Les métamorphoses du réel : livre et cinéma animés

Andrei Ujica : l’archive au croisement de l’histoire et du romanesque

Andrei Ujica : l’archive au croisement de l’histoire et du romanesque

Photo : "L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu" d'Andrei Ujica - Les films du camélia

Par Arnaud Hée


Arnaud Hée est depuis décembre 2017 programmateur à la Cinémathèque du documentaire au sein de la Bibliothèque publique d’information au Centre Pompidou. Il est aussi critique de cinéma (Images documentaires, Études, Bref), auteur d’un long entretien avec Andrei Ujica et d’une critique de sa filmographie, publiés sur critikat.com.

 
Il est rare qu’en seulement trois films une œuvre puisse paraître si grande ; c’est le cas de celle d’Andrei Ujica, auteur d’une trilogie dite de la fin du communisme : Vidéogrammes d’une révolution (coréalisé avec Harun Farocki, 1992), Out of the Present (1995) et L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu (2010). Cette impression de grandeur de l’œuvre est sans doute conférée par la multitude de vertiges : de l’image, de l’archive et de ses usages, de l’Histoire et de la fin d’un monde, de dramaturgies faisant appel à un romanesque débridé, vertige au sens propre de Sergei Krikaliev et de ses acolytes dans Out of the Present. Dans ce film, les cosmonautes scrutent la Terre depuis leur exil cosmique ; tout particulièrement Krikaliev qui part soviétique en mai 1991 et revient russe en mars 1992, vivant cette « révolution » depuis l’espace, en accomplissant presque 5 000 « révolutions terrestres » durant son séjour prolongé en orbite à bord de la station MIR. Vidéogrammes d’une révolution scrute quant à lui les journées de décembre 1989 qui conduisent à la chute et à l’exécution des époux Ceausescu, une révolution passant pour être la première vécue en direct à la télévision. L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu fait se déployer la vie du Conducator au pouvoir, de son apparition, lorsque meurt son prédécesseur (Gheorghe Gheorghiu-Dej) en 1965, à la fin de son règne, tandis que la fresque intègre comme prologue et épilogue des images du procès fatal au couple dictatorial.
 
Les trois films sont de formes beaucoup trop dissemblables pour que l’on puisse parler d’une « méthode Ujica ». Mais ces formes sont unies par le fait que le cinéaste réalise essentiellement sans tourner. C’est totalement le cas pour Vidéogrammes d’une révolution – composé d’images télévisuelles, de vidéos professionnelles et amateurs tournées lors des événements de décembre 1989 – et L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu, dont le montage puise dans le monumental matériau de propagande du régime du dictateur roumain : 1 000 heures étaient conservées à l’Archive nationale du cinéma et à l’Archive de la télévision nationale. Out of the Present diffère quelque peu puisque le prologue et l’épilogue sont constitués d’un tournage tandis que les images dans l’espace, cette sorte de journal filmé des cosmonautes, ont donné lieu à une préparation sur Terre, avec Vadim Ioussov, le chef opérateur de Solaris d’Andrei Tarkovski.
 
 

Images remises en scène

Il n’en reste pas moins qu’Ujica est pour l’essentiel un cinéaste qui travaille avec des images déjà là, et dont les récits épousent ceux de l’histoire de la fin du communisme en Europe et ex-URSS. Alors que tout le pousse à illustrer l’Histoire avec ces images – comme tant de formes audiovisuelles le font, plus ou moins bien –, il réalise des films qui découlent certes directement des événements, mais dans une dimension réflexive, méditative et critique. L’idée n’est en effet pas d’attester, d’illustrer ou de vérifier l’Histoire, mais de l’interroger et de la déconstruire. Dans Vidéogrammes d’une révolution, un intertitre pose la question de l’association entre « Caméra » et « Vérité » (« Kamera und Wirklichkeit »), dans un film qui met en crise cette relation entre images, faits et événements historiques. « Le film était possible parce qu’il y avait l’Histoire. Sans s’en apercevoir, comme en se déplaçant sur l’anneau de Moebius, on a changé de côté. Nous regardons et sommes obligés de penser. Si le film est possible, alors l’Histoire est également possible. » Plus tôt dans le film, une séquence donne du grain à moudre à la voix off de la fin : lorsque Constantin Dascalescu, Premier ministre déchu, doit répéter une seconde fois qu’il abandonne son poste devant la foule, parce que la télévision n’est pas parvenue à enregistrer sa première démission. Pas d’événement sans image : ce qui était une intuition au début des années 1990 est devenu un parfait et puissant énoncé de notre civilisation des années 2010.
 
