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07 05 2015

Appelée à faire la lumière sur Claire

Propos recueillis par Olivier Desmettre


Appelée à faire la lumière sur Claire

Elle n’a peut-être pas tort, Anne Duprez, de penser avoir été choisie, puisqu’elle vient poursuivre l’écriture de son livre consacré à Claire Mauriac dans le Chalet même qu’a fait construire, à la fin du XIXe siècle, après la disparition de son mari, la mère de l’écrivain. Une résidence en trois temps, dont le dernier, en octobre une fois le livre terminé, consacré à des rencontres.

Conférencière à Bordeaux depuis une vingtaine d’années, je fais parfois des circuits sur François Mauriac. C’est cette pratique du métier de guide qui m’a amenée à l’idée d’écrire sur sa mère. J’avais envie de la connaître un peu mieux. J’avais même un peu le sentiment que cette dame m’avait appelée
Quand la revue Le Festin m’a dit être intéressée par ce projet, je me suis mise très vite au travail pour que le livre puisse paraître cet automne à l’occasion des 130 ans de la naissance de l’écrivain, et ne pas attendre les 150 ans !
           
J’avais d’abord demandé à visiter la maison que je ne connaissais que de l’extérieur, puis l’idée d’une résidence a germé. Et je suis ravie d’être ici, à double titre, d’abord parce que cela permet effectivement de ne faire qu’écrire et, ensuite, je l’avoue, pour être à l’écoute de la maison, des ambiances…
Quand je suis arrivée il y a deux jours, j’en attendais tellement qu’au début… Je n’ai pas été déçue, non, mais je me suis dit il ne se passe rien.
En fait je crois qu’il fallait que je me pose. Maintenant la maison commence à venir à moi.
Et comme je vis avec cette femme depuis plusieurs mois, j’ai un peu l’impression de l’imaginer ici, parce qu’il y a de nombreuses lettres où elle parle de la maison.
 
Elle était bordelaise, son mari de Saint-Pierre-d’Aurillac, mais sa belle-mère, née Lapeyre, était d’ici. Longtemps ils sont venus dans une maison voisine, qui existe toujours, appelée maison Lapeyre. Apparemment le couple avait déjà le projet de faire construire. Après le brusque décès de son mari, elle voulait, je pense, maintenir une sorte de lien avec lui, très attaché à Saint-Symphorien. Elle voulait aussi faire de la maison un lieu de rassemblement de la famille. Des photos la montrent quelque temps après cette disparition, assise dans le parc avec ses enfants, le regard extrêmement triste. À travers les lettres on comprend combien il était primordial pour elle qu’une fois par an au moins la famille se réunisse ici. Même quand les enfants étaient adultes, il fallait que tout le monde soit là en octobre.
 
Dans mon travail, je cherche à être au plus près des sources et je ne voulais pas faire une compilation de ce qui avait déjà été écrit. Même si, sur elle, il n’y avait pas grand-chose. Le centre François Mauriac de Malagar, avec ses nombreuses archives, m’est une aide précieuse, de même que la bibliothèque municipale de Mériadeck, à Bordeaux, où existent des documents non encore défrichés.
 
Je veux rester assez proche de ce que je lis, tout en recréant la vie, et surtout l’âme, de ce personnage. Je ne cherche pas à faire une thèse sur Claire Mauriac, mais une belle histoire de femme dans laquelle, spécialiste ou non, chacun pourra se retrouver.
Du coup, j’ai aussi découvert la figure de son mari, Paul, peu connu parce que tôt disparu, mais quelqu’un de très attachant, avec beaucoup d’humour. Qui s’appelait Jean-Paul, mais que je tiens à appeler Paul, comme le faisait toute sa famille !
Je suis complètement en immersion. En ce moment, je suis en train d’écrire leur voyage de noces. Ce qui est parfois assez troublant parce que j’ai l’impression d’imaginer ce qu’ils se disent ! Je les fais danser parce que je sais par François Mauriac que sa mère chantait et jouait du piano, situation plutôt normale dans ces familles-là. J’imagine ce qui se passait autour, parfois même je m’autorise quelques parties dialoguées. Le père de Claire était marchand de nouveautés à Bordeaux, il vendait des tissus et des toilettes pour dames, alors j’essaie de reconstituer l’atmosphère de ce commerce, et celui de la ville en général à cette époque.
À l‘origine de ce projet, plusieurs choses qui me touchaient : la photo, assez connue, que je voudrais mettre sur la couverture de mon livre, où l’on voit Claire Mauriac avec le petit François dans ses bras ; et les lettres, nombreuses, où il est question de cet amour, de ce lien particulier entre la mère et cet enfant qu’elle a élevé, dont on sent la force, même encore à l’âge adulte, quand, par exemple, elle lui écrit pour un anniversaire : tu es mon tout-petit parce tu l’es resté, toi, dans toute ton affection.
 
Je voudrais la sortir du stéréotype et je m’élève d’ailleurs contre le fait qu’elle serait la source d’inspiration de Genitrix ! Certes, elle était très croyante mais j’essaie d’expliquer le rôle de la religion pour elle, et aussi l’influence des carcans et des préjugés d’époque.
Au début j’ai lu les pages que Mauriac a écrites sur elle, mais maintenant j’essaie de ne même plus lui faire confiance ! Parce que dans une famille chacun peut avoir une compréhension différente de la mère.
Il y a eu aussi d’autres enfants — ils étaient cinq — avec lesquels existe aussi une correspondance. Le plus souvent, dans ce qu’elle leur dit, elle est très tendre. Peut-être était-elle raide dans son attitude, mais elle n’est pas le personnage sombre que l’on évoque habituellement.
La trame de mon livre passe d’abord par la lumière, même si cela n’empêchera pas de parler de quelques zones d’ombre.
 
Le premier chapitre terminé, je l’ai envoyé à Jean Mauriac1. Je garde l’aimable mot qu’il m’a adressé, sur mon bureau, comme un talisman.

1. Un des deux fils de François Mauriac et le seul de ses quatre enfants encore vivant.

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