L’actu pro

27 11 2019

Appel à la désistance

Par Sébastien Gazeau


Appel à la désistance

Photo : ALCA Nouvelle-Aquitaine

Le 24 septembre 2019 à Angoulême, le 1er octobre à Pessac, les mondes de la culture et de la justice se sont retrouvés autour d’une notion méconnue : la désistance. Soit une nouvelle manière d’aborder le parcours des personnes placées sous main de justice ou sous protection judiciaire, et le rôle que peuvent y jouer les arts de la création et la culture.

 
Initiées par la DRAC1, la DISP2 et de la DIRPJJ3, organisées en partenariat avec ALCA, ces deux journées étaient l’occasion d’affirmer une nouvelle fois l’importance du partenariat établi entre les ministères de la Culture et de la Justice. Depuis 1986, ils travaillent de concert pour que les mineurs et les adultes placés sous main de justice ou sous protection judiciaire puissent participer à des actions culturelles ou artistiques. Décliné dans chaque région sous la forme d’un protocole d’accord4, ce partenariat donne lieu à des projets aux formats multiples : interventions d’artistes ponctuelles ou au long cours, dans le cadre de dispositifs existants ou non, participation à une création collective, diffusion d’un spectacle, d’un film, etc.
 

Pour une culture professionnelle commune

Si toutes les personnes - quel que soit le motif ou le cadre de leur peine - sont susceptibles de bénéficier de ce partenariat, l’idée qu’on s’en fait détermine grandement ce qu’on peut y mettre ou en attendre. D’où la nécessité d’échanger entre professionnels sur ses expériences et ses convictions, ses contraintes et ses inventions. Et parvenir à "se créer une culture professionnelle commune", selon le souhait formulé le 1er octobre par Nicolas Merle (chargé de mission culture/justice au sein du secrétariat général du ministère de la Culture).
 
À la Cité de la Bande Dessinée et de l’Image (Angoulême) comme à Cap Métiers (Pessac), cette ambition passait par la désistance, une notion que la plupart des 250 participants découvraient. Quant aux intervenants ayant pris la parole pour ouvrir ces journées, ils y voyaient un point d’appui pour penser à nouveaux frais les objectifs de cette politique interministérielle et la place des personnes qui y sont impliquées. Un point d’appui, non une panacée. Après que Rémi Titonel (directeur des missions éducatives adjoint à la DIRPJJ Sud Ouest) avait prévenu que la désistance ne se décrétait pas, Alain Pompigne (directeur interrégional des services pénitentiaires de Bordeaux) ajoutait qu’elle pouvait être au mieux une conséquence possible de l’exercice des droits de la personne.
 
Restaient à entendre les doctorante et docteur en sociologie Alice Gaïa et Leïla Delannoy à Angoulême, puis Séverine Dubaissi et Serge Tisseron à Pessac, respectivement responsable de formation au département probation et criminologie de l’ENAP5 et psychiatre. Aux premières intervenantes de chaque journée, la charge de présenter l’histoire et les enjeux de la désistance ; aux seconds, le soin de faire résonner cette notion avec des expériences et des études particulièrement éclairantes.
 

Penser la sortie de la délinquance

La désistance est une notion en vue depuis 2012 en France. Issue du monde anglo-saxon, elle permet de porter un autre regard sur la criminalité, de dépasser les "étiquetages qui enferment", selon l’expression d’Alice Gaïa, à l’instar de la figure de l’homme criminel du Moyen Âge, considéré comme condamné dès sa naissance et définitivement incorrigible. Elle offre un support théorique pour surmonter les conclusions fatalistes plus récentes d’un Robert Magnus Martinson, sociologue américain dont la doctrine du Nothing works (« rien ne fonctionne ») développée dans les années 1970, a profondément influencé la perception que l’on pouvait avoir des personnes dites criminelles. Si l’habitude a été de se demander pourquoi une personne entre en délinquance, les tenants de la désistance cherchent à comprendre comment on en sort.
 
 

"Si l’habitude a été de se demander pourquoi une personne entre en délinquance, les tenants de la désistance cherchent à comprendre comment on en sort."

 
 
Pour ce faire, ils proposent un cadre de pensée qui envisage la sortie de la délinquance comme un processus long, complexe et non-linéaire. Dans cette perspective, récidiver n’est pas forcément le signe qu’une personne ne s’en sort pas ; il suffit par exemple d’analyser les raisons et la manière dont elle a récidivé pour découvrir qu’elle se trouve, peut-être, au fond, sur la « bonne voie ». Une telle approche n’est pas sans risque. Selon Séverine Dubaissi, elle implique d’accepter que toute personne puisse changer, et que changer soit difficile. Et que ce n’est pas le privilège des personnes dites criminelles d’avoir des difficultés à renoncer à ce qui les rassure, quand bien même cela serait néfaste pour elles-mêmes ou pour les autres.
 
