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08 07 2015

À quoi ça sert d’avoir peur quand on lit des histoires ?

Par Patrick Geffard


À quoi ça sert d’avoir peur quand on lit des histoires ?

Patrick Geffard - DR

Lors de la rencontre avec les éditeurs de littérature jeunesse du SNE organisée par Écla Aquitaine, Médiaquitaine, la librairie Comptines et la médiathèque de Mérignac le 4 mai 2015, Patrick Geffard a introduit cette journée d’étude consacrée au thème «  Peurs et frissons ».
L’intervention fut reçue avec un grand enthousiasme par sa profondeur et sa richesse. Écla Aquitaine a souhaité la restituer ici et remercie Patrick Geffard d’avoir accepté d’en publier le texte.

Comme je terminerai mon propos en parlant d’interprétation, j’ai choisi de commencer par « décortiquer » ou, plutôt, décomposer en trois segments la question introductrice puisqu’étymologiquement, « interpréter », c’est à la fois démêler, traduire et donner du sens…
L’interrogation de départ commence donc par « À quoi ça sert »… Autrement dit, quelle peut être l’utilité de la peur rencontrée à l’occasion de la lecture d’histoires ? Voire « est-ce bien utile » d’éprouver ce type d’émotion en tant que lecteur ?
Sur ce premier point, celui de l’éventuelle utilité de la peur rencontrée au détour de certains ouvrages de littérature pour la jeunesse, je suis tenté de citer un petit extrait du manifeste de Nuccio Ordine intitulé L’utilité de l’inutile. Plus précisément, il s’agit d’une citation de Ionesco faite par l’auteur italien dans ce livre où il plaide pour l’utilité, en ce qu’elle est « humanisante », des productions non utilitaristes facilement qualifiées d’inutiles, et dont la littérature fait souvent partie. Ordine s’appuie sur nombre de philosophes ou d’auteurs littéraires et voici un extrait de ce qu’il a choisi chez Ionesco :
« L’homme moderne […] ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art ; et un pays où l’on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit ; où il n’y a pas l’humour, où il n’y a pas le rire, il y a la colère et la haine.1 »
Ceci pour signaler qu’il convient peut-être d’être prudent quant à la question « à quoi ça sert ? ». Parce qu’il paraît très improbable que l’on puisse associer directement, en quelque sorte mécaniquement, la lecture de tel ou tel ouvrage sollicitant un mouvement comme la peur chez le lecteur avec ce que l’on pourrait attendre comme conséquence directe pour celui-ci. Quelles que soient les intentions de l’auteur, du prescripteur ou du « passeur de texte », l’une des valeurs essentielles de la littérature, pour ne pas dire l’une de ses utilités, c’est justement de maintenir ouverte l’incertitude quant à ce que tel texte viendra toucher chez tel lecteur.
Rien là de très nouveau, c’est, d’une certaine façon, le propos de Voltaire affirmant que « les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié »2. Et dans une approche plus centrée sur la dimension subjective, on peut aussi évoquer la célèbre formule de Proust indiquant qu’« en réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même »3. Cette première partie de la question me paraît attirer notre attention sur « qu’est-ce que cela sert chez le lecteur » de faire l’expérience de la peur lors d’une de ses lectures. Une question qui serait donc sous une forme du type « à qui ça sert ? » ou « qu’est-ce que ça sert en moi ? » plutôt qu’« à quoi ça sert ? ».
 
Je distinguerai ensuite, comme deuxième segment de la question de départ, le mot « peur » lui-même. Même si le titre de la journée apporte une sorte de complément avec le terme « frissons », celui de « peur » demeure tout de même assez polysémique. Est-il question de frayeurs, de craintes, de terreurs, d’angoisses… ? Ou d’autre chose encore ? Au passage, signalons que « frisson » vient de frigus, le froid. Et même si une étymologie plus récente, en français ancien, le relie à divers dérèglements somatiques, voilà un mot qui, discrètement, nous alerte peut-être sur la présence de la mort, présence sur laquelle je reviendrai plus tard. « Mon corps se vidait à grands frissons de sa chaleur, je devenais froide et molle comme un vieux cadavre » écrivait Simone de Beauvoir dans Les Mandarins4.
Mais revenons au terme « peur » pour évoquer des distinctions qui ont un certain intérêt quant aux divers sens selon lesquels ce mot peut participer à la question posée.
Ces distinctions, ce sont celles introduites par Freud au début du XXe siècle, en particulier dans un ouvrage intitulé Inhibition, symptôme et angoisse5. Dans la langue allemande, le mot utilisé est Angst, terme que nous traduisons en français parfois par « angoisse » et parfois par « peur », ce qui n’est pas sans favoriser les confusions. En essayant de ne pas faire trop long sur ce point, peut-être peut-on toutefois signaler deux choses.
D’abord, que l’on peut garder en mémoire la distinction courante entre la peur, qui serait en rapport avec un objet particulier existant dans le registre de la réalité externe et l’angoisse, qui se définirait précisément par le manque d’objet déterminé, une potentielle labilité et un lien avec la réalité psychique. Mais cette distinction ne recoupe pas vraiment celles faites par Freud avec des conceptualisations successives qu’il a désignées comme « angoisse automatique » (Automatische Angst), « angoisse devant un danger réel » (Realangst), pour en arriver au « signal d’angoisse » (Angstsignal).
En étant bien sûr trop synthétique et sans rendre vraiment compte de l’évolution d’une pensée qui finit par trouver « à peine digne d’intérêt » la première notion, disons qu’il y a là matière à établir quelques différenciations. D’une part, ce qui appartiendrait à un afflux d’excitations d’origine externe ou interne que le petit enfant est incapable de maîtriser, une situation qui serait la source de l’« angoisse automatique ». D’autre part, l’« angoisse devant un objet réel », qui n’est pas assimilable à la peur face à un danger provenant de la réalité externe parce c’est en rencontrant des mouvements psychiques internes que la peur devient angoisse. Et, enfin, le « signal d’angoisse » qui désigne un dispositif mis en action par le Moi devant une situation de danger, de façon à éviter d’être débordé par l’afflux des excitations. C’est cette modalité d’angoisse qui a pour but de mettre le sujet en alerte et de rendre actifs ses mécanismes de défense.
Arrivés à ce point, n’aurions-nous pas un peu perdu de vue la littérature de jeunesse ? Je ne crois pas, car, comme je vais essayer de l’évoquer, je pense que s’il y a une « utilité » à l’activation de la peur et donc, potentiellement, de l’angoisse au cours de la lecture, c’est bien parce que c’est une occasion de faire jouer certains mouvements psychiques favorisant les processus de pensée et d’élaboration.
 
