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Anthropologie de la palombe

Anthropologie de la palombe

Photo : "Les Proies" - Gabriel Roman

Par Geoffrey Lachassagne


Peut-être que la plus belle chose que le cinéma puisse offrir, c’est de nous amener où nous ne sommes jamais allés. Cet ailleurs se trouve parfois au détour de notre chemin quotidien. Il était juste sous nos yeux, voilé par toute une vie d’habitude. Marine de Contes nous fait ce cadeau-là avec Les Proies. Mais attention, on n’entre pas comme ça dans une palombière.

 
« À l’époque, j’animais un atelier vidéo à Saint-Michel-de-Castelnau. Les enfants ont voulu faire un film dans une palombière et nous sommes allés demander à plusieurs personnes de visiter la leur. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Olivier Lamoulie, le grand-père. C’était l’été, il n’y avait pas d’oiseaux, la palombière était comme une coquille vide. Mais Olivier a insisté pour que je revienne à l’automne voir ce qu’était une chasse. Alors je suis revenue, d’abord sans caméra. Là, j’ai bien senti que si je n’avais pas été invitée, il m’aurait été impossible de toquer à la porte pour demander à jeter un œil… J’ai passé la journée avec eux, et lorsque j’y suis retournée le lendemain, j’ai eu droit à une visite guidée : Olivier expliquait, décrivait, mais ce n’était pas la chasse. À ce moment, je n’étais pas du tout intégrée, mais je sentais de sa part un réel désir de partager. Je lui ai demandé si je pouvais revenir un jour de chasse. Olivier était fier, mais en même temps, je générais une suspicion. La première chose qu’ils m’ont demandée, c’est si je n’étais pas écolo. Pour eux, il y avait un gouffre entre chasseurs et écolos. Et c’est vrai que je me sentais plus proche des écolos que des chasseurs, de manière générale. Mais j’avais envie de comprendre, de me défaire de mes préjugés… parce que, évidemment, j’en avais un paquet. Il a fallu du temps, mais ils ont fini par m’inviter “vraiment” à la chasse.

J’avais passé un cap, mais je sentais toujours que je pouvais me faire éjecter à tout moment. Rien n’a jamais été acquis. Olivier se référait à moi comme à une “estrangère”, or “les estrangers ont tendance à transgresser les règles, ils ne se rendent pas compte”. La confiance était fluctuante. Et c’est vrai que j’ai commis plusieurs erreurs : j’ai par exemple déclenché un piège en filmant dehors, alors que la règle veut qu’on ne sorte pas lorsqu’il y a des oiseaux. Pourtant, si j’avais respecté leurs règles à la lettre, je n’aurais pas pu faire de film. J’ai donc joué avec les frontières de la confiance, notamment pour faire des plans à l’extérieur, sans quoi j’aurais été confinée dans les couloirs.
 
Mais quelque chose était passé entre Olivier et moi. Sans lui, je n’aurais pas eu accès à son fils quinquagénaire, ni à son petit-fils. Je suis allée voir d’autres palombières, mais aucune ne regroupait trois générations comme celle des Lamoulie. Cette dimension était très importante pour moi, parce que la transmission est un enjeu central dans tous les rites, puisqu’elle détermine s’il perdure ou pas. Lorsque Olivier m’a invitée à visiter sa palombière, c’était pour me montrer que “ça existait encore”… Lui ne pensait pas à la pratique de la chasse à la palombe en général, mais à son espace, qui allait bientôt être détruit : les pins qui abritaient la palombière allaient être coupés, il le savait, rien ne pourrait l’empêcher. »

 

"Et c’est justement parce qu’elle nous épargne toute « folklorisation » de la chasse qu’elle parvient à capturer autre chose : un certain mode de transmission, reposant sur une longue intimité entre les générations, et dont nous pressentons la disparition."



C’est dans cette faille minuscule que Marine de Contes s’est engouffrée, et nous à sa suite. Et ce n’est pas la moindre de ses audaces que de nous donner à voir le réel comme il s’est donné à elle : avec réticence, avec pudeur. Mieux : elle a l’honnêteté de ne pas faire passer pour familier ce qui nous est étranger, pour transparent ce qui demeure obscur. Elle ne balise pas notre visite, ne nous fournit aucun mode d’emploi, ne nous dit jamais quoi penser. Nous voyons trois générations accomplir des gestes avec le sérieux que réclament les jeux d’enfants, ou les rites religieux. Nous voyons le petit-fils peiner à imiter ses aînés. Nous sentons le poids de la responsabilité sur les épaules du fils. Et la détente du grand-père, comme s’il savait son temps échu. Mais les règles auxquelles ce petit monde obéit demeurent inaccessibles au profane. Pour une bonne raison : ce n’est pas le problème de Marine de Contes. Et c’est justement parce qu’elle nous épargne toute « folklorisation » de la chasse qu’elle parvient à capturer autre chose : un certain mode de transmission, reposant sur une longue intimité entre les générations, et dont nous pressentons la disparition. La palombière en est le lieu, et notre parcours initiatique est aussi un parcours dans l’espace. Labyrinthique.
 
