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18 02 2019

Anne-Laure Boyer, médiatrice et passeuse de zones intermédiaires

Par Élise Dudézert


Anne-Laure Boyer, médiatrice et passeuse de zones intermédiaires

Photo : Quitterie de Fommervault-Bernard

Travaillant sur la mémoire des lieux et des personnes qui les traversent, Anne-Laure Boyer est sensible aux questions de déplacement forcé et tente de mettre en visibilité les mémoires disparues. Lauréate de la résidence numérique 2018 du Chalet Mauriac, elle y a approfondi son projet d’atlas virtuel, Atlas Occulto, qui explore l’imaginaire des mondes engloutis et par là-même, notre relation au temps, à l’oubli et la perte.

 
Plongés dans l’obscurité, quelques lampes allumées disposées autour d’une table centrale, une projection au mur. Anne-Laure Boyer nous présente son œuvre Atlas Occulto, en cours d’écriture au Chalet Mauriac. Un périple au cœur de villages espagnols engloutis sous des lacs de retenues pour construire des barrages hydrauliques, des habitants expropriés qui reviennent sur les lieux, des témoignages, des souvenirs, des traces. Anne-Laure nous laisse fouiller dans des valises remplies des objets qu’elle a pu récupérer ou qu’on a pu lui confier là-bas : pêle-mêle des photos de famille, des carreaux de sol, des cartes postales, des coupures de presse … Un matériel qui l’accompagne en résidence.
 
Le voyage a commencé sans que nous nous en rendions compte. Anne-Laure nous explique le travail mémoriel qu’elle a mené avec les villageois exclus de chez eux, ouvre des cartes topographiques qu’elle a recomposées, commente son projet de documentaire, nous éclaire. L’itinérance déborde des frontières vers la Roumanie, la Russie, vers d’autres villes et villages sacrifiés et fantomatiques, revient vers l’Espagne et la guerre civile, se recoupe avec les ambitions politiques et financières pour lesquelles on sacrifie la nature et les hommes, sans complexe.  Deux heures de circulation dans une histoire méconnue qu’elle nous fait traverser au rythme de nos sensations, pulsations et interrogations.
 
Les lumières se rallument, la salle est rangée, les valises refermées. Fin de la première partie du voyage. Encore un peu étourdie, j’en entame un autre, seule avec elle, en tête à tête. En travaillant à notre entretien, je savais qu’il ne serait pas possible de la définir par une catégorie, une discipline, un style artistique précis.  Sa formation initiale ? Plurielle : les Arts plastiques à Paris, l’Art déco à Strasbourg et les Beaux-Arts en Italie. Pas de médium de prédilection : elle travaille aussi bien avec la photo, le film, l’installation, l’écriture.  Pas de posture revendiquée non plus : vidéaste, archiviste, artiste, porte-parole.  Elle laisse son travail s’épanouir au rythme du cheminement et de l’approfondissement de ses recherches.
 
 

"Loin des pressions, son séjour au Chalet lui a permis de bénéficier d’un temps de recherche fondateur qui lui ouvre une nouvelle perspective de création en utilisant l’écriture, technique qu’elle avait jusqu’alors peu exploitée."

 
 
Libre, Anne-Laure a aussi développé une incroyable puissance de réceptivité. Elle part à la rencontre et se laisse traverser.  C’est ainsi qu’elle s’est lancée dans son projet Atlas Occulto, sans point de départ figé. Elle prend sa voiture, file en Espagne. Le temps d’une escale, des points qui l’intriguent sur Google Maps, des photos qui l’interpellent. La rencontre avec ces villages disparus est faite. Leur histoire vient croiser et nourrir ses travaux précédents sur les expropriations, les rénovations urbaines, les réappropriations d’espaces désertés. L’idée d’une nouvelle œuvre, qu’elle vient approfondir en résidence à Saint-Symphorien, émerge.
 
Au départ, elle était venue pour relier tout le matériel qu’elle avait récolté. Travailler avec le numérique pour y naviguer, mieux comprendre, mieux rendre compte. Et puis, à force d’assembler, désassembler, l’idée d’un livre, d’une restitution au format papier finit par s’imposer. Un atlas revisité.  Loin des pressions, son séjour au Chalet lui a permis de bénéficier d’un temps de recherche fondateur qui lui ouvre une nouvelle perspective de création en utilisant l’écriture, technique qu’elle avait jusqu’alors peu exploitée.
 
 

"Conserver pour garder une trace, redonner vie, faire réapparaître ce qui semblait éteint, terminé."

 
 
L’œuvre d’Anne-Laure est dense, plurielle, centrée sur une intrigue qui l’interpelle et dont elle tire les fils avec curiosité : la constitution de la mémoire des lieux, des personnes qui les traversent. Et puis derrière, comme en arrière-plan, comme en profondeur, on décèle aussi dans ses travaux un effort constant pour éviter l’oubli, la démolition, l’abandon. Conserver pour garder une trace, redonner vie, faire réapparaître ce qui semblait éteint, terminé. Comme si il lui était difficile d’accepter la rupture, l’enfermement autant que le conditionnement, la classification. Ses œuvres nous plongent dans des univers suspendus, des immeubles comme en apesanteur, des cabanes dans les arbres, des trésors cachés, des chemins perdus. Pas vraiment de dedans ou de dehors, pas de rupture totale non plus entre le passé, le présent, le futur. Des lieux et des existences maintenus hors du temps comme pris dans un flux, une continuité palpitante.
 
Anne-Laure Boyer propose avec simplicité et intensité un autre regard sur les lieux, les êtres, la vie. Elle travaille à ouvrir, au milieu de nos espaces contraints, des zones intermédiaires, plus denses et plus fluides dont elle se fait médiatrice et passeuse...  si tant est que l’on accepte comme elle de s’y immerger, librement et totalement.
 
 

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