La démarche d’Ujica se fonde sur un mouvement de réappropriation et de déplacement du flux des images : il y a beaucoup d’images de ces événements, mais pas assez de regards et de pensées sur celles-ci. Variante : il n’y a pas de mauvaises images, même de propagande, juste de mauvais regards. Pas assez de temps non plus. Ces trois films s’agencent en effet comme des « retours sur images » favorisant une pensée que le flux quotidien – aujourd’hui comme hier – ne permet pas. Les images sont ainsi à « remettre en scène ». Après avoir vu cette trilogie, il n’est plus possible d’ignorer que toute opération cinématographique – et plus largement audiovisuelle – est un déplacement de la réalité qui fut saisie (qu’elle soit documentaire ou fictionnelle) : à la prise de vue (où, déjà, on place le cadre de l’image, le cadre sonore en disposant le micro, cadres et micros éventuellement déplacés durant les prises) ; en aval lors des opérations de montage, de mixage, d’étalonnage, dans certains cas le commentaire, les voix off ou over. La position critique et réflexive découle du fait qu’Ujica procède à une manipulation de ces images déjà là, mais celle-ci est vertueuse, elle sert à les reprendre en main, à les retourner, les détourner, en les remontrant, en les remontant différemment de leur usage premier. Cette trilogie déploie des formes qui pensent (l’image, le cinéma, l’Histoire), elle vise à armer les yeux, à construire la possibilité d’un savoir voir.
 


Recherche romanesque et autobiographique

« Plus que par le documentaire, je suis surtout intéressé par la fiction, et d’ailleurs je ne me considère pas comme un documentariste1. » Ces propos d’Ujica peuvent surprendre tant sa filmographie laisse entendre le contraire. Puis il ajoute : « Mais quand on a la possibilité d’utiliser ces fragments, pourquoi faire une mise en scène artificielle, pourquoi recréer ? C’est donc un choix stylistique qui est aussi d’origine théorique […]2. » Cet usage des images déjà là, à « remettre en scène », se fait avec la conviction que la puissance romanesque, « fictionnelle », est contenue dans ces fragments émanant du réel. Ujica n’est absolument pas attaché à l’étiquette documentaire, son horizon est ainsi le romanesque3. Il rapproche volontiers sa démarche des recherches d’un John Dos Passos, qui s’accomplissent dans U.S.A. (1930-1936, trilogie comprenant Le 42e Parallèle, 1919 et La Grosse Galette), ouvrage-somme où se déroule un dialogue entre romanesque et non-fiction. Il s’agit d’un collage-montage littéraire virtuose entre différentes modalités narratives : le flux autobiographique de l’auteur selon la technique du « courant de conscience » (qui apparaît dans le roman sous l’intitulé de « Camera Eye » – « Œil de la caméra ») ; les « actualités » (intégration de coupures de journaux, de fragments d’articles) ; des biographies, certaines de personnages historiques, d’autres imaginaires.
 
On perçoit bien comment cette inspiration s’imbrique tout particulièrement dans Out of the Present et L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu, ce dernier intégrant – ironiquement – le projet littéraire à son intitulé. Si le dessein est bien d’élaborer une narratologie de l’Histoire, il s’agit aussi d’y insuffler une dimension romanesque. Parmi les procédés littéraires à l’œuvre, la voix off de Krikaliev dans Out of the Present est fictionnelle – écrite par Ujica et non par le cosmonaute – tandis que le film est par ailleurs doté d’une incontestable portée documentaire. En s’énonçant comme une introspection, L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu se déroule selon la technique du « courant de conscience » utilisée par John Dos Passos : la remémoration des temps de son règne vécue dans l’intériorité du dictateur, à partir des « actualités » dont il fut le commanditaire et metteur en scène. Le mouvement de réappropriation des images fonde ainsi une démarche autobiographique également pour Ujica, une recherche pour se définir dans le collectif, une interrogation de la pression des turbulences de l’Histoire sur sa propre biographie individuelle, d’artiste et de citoyen. Andrei Ujica se tient face à ce vertige, et le met en partage avec chacun d’entre nous.
 
 
 
1. Entretien avec Andrei Ujica, « Retour sur une trilogie », Critikat, 3 janvier 2012, https://www.critikat.com/actualite-cine/entretien/andrei-ujica-2
2. Ibid.
3. De formation littéraire, il a enseigné la littérature comparée en Allemagne, pays (alors la RFA) où il s’est installé après s’être exilé de Roumanie à la fin des années 1970.

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