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23 06 2016

Atroce négoce

Par Donatien Garnier


Atroce négoce

Nora Mandray – Photo : Caroline Dubois

La réalisatrice Nora Mandray est en résidence au chalet Mauriac pendant tout le mois de juin pour écrire le scénario de son film documentaire L’objet du crime. Un projet transmédia sur la marchandisation de la violence aux États-Unis dont la tuerie d’Orlando, survenue au tout début de son séjour à Saint- Symphorien, est venu souligner la sinistre actualité. Pour cette résidence, elle bénificie d'une aide du Fonds régional Nouveaux médias de la Région ALPC (une aide à l'écriture en 2015, confortée par une aide au développement en 2016).

Acte I : l’élément déclencheur
Murderabilia. Ce terme étrange, un peu gothique, Nora Mandray le trouve pour la première fois dans un article sur un crime racial publié dans le New-York Times. Le mot l’arrête, net. Sa connaissance de l’anglais lui permet d’approcher le contenu de ce mot-valise qui assemble murder, le meurtre, et memorabilia, objets prisés pour avoir appartenu à des célébrités. Comme pour les joueurs de baseball ou les stars du showbiz il y aurait donc des collectionneurs de souvenirs ayant appartenu à des criminels ? Une première recherche confirme et précise l’hypothèse : le marché est essentiellement nord-américain, il concerne surtout les armes utilisées par les serial-killers et, depuis leur récente apparition, les auteurs de fusillades de masse.  « Cette marchandisation de l’extrême violence m’a frappée. Comme m’a frappée, un peu plus tard dans mon enquête, le peu d’aide accordé aux victimes par les services publics. Ils m’ont semblés révélateurs du fonctionnement de la société américaine »
La jeune réalisatrice formée à Science-Po Paris puis à l’école de cinéma de l’université californienne UCLA, est lancée. Partie pour une plongée dans la part la plus obscure de l’âme humaine. Loin de l’optimisme qui caractérisait ses trois premiers court-métrages documentaires. Rassemblés dans le webdoc « DIY Manifesto », ils racontaient la façon dont les habitants de Détroit, ville sinistrée par la crise industrielle, s’organisaient pour survivre. « C’étaient des histoires positives même si elles s’inscrivaient sur un fond de noirceur et de violence. Après cette expérience j’ai senti que j’étais prête pour affronter cette dimension, pour la mettre au premier plan. Je voyais ça comme une étape dans ma pratique, un défi à surmonter alors que je suis quelqu’un qui a peur de la nuit. »

Acte II : Le climax
C’est donc avec la tête pleine de ces faits divers macabres qui endeuillent les États-Unis de façon chronique que Nora Mandray est arrivée au chalet Mauriac. Avec un objectif précis et une méthode de travail rodée. La méthode d’abord : « J’écris le matin pendant trois ou quatre heures jusqu’à ce que la tension soit trop grande pour continuer davantage, puis je vais me balader dans la forêt pour me détendre – mais je sursaute dès que j’entends une branche craquer ! L’après-midi, je prends du recul, je recoupe, j’examine les choses autrement. Le chalet est vraiment idéal pour ça ».
L’objectif ensuite : réécrire le scénario en intégrant les éléments nouveaux, les découvertes et les rencontres décisives, survenus pendant le repérage aux États-Unis. Et parmi eux l’apparition d’un personnage clé, rescapé de la fusillade d’Aurora, probable fil rouge du film en devenir. Ayant perdu son emploi et en proie à d’importants troubles post-traumatiques, cette victime a décidé de vendre l’une des balles extraites de son corps pour payer ses soins et survivre. « En l’écoutant, puis en essayant de mesurer toutes les implications de son acte, j’ai compris que son exemple me permettrait de rendre compte des multiples aspects en jeu dans ce négoce morbide. »

Acte III : le dénouement
Dans les jours à venir, tous les efforts de Nora seront tournés vers l’écriture d’une histoire forte qui puisse captiver le public tout en restituant la complexité du sujet : « Je suis une adepte de la construction en trois actes que j’ai étudiée à UCLA et mise en pratique lorsque j’ai travaillé pour des sociétés de production hollywoodiennes. L’efficacité de la narration est essentielle pour moi quitte à transformer un peu la réalité. J’aime beaucoup un réalisateur comme Werner Herzog qui, dans ses documentaires, n’hésite pas à intervenir dans ce que disent ses personnages. Ou la série documentaire Making a murderer capable de tenir les spectateurs en haleine pendant plusieurs épisodes. Sur le plan esthétique, je suis très attirée par le cinéma expressionniste, les films fantastiques des années cinquante. Je verrais bien mon film en noir et blanc, avec quelque chose d’un peu surréaliste, d’un peu ironique. Très loin du reportage. » Bien regarder l’image et voir ce qui se tient derrière le monstre.
 

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