Transmission

30 05 2017

Pour ne pas laisser les images penser à notre place

Propos recueillis par Romuald Giulivo


Pour ne pas laisser les images penser à notre place

Le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clémi), créé en 1983 dans la lignée de l’association Presse Enseignement Jeunesse lancée plus tôt par Jean-François Lemoîne du journal Sud Ouest, s’occupe depuis plus de 30 ans désormais de promouvoir l’éducation aux médias d’information (EMI) dans les écoles, collèges et lycées. Si pendant longtemps son action s’est concentrée sur la Semaine de la presse, ce sont aujourd’hui de multiples initiatives de formations et de pratiques que l’opérateur du ministère de l’Éducation nationale anime sur le territoire. Isabelle Martin, délégué académique au rectorat de Bordeaux, nous en dit plus sur l’histoire du Clémi et ses nouveaux enjeux.

Romuald Giulivo – Quelles sont aujourd’hui les grandes lignes de l’action du Clémi sur l’académie de Bordeaux ?
Isabelle Martin – Elles sont nombreuses, diversifiées et souvent aussi novatrices. Cela est dû beaucoup à notre histoire. En 2008 en effet, soit bien avant la loi sur la refondation de l’école1 qui, cinq ans plus tard, a inscrit l’EMI au cœur des programmes de classe, l’académie de Bordeaux a été choisie comme académie pilote afin de tester et développer plusieurs dispositifs d’éducation aux médias de l’information. Nous avons ainsi commencé très tôt à mettre en place un réseau de professeurs référents dans les établissements, quand à l’époque il n’y avait ni référent culture ou numérique ou relations internationales comme cela existe aujourd’hui. Cette année par exemple, ce sont 670 professeurs – enseignants documentalistes ou de discipline – qui sont identifiés en tant qu’interlocuteurs privilégiés sur l’académie. Nous travaillons ensemble dans un dialogue régulier. Je leur envoie environ trois fois dans l’année un certain nombre de propositions ou de liens ressource. Eux font remonter les bilans des projets qu’ils mènent en classe, mais également tous les médias qu’ils créent avec leurs élèves (webradio, journal papier, blog, etc.). Ce lien nous permet d’avoir une très bonne visibilité de ce qui se fait dans les établissements scolaires.
Nous avons été également les premiers à créer des classes PEM (classes à projet d’éducation aux médias), des dispositifs où sont réunis jusqu’à six ou sept enseignants autour d’un projet commun visant à faire de l’EMI une voie traversante des disciplines fondamentales. Nous suivons ces classes innovantes – au collège Dupaty de Blanquefort par exemple –, nous les accompagnons tout au long de leur travail. Nous pouvons apporter des ressources, une action de conseil ou de facilitation, mais aussi parfois une aide financière pour une sortie, un achat de matériel, ou encore des moyens sous forme de vacations supplémentaires pour les enseignants engagés dans les projets.
 
Depuis la loi sur la refondation de l’école de 2013, les ateliers pratiques – que ce soit pour l’EMI mais aussi l’action culturelle – se multiplient dans les classes. Pensez-vous réellement que : « pratiquer, c’est comprendre ?
Oui, je suis persuadée que c’est le b.a.-ba. Historiquement, nous avons travaillé avec la presse écrite, la radio, la télévision, bien évidemment sur des activités de décryptage, mais aussi très vite sur des activités de production. Nous avons eu par exemple un partenariat avec France Bleu Gironde pendant presque dix ans : les élèves profitaient chaque semaine d’une heure d’antenne, dans les studios de la radio. Aujourd’hui, nous nous sommes tournés vers de nouveaux médias, vers Internet, vers la webradio, le streaming, mais la pratique demeure notre cheval de bataille. À titre d’exemple, nous collaborons depuis des années avec France 3 sur un dispositif nommé « Vidéo Bahut , dans lequel les élèves fabriquent des reportages d’information, qui ont été un temps diffusés directement dans le journal télévisé et désormais sur Internet. La participation à cette opération a certes pour objectif de susciter une réflexion concrète sur le traitement de l’écriture audiovisuelle de l’information, mais, en amont et avant de produire, nous formons les enseignants aux mécanismes, aux codes de l’outil par des activités d’analyse. Si la pratique est fondamentale pour comprendre, elle ne suffit évidemment pas et c’est là le rôle de l’enseignant de sensibiliser les élèves à la matière qu’ils sont amenés à traiter.
 
Avez-vous noté ces dernières années des évolutions notables dans les demandes des enseignants, notamment en lien avec les actions qu’ils souhaitent mener sur l’éducation à l’image ?
Nous travaillons sur toutes les images d’information. Ceci dit, depuis les événements de Charlie, nous avons beaucoup d’enseignants qui nous ont transmis l’envie de revenir aux fondamentaux, notamment le dessin de presse et les projets sur le sujet se sont bien évidemment multipliés.
Ce qui est assez nouveau pour nous également, et que nous appelions depuis longtemps de nos vœux, c’est le travail entrepris avec le premier degré depuis la loi sur la refondation de l’école. Nous formons les professeurs des écoles, notamment à la lecture d’image d’information en tant que représentation de la réalité, et nous estimons cette avancée cruciale. Nous pensons qu’il est important de commencer le plus tôt possible avec les enfants cette éducation.
Il y a enfin des champs complètement nouveaux à explorer, la datavisualisation2 par exemple. Nous avons lancé plusieurs projets en lien avec cette nouvelle façon de présenter l’information, nous travaillons dans plusieurs établissements de l’académie, accompagnés par le datalab de l’école de journalisme de Bordeaux. C’est une autre piste pour explorer et interroger les images.
 
Aujourd’hui, alors que l’image d’information est de plus en plus utilisée, voire instrumentalisée, comment fait-on pour former à son usage et son décryptage sans prendre parti ou position ?
On essaie d’abord d’être pluraliste dans le choix des sources utilisées. C’est une règle fondamentale, qui permet de plus d’aborder le sujet de la subjectivité, de l’opinion. Après, dans certains cas, par exemple ces derniers mois avec l’administration Trump qui vient de s’installer à la Maison-Blanche, il est parfois difficile de ne pas avoir un discours critique. Nous avons ainsi proposé cette année, dans le cadre de la Semaine de la presse, tout un dossier sur le fact-checking et il y est beaucoup question de la campagne présidentielle américaine.
Après, il est aussi je crois de notre mission d’alerter, ou tout du moins de donner les outils pour appréhender des situations qui semblent très problématiques…
 
www.ac-bordeaux.fr
www.clemi.fr

1. La loi pour la refondation de l’école, votée le 8 juillet 2013, a inscrit l’éducation aux médias d’information de manière transversale dans les différentes disciplines au cœur des programmes, ainsi que dans le socle commun de connaissances, de compétences et de culture.
 
2. « La datavisualisation est l’étude, la science ou l’art de représenter des données de façon visuelle. Cela peut se concrétiser par des graphiques, des camemberts, des diagrammes, des cartographies, des chronologies, des infographies ou même des créations graphiques inédites ou des photos. La présentation sous une forme illustrée rend les données plus lisibles et compréhensibles. » Source : pardaja.net