d’aller tourner ailleurs, même sur un autre littoral si j’avais eu l’aide d’une autre région ! Recevoir le soutien à la production de la Nouvelle-Aquitaine a donc été un immense soulagement...
 

>> Découvrez la genèse du film, mûri au Chalet Mauriac <<

 
Le cadre de vacances sous le soleil apparaît dès le premier plan, très composé et qui évoque une photographie de Martin Parr...
 À l’origine, j’imaginais un bord de mer plus classique, mais en revoyant la plage des piscines de Soulac, j’ai beaucoup aimé ses brise-lames en béton. Les gens se baignent dans une eau stagnante qu’on imagine tiède et pleine de pipi d’enfant alors que l’océan se déchaîne juste derrière... J’ai tourné avec une longue focale pour aplatir les perspectives et donner une sensation d’étouffement, de gens entassés. Ce qui évoque aussi Martin Parr, ce sont aussi les couleurs et le grain de l’image, car nous avions choisi de tourner en pellicule, en 35 mm.
 
Comment conceviez-vous l’évolution d’Ava, sur seulement quelques jours ?
Au début du film, Ava est dégoûtée par le corps : celui des gens sur la plage, celui de sa mère, mais aussi le sien. Perdre la vue va l’obliger à être dans son corps et à ouvrir ses autres sens. Quand elle se bande les yeux pour aller se baigner, elle se réapproprie son propre corps et toute une problématique se met en place sur le fait d’être à la fois objet de désir et objet désirant. C’est ce qui se joue lorsque Juan la voit ainsi sur la plage, alors qu’elle a l’impression, une fois les yeux bandés, de disparaître. Elle prend alors conscience qu’elle a été regardée et qu’elle existe.
 
La première partie du film voit aussi Ava s’opposer à sa mère parfois très durement...
Sa construction s’effectue à la fois avec et contre sa mère. Je voulais que celle-ci, jouée par Laure Calamy, soit d’emblée plus libre que sa fille. Elle a un côté soixante-huitard, très permissive et très libre avec son corps et avec la sexualité. Ava, elle,  est beaucoup plus conservatrice, lui demande des comptes sur ce qu’elle a fait, etc. Elle devra apprendre à être moins inquiète, à se “décoincer”, même si elle vit dans un monde qui lui paraît très sombre. Et quand elle s’adresse à sa mère, c’est parfois très dur, effectivement, mais cette parole est aussi un aveu d’amour : elle lui dit qu’elle la déteste pour lui dire qu’elle l’aime, il y a une évidente part d’inconscient qui s’exprime.
 
Le personnage de Juan est très fort, comment s’est-il dessiné ?
Au scénario, il était en fait assez théorique, car il s’inspirait d’un garçon que j’avais brièvement croisé au collège. Il était très mal vu par les profs et les élèves et cela avait éveillé une conscience politique en moi, car il y avait beaucoup de racisme dans la région, surtout envers les Gitans. Je ne l’ai jamais revu et il demeurait du domaine du fantasme. Mais en rencontrant, suite à un casting sauvage, Juan, le personnage s’est construit, grâce à son charisme et son vécu, déjà chargé même s’il n’avait que seize ans. En le rencontrant, Ava mesure ce que peut être le rejet, d’autant que Juan est aussi rejeté par les siens. Il est tout seul, c’est vraiment une figure d’exclu.
 
Et ceci dans un contexte étouffant qu’on peut relier directement à la montée d’idéologies sécuritaires...
La pointe du Médoc, où j’ai grandi, est devenue “noire” sur la carte électorale lors des législatives, alors que j’écrivais mon scénario. Dans certaines communes, l’extrêmedroite a même dépassé les 50% de voix. Le racisme y est très fort, même si la présence d’étrangers est réduite. Je voulais que la perte de vue d’Ava soit aussi une métaphore de l’assombrissement du monde, de la montée de l’obscurantisme.
 
Il y a tout un travail thématique et formel autour du noir, des teintes sombres...
Oui, toujours avec cette idée d’une obscurité qui gagne du terrain. Avec le chef-opérateur Paul Guilhaume et la chef-décoratrice, ma soeur Esther, nous avons travaillé à un assombrissement progressif tout au long du film, jusqu’à la nuit, à la fin, où la pellicule est très sous-exposée – on n’était même pas certain d’avoir une image ! D’un point de vue chromatique, on part au début d’une large palette de couleurs pour aboutir à une gamme resserrée, presque monochrome.
 
Le film connaît aussi un changement de ton assez net entre deux moitiés, était-ce prévu dès le début ?
Le basculement vers cette fuite articulait le scénario, mais il n’était pas évident de passer d’un type de narration à un autre et de partir dans un conte. Il fallait basculer sans créer de rupture, ni revenir au naturalisme du début. Je voulais surprendre le spectateur en l’emmenant ailleurs. Ava considère n’avoir vu que la laideur du monde et désire voir et faire autre chose pendant qu’elle le peut, elle a conscience de ce qui l’attend, en tire du courage et le film part avec elle, à toute vitesse.
 
