Éditeur néo-aquitain

01 02 2019

Aux confins habitables de ce que poésie promet

Par Serge Airoldi


Aux confins habitables de ce que poésie promet

Photo : "Frontières du Monde habité", Alexandre Pierrepont / Éditions Pierre Mainard

Dans sa carte aux trésors, l'éditeur néracais Pierre Mainard vient d'inscrire un nouveau haut lieu de poésie. C'est le texte d'Alexandre Pierrepont, Frontières du Monde habité, lequel fouaille langage, monde, articulation des mots, du réel, fontaines pétrifiantes, singe-coquelicot et tout le reste.

 
Les lecteurs de Jorge Luis Borges connaissent cette courte nouvelle qui figure dans le recueil Fictions. Elle s’intitule Pierre Ménard, auteur du Quichotte. La nouvelle décrit brièvement la vie et l'œuvre publiée de l'écrivain imaginaire Pierre Ménard, un auteur français des années 1930 et livre le détail de ce projet invraisemblable : réécrire trois chapitres de l’œuvre de Cervantès. Toute cette aventure littéraire, celle de Borges, pose la question même de l’auteur et de cette inextricable imbrication entre fiction et réalité. Cela a donné quantité de livres, force gloses, cascades d’analyses et le mieux est de renvoyer vers eux, vers elles.
 
Cette cosmogonie « ménardienne », un jour, est arrivée à l’idée que se faisait de la littérature Stéphane Mirambeau au moment de créer sa maison d’édition. C'était il y a vingt ans, en 1999. Il s’agissait alors de faire œuvre d’invention de textes rares, puissants, novateurs, exigeants. Mission remplie. Le catalogue est aujourd’hui riche de mille et un trésors, depuis les livraisons de Pierre Peuchmaurd jusqu’à celles de Hubert Lucot ou de Ivar Ch’Vavar, en passant par le beau compagnonnage d’Anne-Marie Beekcman, Laurent Albarracin, Orlando de Rudder, Francis Poictevin, Miguel Torga, Joël Cornuault, Machado de Assis, Véronique Gentil, Christophe Massé, Jean-Yves Bériou, Lucien Suel  et quelques autres encore, qui donne une idée précise de la qualité de la « famille ».
 
En 2018, elle s'est agrandie de cinq textes publiés dans la collection Grands poèmes. Celui de Véronique Gentil avec La vie dans les mailles, de Bernard Ollier avec Bernard Ollier exagère la Tour Eiffel, de Joël Cornuault avec Tes prairies tant et plus – quelques mots ne suffisent pas à dire l'ampleur de son œuvre, mais elle est là, comme un nid précieux d'alcyon porté sur les flots de la mer – de Jean-Yves Bériou avec La confusion des espèces et d'Alexandre Pierrepont avec Frontières du Monde habité.

 

"Alexandre Pierrepont n'est pas un explorateur patient, questionnant, soumis à la nature des choses. Il est plutôt lame."

 
Ces frontières, ce monde, cet auteur, nous ne les connaissions pas. C'est là tout le grand mérite de Stéphane Mirambeau, comme de ces éditeurs à l'affût, de les conduire sous une lumière. De ce que nous savons désormais, c'est qu'Alexandre Pierrepont a déjà signé une petite dizaine de recueils de poèmes, qu'il est un assoiffé de jazz qu'il préfère nommer « champ jazzistique ». Mais voilà un tout autre sujet. Encore que, en sa qualité de langage coruscant, le champ en question cousine avec celui qu'explore le poète aux fameuses frontières de ce fameux monde habité.
 
Parlons de ces expéditions poétiques. Alexandre Pierrepont n'est pas un explorateur patient, questionnant, soumis à la nature des choses. Il est plutôt lame. Anaphore, incantation, obsécration, même si dans cette affaire, Dieu n'est qu'une ombre parmi d'autres et, d'ailleurs, même pas une ombre du tout. Seulement « fantôme de tout ce qui est », comme « nous sommes les fantômes les uns des autres ».
 