« On arrive en voiture par un long chemin forestier. Il est ancien, plein d’ornières et, curieusement, il zigzague alors qu’ici toutes les routes filent droit sur des kilomètres… On arrive enfin à un espace défriché, où l’on peut laisser les voitures sous l’abri des pins. Sur un arbre, on trouve une poignée et deux écriteaux : “Tirez sur la poignée et attendez le hop”, et “Si jamais la poignée ne marche pas, sifflez et attendez le hop”. D’ici, un câble court sur près d’un kilomètre entre les pins et nous relie au cœur de la palombière. Donc on tire sur la poignée, la clochette sonne là-bas et, si jamais le ciel est dégagé, les chasseurs lancent un long cri rauque : “Hôôôp”. Mais s’ils sont en train de chasser, ils sifflent : ça signifie qu’on n’est pas autorisé à s’avancer au-delà de cette limite.
De là, il y a deux chemins. Le premier est droit, bien dégagé, et on peut l’emprunter lorsqu’il n’y a pas d’oiseaux aux environs ; le second, beaucoup plus discret, serpente à couvert entre les fougères. Tous deux mènent à une petite porte de bois : on la pousse doucement, puis on se glisse dans un couloir couvert d’aiguilles de pin et de brande séchée qui forment un camouflage naturel, couleur rouille et gris clair. La galerie est basse, il faut marcher courbé, et suivre un long couloir jusqu’à un carrefour qui nous donne le choix d’aller à droite, à gauche, au centre… On peut se perdre. Si l’on prend à gauche, on parvient après un moment à l’entrée d’une cabane. À côté de la porte, il y a une étagère de bois, avec des encoches pour placer les fusils : il est absolument interdit d’entrer avec une arme.
 

"Ce n’est qu’une fois le film terminé que Marine de Contes s’est sentie pleinement intégrée."



La palombière est construite de façon tentaculaire et la cabane est son centre névralgique. Les chasseurs y passent le plus clair de leur temps. C’est une pièce conviviale, dans laquelle se trouvent une cuisinière, une table, un canapé… Une petite ampoule brille au plafond. Au-dessus s’élève la tourelle d’observation – le garde – où se rejoignent tous les câbles tendus vers les extrémités de la palombière, les pièges et les appâts.

Depuis la cabane, des galeries partent dans toutes les directions. Si l’on poursuit plein nord, à travers un couloir qui semble de plus en plus délabré, nous parvenons à une salle munie de meurtrières, qui permettent d’observer le piège : des filets sont placés au sol et peuvent se refermer d’un coup grâce aux câbles qui filent jusqu’au garde. D’autres sont reliés aux arbres, où se trouvent les appâts – des palombes sauvages capturées les années précédentes. En tirant sur une manette, les chasseurs peuvent les déséquilibrer et leur faire battre des ailes, ce qui va attirer d’autres oiseaux. Une porte permet d’accéder au piège et aux appâts, qu’il faut nourrir, abriter tous les soirs. Un peu plus loin, on voit déjà les premiers pins coupés, la lisière qui ne cesse de se rapprocher…
Avec un drone, j’ai tourné un plan qui dévoilait toute la palombière, son dessin en étoile, ses galeries… et j’ai choisi de ne pas le montrer. Ça n’avait pas de sens de dévoiler cette architecture au début du film : je voulais que le spectateur découvre petit à petit l’espace au sol, avec cette sensation de dédale que j’avais eue moi-même. Et ça n’avait pas plus de sens de le montrer à la fin, parce que la palombière était détruite. »
 
Ce n’est qu’une fois le film terminé que Marine de Contes s’est sentie pleinement intégrée. Elle tenait à leur montrer le film. Olivier s’est dit fier : « Ma palombière va continuer d’exister, j’avais raison de te faire confiance. » Il a accueilli avec joie l’annonce d’une projection à Paris. « Je n’y suis jamais allé. Au moins mon image l’aura fait. » Mais lorsque la réalisatrice lui a proposé de montrer le film à Saint-Michel-de-Castelnau, il a répondu dans un souffle : « Je n’y tiens pas… »

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