Comment avez-vous conçu la scène où le couple se noircit le corps et s’en prend aux vacanciers naturistes ?
C’est pour moi la transition entre un récit relativement classique et une fiction romanesque. Il fallait donc que la séquence soit d’un point de vue formel différente de ce qui avait précédé, afin que le spectateur se permette, en un sens, de lâcher prise. Il y a toute une dimension de plaisir et de jouissance – celle des personnages et celle du spectateur – dans cette séquence. Le split-screen permet d’exprimer cette liberté. Cela donne un côté pop, avec la musique seule et des sons ajoutés comme des bulles de BD.
 
Comment avez-vous travaillé avec Noée Abita, choisie sur casting et dont c’est le premier film ?
Même si elle fait moins, Noée avait dix-sept ans au moment du tournage, c’était un impératif pour les questions de production. Avec elle, j’ai beaucoup travaillé sur le corps, la manière de se tenir, de poser sa voix. Dans la vie, elle ne marche pas du tout comme ça : elle fait de la danse et elle est très droite, avec un port altier. On lui a aussi bandé la poitrine dans la première partie du film... Sur le texte, on n’a pas tant répété que cela, à l’exception du journal intime, qui était plus littéraire. Mais on a beaucoup travaillé le naturel. Je lui ai montré des films comme À nos amours, dans cette recherche du naturel et aussi pour la décomplexer. Cela a été un peu différent pour Juan : il apprenait les dialogues dix minutes avant de tourner... Et comme il est très pudique, il a fallu effectuer un travail sur le corps, le toucher, etc.
 
Vous vous êtes aussi confrontée à une gageure supplémentaire en incluant un chien dans l’histoire...
Oui, comme dans un de mes courts métrages, Les oiseaux-tonnerre. J’aime beaucoup travailler avec des animaux parce que ça amène de l’imprévu. Ici, le chien noir sur la plage bondée incarne la confrontation du sauvage à l’artificiel, du primitif au contemporain. Nous avons travaillé avec un très bon dresseur, Samuel Haye, et le berger malinois – en fait il y en avait deux, “Lupo 1” et “Lupo 2” – a eu le Grand prix du jury de la “Palme Dog” à Cannes !
 
La fin du film nous immerge avec Ava, presque de manière documentaire, dans un mariage gitan. Quelle est la genèse de cette séquence ?
Il s’agit d’un autre niveau de narration, encore, à l’intérieur de la deuxième partie du film, mais ce n’est pas du documentaire, au sens où j’ai inventé ce mariage de toute pièce. En revanche, les figurants étaient tous gitans et nous ont beaucoup apporté. Il était important pour moi qu’Ava aille voir ce qui se passe chez Juan, qu’on donne à cette communauté le temps et l’espace d’exister dans ce film. C’est un geste politique.
 

Retrouvez Ava sur le site d'Écla


Tout afficher

  • Portrait de Léa Mysius
    Née le 4 avril 1989 à Bordeaux, en Gironde, Léa Mysius a passé son enfance dans le Médoc avant de déménager avec sa famille vers l’Île de la Réunion à l’âge de treize ans. Après le bac, elle revient en métropole et suit une prépa littéraire à Périgueux avant d’étudier à la Sorbonne, à Paris, et d’entrer à la Fémis, au sein du département scénario.  Elle est remarquée dès 2013 avec Cadavre exquis, produit par le Grec et primé dans de nombreux festivals, notamment à Clermont-Ferrand, où il remporte le Prix de la meilleure première oeuvre de fiction. Suivront Les oiseaux tonnerre, présenté dans une kyrielle de festivals, et L’île jaune, Grand prix du jury à Premiers plans, à Angers, et distingué du Prix de la meilleure photographie à Clermont. Ce film aura été produit par Trois brigands Productions, la société que Léa Mysius a fondé avec son coréalisateur et chef-opérateur Paul Guilhaume, et avec Fanny Yvonnet. Ayant écrit le scénario d’Ava lors de son cursus d’études, Léa Mysius le tourne dans la foulée en Région Nouvelle-Aquitaine et se voit sélectionnée en 2017 à la Semaine de la critique, à Cannes, où le film reçoit le prix de la SACD. Sa soeur jumelle Esther en est la chef-décoratrice.  Coscénariste sur des projets d’autres réalisateurs, Léa Mysius participe à l’écriture du film d’Arnaud Desplechin Les fantômes d’Ismaël, qui fait l’ouverture de la sélection officielle du Festival de Cannes également en 2017. Elle initie alors une collaboration avec André Téchiné sur le prochain long métrage de celui-ci.
  • Fiche technique
    Mise en scène : Léa Mysius
    Scénario : Léa Mysius, avec la collaboration de Paul Guilhaume
    Image : Paul Guilhaume
    Montage : Pierre Deschamps
    Son : Yolande Decarsin, Alexis Meynet, Victor Praud
    Décors : Esther Mysius
    Costumes : Élisa Ingrassia
    Maquillage : Sarah Pariset Lopez
    Musique originale : Florencia Di Concilio
    Casting : Judith Chalier, François Guignard
    Assistanat à la mise en scène : Élodie Roy
    Scripte : Morgane Aubert
    Producteurs : Jean-Louis Livi, Fanny Yvonnet
    Directeur de production : Patrick Armisen
    Production : F comme Film, Trois Brigands Productions
    En coproduction avec Arte France Cinéma
    Avec la participation de Centre national du cinéma et de l’image animée, Canal+, Arte France
    Avec le soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine, le Département des Landes et du CNC (Nouvelles technologies en production)