La désistance nécessite donc de faire attention à ce qui ne se voit pas spontanément : ce qui s’est passé pour une personne entre sa sortie de prison et une récidive par exemple, ou ce qui fait que l’on n’est pas délinquant. La sociologie dispose de méthodes et d’outils pour appréhender cette dimension peu ou non visible. Elle sait mettre en évidence l’importance des ressources sociales, culturelles et éducatives dans le parcours des individus. Alice Gaïa insistait pour sa part sur les trois cadres structurants que sont la famille, le logement et l’emploi, trois éléments de stabilité auxquels il est plus que jamais difficile d’accéder, et plus encore pour d’anciens détenus en cours de réinsertion. Penser la sortie de la délinquance, c’est plus généralement réfléchir à ce qu’une société est en mesure d’offrir aux individus, a fortiori lorsqu’ils en ont été bannis. D’où cette question posée par Séverine Dubaissi, qui oblige à se demander si le mythe de l’homme criminel, prédestiné et incorrigible, ne reste pas d’actualité : à partir de quand une société considère-t-elle qu’une personne n’est plus délinquante ? Est-elle même capable de concevoir cette possibilité ?
 

Le soutien précieux des arts de la création et de la culture

La désistance offre la possibilité, à la société, de regarder autrement la délinquance et les manières d’en sortir, et aux individus, d’être accompagnés dans leur propre élaboration subjective. Leïla Delannoy et Serge Tisseron devaient montrer comment les arts de la création et la culture pouvaient être un soutien précieux dans ce double processus de transformation.
 
Le 24 septembre à Angoulême, Leïla Delannoy défendait une approche éco-systémique de la question, regardant l’individu en détention comme un sujet toujours pris dans une multitude de relations, physiques et symboliques. À ce titre, elle se refusait à penser qu’une personne puisse être désocialisée : même la prison est un espace socialisateur. Cette conception l’amenait à envisager le fait social sous l’angle d’une imbrication d’espaces sociaux, et à aborder l’individu comme le produit d’interactions infinies entre son intériorité et des extériorités. Les projets artistiques dont elle allait parler devaient ainsi être considérés en tant qu’espaces sociaux autres, intégrés à celui de la prison. À charge pour les artistes intervenants et pour le personnel encadrant de savoir faire cette distinction, et de faire de ce « décalage » le moyen privilégié pour les détenus de se (re)présenter autrement. L’expérience menée à la maison centrale d’Arles illustrait parfaitement cette thèse. Depuis plusieurs années, une troupe de théâtre composée de prisonniers et d’acteurs professionnels y fabrique des spectacles. Contre toute attente, les détenus engagés dans cette aventure ont littéralement changé de rôle, se découvrant les uns aux autres capables d’être aussi des acteurs de théâtre.
 
Changer de rôle suffit-il à changer en profondeur ? Une semaine plus tard, Serge Tisseron abordait cette question sur le terrain de la psychologie. D’après lui, le « désir d’extimité » pousse l’individu à communiquer sur sa vie intime dans le but de mieux se l’approprier. Mais cette réappropriation n’est possible et profitable que si les autres prennent réellement en compte ce qui s’exprime. Dans le cas du processus de sortie de la délinquance, processus qui implique un « changement de rôle » du délinquant en passe de se réinscrire autre et autrement dans la société, il faut que l’environnement accueille ce changement en changeant à son tour. Pas de désistance qui ne soit partagée : l’individu et le milieu (pénitentiaire, familial, sociétal, etc.) doivent « désister » ensemble. Selon Serge Tisseron, l’empathie est une ressource fondamentale pour réaliser cette transformation, ressource particulièrement sollicitée dans le cadre de pratiques artistiques et culturelles. En se confrontant aux résistances de la matière, en apprenant à les surmonter ; en découvrant d’autres visions du monde, en se risquant à les partager ; en prenant le temps de faire avec ce qu’il advient, on comprenait que les arts de la création et la culture pouvaient apporter plus qu’un agréable passe-temps : de véritables portes de sortie.
 
 
1DRAC : Direction régionale des affaires culturelles
2DISP : Direction interrégionale des services pénitentiaires
3DIRPJJ : Direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse
4En Nouvelle-Aquitaine, ce protocole de coopération régional a été à nouveau signé en octobre 2017 par la Drac Nouvelle-Aquitaine, la Disp de Bordeaux et la DIRPJJ du Sud-Ouest.
5ENAP : École nationale d’administration pénitentiaire