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22 octobre 2014

Antoine Barraud, cinéaste heureux

Par Nathalie André


Antoine Barraud, cinéaste heureux

© Mélanie Gribinski / Écla Aquitaine

Auteur, réalisateur et producteur, Antoine Barraud présente quasiment une œuvre par an depuis 2004. Après Les Gouffres – qui a reçu un beau succès public cette année –, il vient de terminer son deuxième long-métrage, Le Dos Rouge, qui sortira en salle en mars 2015. En résidence d’écriture cinématographique au chalet Mauriac en octobre 2014, il est venu travailler sur son nouveau scénario, Monument Valley.

Antoine Barraud – Ce projet, j’y travaille depuis le printemps 2013. J’ai choisi de faire un séjour court ici, suite au dépôt d’une 1re version du scénario à l’aide au développement de l’Aquitaine. Un premier comité de lecture m’a donné son avis et, avant de m’entretenir avec le second, je souhaitais venir m’immerger ici pour réfléchir et poser tous les axes de réécriture nécessaires.  
Mon précédent film, Les Gouffres a été fait avec l’aide de la Région Aquitaine. L’histoire se passait dans le sud de l’Argentine mais on a tourné ici parce qu’une grande partie du film nécessitait une grotte et que les plus belles et les plus praticables qu’on a trouvées sont à Bétharram, à côté de Pau. La région possède une grande variété de paysages si bien qu’on a pu faire, également dans le Béarn, tous les intérieurs, dans un hôtel désaffecté. C’était absolument crédible et je me suis régalé. L’équipe d’Écla, notamment Raphaël Gallet, et les techniciens que je mettais onze heures par jour sous terre, en février, – ce qui est quand même extrême – ont été tellement enthousiastes et compétents que j’ai envie de revenir travailler ici avec eux.  

Ce nouveau scénario, c’est une histoire d’amour qui se passe en France, au Brésil et en Arizona. Les deux personnages ont une vision poétique et très ludique de la vie. Ils cherchent à se renouveler, à s’auto étonner, à se surprendre, dans une démarche de bonheur, mais le tout avec légèreté et profondeur. Le côté  « noir » du cinéma d’aujourd’hui me donne envie d’ouvrir la fenêtre pour faire entrer de l’air et pour montrer une image positive, celle où le bonheur entre deux êtres, surtout homosexuels, est possible.  

J’avais fini par intégrer que mes précédents films comme Monstre, Déluge, etc., tirent un peu sur la douleur. Et, pendant les projections du Dos rouge, j’ai été sidéré d’entendre les gens rire et ça m’a rempli de joie. Ça me plaît d’aller par là. Je pense vraiment qu’on peut être joyeux et profond dans un cinéma de recherches, qui expérimente autant des personnages que des formes narratives. Des réalisateurs qui travaillent sur la joie, aujourd’hui, à part Alain Guiraudie (cf. L’Inconnu du lac) il y en a peu et encore, même là, ça finit mal... Je trouve ça tellement important ce qu’il fait : il cherche du point de vue du langage, de la mise en scène, du ton, des thématiques, des lieux qu’il filme – il va faire des westerns dans le Languedoc – il est soutenu, il réussit à toucher et à être vu. Parfois je me dis que c’est citoyen d’aller voir les films de gens comme lui ou comme ceux de Leos Carax ou de  Philippe Grandrieux, qu’on les aime ou pas...  

En tout cas, pour ce film j’en suis à l’étape de l’écriture qui m’est plus naturelle que celle de tourner même si j’adore tourner. Avant je concevais le tournage comme un pourcentage de perte par rapport au rêve du film, à la force esthétique et émotionnelle entrevue. À l’écriture, il n’y a pas de perte, le flash fait toujours 100 %. En revanche, au tournage, là, ça commence à raboter et au montage, encore plus. Avant quand je tournais, je perdais 80 % du flash du film, maintenant je perds 40 %. Avant, si pour une scène j’avais écrit que la table était blanche, j’étais déprimé si on me trouvait une table noire. Là, je commence à être heureux que la vie m’amène une table noire. Et ce changement d’état d’esprit change aussi ma manière de faire.  

Le cinéma a la particularité d’avoir plusieurs étapes et aucune ne pourrait exister en soi. Et ça nécessite des talents différents. C’est une des raisons pour lesquelles j’aime travailler, sur chaque étape, avec d’autres personnes, en binôme. Sur ce projet, j’aimerais associer un co-scénariste, pour la partie au Brésil. Il y a des réalisateurs qui écrivent, tournent, montent, produisent. Je trouve que le travail en complémentarité m’apporte plus, ça crée des regards différents. C’est assez grisant parce que ça permet de parcourir des chemins où on n’irait pas tout seul. Ça fait partie des bonheurs du cinéma quand ça fonctionne et quand ça surprend. Et ça, c’est aussi la magie du cinéma.

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