Entretiens > Rencontre avec…

02 07 2018

Alfred, créateur au long cours

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Alfred, créateur au long cours

Photo : Chloé Vollmer-Lo

Alfred est scénariste, dessinateur, illustrateur, et réside à Bordeaux. Lauréat du « Fauve d’or » pour l’album Come Prima en 2014 au festival d’Angoulême, il a co-signé avec Olivier Ka Capitaine Fripouille, paru en 2017, et s’apprête à nous offrir Senso qui paraîtra chez Delcourt.

 
Vous partagez avec Richard Guérineau et Régis Lejonc « L’atelier Flambant Neuf », nom choisi après la destruction du précédent par un incendie dans le quartier Saint‑Pierre. On sait votre processus de création sans tabou. Comment pourriez-vous définir votre cadre de travail ? Vous arrive-t-il de le rêver autrement ?
 
Depuis plus de quinze ans, l’atelier que je partage avec mes amis est un refuge. Ce que nous y partageons au quotidien va au-delà de notre profession. C’est un rassemblement affectif. Grâce à nos univers et à nos tempéraments différents, nous nous complétons. Concrètement, chacun travaille sur ses propres projets, mais les passerelles et discussions entre nous sont permanentes. Quand l’un a des doutes ou bloque sur telle image, un autre l’aide à s’en dégager. L’énergie et la dynamique de l’atelier me sont indispensables. Elles me nourrissent autant qu’elles me stimulent. Et j’aime ce que font mes amis.
 
 
La prise de notes fait partie intégrante de votre méthode de travail. Plus globalement, que devez-vous à l’écriture ? Je pense à l’importance de votre « vide-poche » dans l’élaboration de Come Prima à Venise. En rapport, quelle relation entretenez-vous avec la littérature ?
 
J’ai commencé à prendre des notes dans des carnets, il y a une dizaine d’années. Souvenirs, choses vues, vécues ou entendues, questionnements personnels, débuts d’idées, etc. Beaucoup de dessins, aussi. Avec le temps, l’écriture a pris de plus en plus de place. La fiction se mêle aux anecdotes vécues. Je vais toujours chercher la matière dans ces carnets. C’était le cas pour Come Prima. À l’origine, je ne pensais pas faire un livre de ces notes si personnelles, liées à mon retour en Italie, à Venise où j’ai vécu. Pour ce qui est de la littérature, des livres en général, je suis toujours en train d’en lire plusieurs à la fois. J’ai besoin de m’embarquer dans différents univers. J’aime également me confronter à un roman qui m’a bouleversé, en faire une bande dessinée. J’ai déjà adapté des romans de Roland Topor, Guillaume Guéraud. Et puis, je vis entouré de bouquins !
 
 
En 2017, l’association Lettres du monde vous propose d’animer des ateliers auprès de bénéficiaires de l’association Promo-femmes du quartier Saint-Michel à Bordeaux. S’en suit la publication de Tout près d’ailleurs, publié par Le Festin. Indiscutable est votre ouverture à l’altérité. Vous êtes-vous senti en situation de compréhension réciproque avec les participantes ?
 
Il s’agissait de faire un carnet de voyage « immobile » de petites choses très personnelles de ces femmes de l’association liées à leurs pays d’origine : une rue, la couleur d’un mur, une odeur, un souvenir d’enfance. Je me suis installé en face d’elles, je les ai écoutées et je me suis laissé porter. Très vite, nous n’étions plus dans cette pièce modeste d’un immeuble du quartier Saint‑Michel. Nous étions au Sénégal, au Vietnam, en plein désert du Tchad, au Maroc… À la fin de ces quelques heures partagées, la sensation d’avoir fait un voyage, d’être parti ailleurs, était réelle. Les raisons qui ont souvent poussé ces femmes à quitter leurs pays sont sans comparaison possible avec ma propre histoire. Je n’ai pas vécu leurs lourdes épreuves. Jamais je ne me permettrai de créer un parallèle entre la manière que j’ai de vivre le manque de mon Italie et les histoires du déracinement de ces femmes. J’ai voulu que ce petit livre ressemble à des cartes postales, les plus douces possibles.

 

"Des liens ont commencé à naître entre différents souvenirs. Et, sans même m’en apercevoir, le fil d’une histoire s’est créé."

 
 
Come Prima, réalisé à la plume, à l’encre avec des couleurs de crayons passées « doucement à la main », selon vos termes, est votre premier album en solo. La solitude n’a pas déçu. De quoi était-elle remplie ?
 
J’ai commencé ce livre tandis que je vivais en Italie. Je l’ai débuté alors que j’étais en pleine dépression. J’étais dans l’incapacité physique de dessiner pendant presque une année. Afin de ne pas sombrer totalement, j’ai commencé à écrire dans les fameux carnets déjà évoqués. Il fallait que je vide ma tête d’un trop plein de souvenirs, d’anecdotes, de questionnements liés à ma récente paternité et à ma relation à l’Italie. Ces notes n’étaient pas destinées à servir de matière à un livre. Après plusieurs mois, j’ai commencé à repérer les thématiques, les idées récurrentes, les portes plus difficiles d’accès que d’autres. Des liens ont commencé à naître entre différents souvenirs. Et, sans même m’en apercevoir, le fil d’une histoire s’est créé.
 
 
Votre travail a été honoré plusieurs fois. Je pense notamment au prix «  Essentiel d’Angoulême » pour l’album Pourquoi j’ai tué Pierre à Bruxelles en 2007, au « Fauve d’or » pour l’album Come Prima en 2014 au même Festival d’Angoulême. Quels étaient vos états émotionnels à ces moments de votre vie ?
 