Évidemment, dans la préface qu'il signe, Jean-Yves Bériou épingle juste, en écrivant, dès la première ligne : « Alexandre Pierrepont est de ceux qui jouent le tout pour le tout en pariant sur les pouvoirs du langage ». Ces pouvoirs-là sont immenses dans l'univers « pétropontin ». Ce sont ceux du chaman, du sachem, du cacique caraïbéen. Ce sont ceux de celui qui verra, comme Rimbaud voulait voir, être voyant. Souvenons-nous de ces mots dans une lettre au poète douaisien Paul Demeny, le 15 mai 1871 :
 
« La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver. »
 
Alors, Alexandre Pierrepont étudie, cherche, inspecte et cultive. De cette ardente recherche, il note, en toute ouverture :
 
« Je tourne ma langue dans la bouche du squelette du ciel
et dans la bouche du squelette de la terre
(…)
Je tourne ma langue dans la bouche de la planète
Je tourne ma langue dans la bouche du monde
et dans la boue du monde. »
 
Comme le souligne encore Jean-Yves Bériou, Pierrepont « énonce »  le monde et court à ses limites, affamé par les confins comme un Pouchkine exilé dans les lointains et sommé par le tsar de ne pas franchir les limites de l'Empire. Ce qu'il ne manque évidemment pas de faire en traversant à cheval un ruisseau. Pour aller au-delà. Juste au-delà. En liberté toute.
 
Quel rapport entre la poésie de Pierrepont et celle de Pouchkine ? Aucun. C'est du moins ce que nous croyons. Chez le poète français, nous trouvons en revanche mille autres échos avec ces littératures aimées que nous butinons le temps d'une vie et dont nous cueillons, parfois au hasard comme l'écrit quelque part James Sacré, les miels exquis pour les associer, les coudre, les assembler à notre guise et recomposer à l'infini le Poème, son éternelle apostille, son codicille perpétuel,  de ce qu'il faut bien nommer Vie, Mort, Amour, Choses & Autres.
 
Lisons Alexandre Pierrepont et complétons notre corne d'abondance :
 
« Je déplace vos paroles dans les miennes et mes paroles dans les vôtres. Je suis un pillard, je suis un cannibale, je vous ressemble. Nous montons une expédition contre nous-mêmes. »
 
Pour un peu, nous verrions dans cette affaire le credo de Pantagruel soucieux de dégeler les Paroles gelées étant bien entendu que le langage ne se conserve pas comme des victuailles mais se récrée constamment. Le mot s'adapte à la vie. C'est ce que croit Pantagruel, convaincu que le livre est un tombeau pétrifié. C'est ce que conteste Alcofribas Nasier –  l'anagramme de François Rabelais -, écrivain qui, lui, veut faire provision de paroles.
 
Poursuivons notre lecture :
 
« Les mots que je cherche sont des fontaines pétrifiantes
Ma langue singe-coquelicot
Ma langue arbre-billard
Ma langue qui se délie à tout crin
Chaque crin fait escorte dans le Jardin des Crânes... »
 
Et encore :
 
« ...le poème est redistribution. »
 
Mais ce n'est pas tout. Dans la forêt de signes « boutropontique » - si je joue avec la racine du nom, ce qui n'est pas très élégant, je le sais, c'est pour dire tout l'appétit que provoque l'écriture boustrophédonique de Pierrepont. Je m'explique. Quand le poète écrit : « Je parle en dormant, le langage hisse la voile du rêve, le rêve rompt les digues du langage, j'ai eu la langue coupée, il faut le dire vite, ma langue coupée court le monde, le diable m'emporte », outre le fait que cet extrait renvoie furieusement aux rêves dont Michel Leiris dresse liste féconde dans Nuits sans nuit et quelques jours sans jour,  il signifie aussi, me semble-t-il, tout ce qu'emporte boustrophédon, à savoir ce joli vieux mot (comme dit Michel Serres, je crois) qui dit le bœuf tirant la charrue et se retournant  au bout du sillon pour attaquer le suivant, en ligne parallèle mais en sens inverse. Comme une métaphore, en somme, du langage sans cesse renouvelé. Infiniment écrit - qui sait ?-, comme un champ jazzistique lui aussi. Encore et encore remis sous le soc pour de nouveaux labours et de prochaines récoltes.
 
Lisons encore Pierrepont :
 
« Nous vivons caché dans des corps d'emprunt. »
« Le monde s'est retiré en nous et nous n'en savons rien. »
« L’irréel intact dans le réel dévasté. »
 
Tout cet appareil sera notre armurerie de demain. Et la « pluie singe bleu », « l'homme-silex sur la voie silanxieuse », ces « horribles mouvements de l'immobilité », « ce qui dort dans le métal » : nous ne rêvons pas. Nous sommes arrivés aux frontières du monde encore habitable, poétiquement.
 

 
Frontières du Monde habité, Alexandre Pierrepont
Préface de Jean-Yves Bériou, dessins de Massimo Borghese

Pierre Mainard éditeur
90 pages, 14 euros
ISBN : 978-2-913751-69-9