Ce sont deux livres importants pour moi survenus à deux moments très différents de ma vie. Dans les deux cas, je ne m’y attendais pas et j’en ai été bouleversé. J’avais tellement exclu la possibilité de recevoir ces prix ! Depuis que j’ai six ans, ma seule idée en tête est de faire de la BD. Raconter des histoires avec des dessins. J’ai donc construit ma vie autour de cette idée, de cette évidence. Recevoir ce genre de prix, quand ils honorent des livres si personnels, c’est entendre le message suivant : « Tu ne t’es pas trop trompé de chemin, continue ». Dans le cas de Come Prima, il y avait un fait supplémentaire : la remise des prix se passait au beau milieu du décor en hommage à l’univers de Fred. Fred, c’est l’un des dessinateurs qui m’a donné envie de raconter des histoires. Je le lisais enfant. Quelque chose se bouclait, ce jour-là, entre le petit garçon qui rêvait de faire ce métier et l’homme de trente‑huit ans qui recevait ce prix. Un nouveau cycle pouvait s’ouvrir.

 

"Mon « vrai » métier, c’est passer dix heures par jour seul à ma table, dans le calme."

 
 
Comment est né votre goût pour le dessin live sur scène ? Comment le cultivez-vous ? Quelles sont les collaborations artistiques qui vous ont le plus marqué ?
 
Mes parents sont comédiens. J’ai grandi sur les planches, dans des tournées. Je m’en suis éloigné en choisissant le dessin, mais j’ai toujours eu un œil sur la scène. C’est avec Olivier Ka, il y a vingt ans, que j’ai commencé à dessiner en live. On s’amusait à monter des formules hybrides avec chansons, contes, théâtre et dessin. Aujourd’hui, on continue de le faire. Entre-temps, j’ai nourri cette activité qui me permet de trouver un équilibre avec ma pratique plus solitaire du dessin. Mon « vrai » métier, c’est passer dix heures par jour seul à ma table, dans le calme. Propulser « ça » sur scène, c’est se retrouver face à quinze, deux cents ou six cents personnes qui vous scrutent, au beau milieu d’une énergie qui, forcément, vous impose un rythme très différent du quotidien. Faire les deux m’offre une stabilité. Au fil des années, Olivier et moi avons monté de nombreux projets. Depuis peu, nous partageons avec mes compagnons d’atelier. J’ai souvent été sur scène avec des danseurs, des comédiens, des poètes, des musiciens. Des gens comme Brigitte Fontaine et Areski, Raphaël Imbert, Hamid Ben Mahi, Yan Wagner ou encore, de plus en plus, J.P. Nataf.
 
 
Pouvez-vous nous parler de votre création en cours de l’album Senso, à paraître au printemps 2019 chez Delcourt ?
 
Je travaille toujours sur plusieurs projets en même temps : des spectacles, des expositions, des récits courts. Mais Senso est le projet qui occupe le plus de place : un récit italien sans lien avec Come Prima. L’histoire d’une rencontre entre deux êtres qui, imperceptiblement, va changer leurs vies. Il m’est difficile d’en parler pour le moment. Ma méthode de travail, un peu alambiquée, fait que je découvre l’histoire à mesure que je la dessine. J’ai des points de repères en tête, une ligne plus ou moins directrice. Enfin, j’improvise au jour le jour. Je ne sais pas encore par quels chemins ce livre me fera passer ni jusqu’où il m’embarquera…

 

"Qu’un projet m’oblige à remettre à plat ce que je sais faire, et à m’interroger sur de nouvelles directions à prendre, est stimulant."

 
 
Votre rencontre avec le scénariste David Chauvel, avec qui vous réalisez la série Octave de 2003 à 2006, vous a permis de développer de nouvelles orientations graphiques. Quelles étaient-elles ? Ont-elles été promesses ?
 
Chacun de mes livres me permet la nouveauté. J’aime être surpris par une proposition à laquelle je ne m’attendais pas. Je travaille avec des amis, des êtres avec qui partager l’intimité de la réalisation d’un ouvrage est une évidence. Dix minutes avant que David ne me parle d’Octave, jamais je n’avais envisagé faire un album destiné aux enfants. Qu’un projet m’oblige à remettre à plat ce que je sais faire, et à m’interroger sur de nouvelles directions à prendre, est stimulant. Il n’en ressort pas toujours des réussites, mais le chemin que j’ai dû emprunter m’intéresse toujours. J’aime bien chercher et me perdre un peu en chemin.
 
 
Votre rencontre avec le scénariste Olivier Ka semble déterminante. Vous signez ensemble, à dix ans d’intervalle, Pourquoi j’ai tué Pierre et Capitaine Fripouille, formez des spectacles musicaux, chantés et joués. Comment définiriez-vous la nature du lien qui vous garantit une pareille confiance ?
 
Olivier est un frère, un ami, un confident, un alter‑ego. Être ensemble, pour la réalisation d’un livre, sur une scène ou à la terrasse d’un café, m’apaise. Il est l’une des quelques personnes les plus importantes de ma vie. Entre nous, il n’y a pas de pression d’ordre professionnel. Nous pouvons être boulimiques de projets et d’envies, faire dix travaux en un temps réduit. Nous pouvons aussi partir en vacances ou simplement se voir, sans parler boulot, pendant deux ans ! Quand on est ensemble, même si on se trompe, j’ai la sensation d’être à la bonne place.


Le blog d'Alfred : alfredcircus.blogspot.com