Je terminerai là mon jeu du tourment de la question (si j’ose dire, parce qu’une formulation pareille fait quand même un peu penser à la Sainte Inquisition…) avec ce que je relève comme un troisième segment : « on lit des histoires ». Cette fois, c’est le recours à l’indéfini qui me semble intéressant. De qui s’agit-il à travers ce « on lit des histoires » ? Est-il question du lecteur en tête-à-tête avec le livre (quelqu’un lit une histoire et cette histoire lui fait peur ou quelqu’un lit une histoire et il se fait peur avec cette histoire) ? Ou bien est-il question de l’enfant à qui l’adulte lit une histoire (en supposant que c’est l’enfant, alors, qui éprouve la peur…) ?
Je réserverai cette remarque sur les protagonistes de la « lecture qui fait peur » pour la fin de mon propos, au moment d’évoquer rapidement quelques enjeux possibles lors de rencontres avec des « livres qui font peur ». Mais disons que la présence de ce « on » indéfini, je la lis cette fois encore comme une marque d’incertitude potentiellement créative, comme le rappel que la lecture est peut-être aussi pour le lecteur l’occasion de se confronter à des formes d’« ego expérimentaux »6, pour reprendre la belle formule employée par Milan Kundera à propos des auteurs.
 
Je pense qu’il est clair maintenant que, non seulement je n’aurai pas la prétention de répondre à la question de départ, mais qu’il paraît important de la laisser ouverte, pour qu’elle puisse se reposer le plus souvent possible dans la rencontre entre le livre et ses lecteurs.
Lorsqu’il m’a été proposé de participer à cette journée « Peurs et frissons », ma première association est venue sous la forme d’un souvenir professionnel. Il y a une vingtaine d’années, alors que j’étais instituteur en classe de cours préparatoire, j’avais participé, avec le collègue directeur de l’école, à un travail proposé par Citrouille, la revue de l’Association des Librairies spécialisées Jeunesse. La production finale consistait en notes de lectures écrites par les élèves et publiées dans la revue. Le travail en amont avait bien sûr consisté à sélectionner et lire un certain nombre d’ouvrages, mais nous avions aussi organisé des temps d’écriture individuelle sur le thème de la peur. Or, au final, il s’est avéré bien difficile d’articuler ces deux axes de travail.
D’une part, nous avions collecté des écrits personnels qu’il n’était pas toujours aisé d’accueillir (j’ai retrouvé par exemple des formulations comme « j’ai peur de papa parce que papa il me fait peur » ou « j’ai peur de maman parce que mercredi il n’y a pas école ») et, d’autre part, nous avions souvent obtenu des notes de lectures qui disaient peu de choses de ce qui avait été éprouvé par le lecteur, même si elles étaient pertinentes quant au contenu du livre.
P-Geffard-Sakdos2De temps à autre, pourtant, l’une de ces notes laissait entrevoir un peu plus qu’un simple résumé de l’album. Voici par exemple ce qu’avait écrit un jeune lecteur à propos de Sakdos le squelette7, un album de Steven Guarnaccia :
« C’est un squelette qui nous montre plein d’images qui font peur. Quand je l’ai ouvert au milieu, il y avait un squelette qui a fait “Boo !” et c’est là où j’ai eu peur. Et aussi dans le cimetière, ça fait peur quand il y a l’araignée derrière la tombe. Mais c’est aussi un livre rigolo, comme dans la page où le squelette fait “Boo” ! […] À la fin, on dirait que le squelette rigole, mais son ombre fait un clin d’œil plutôt méchant. »
C’était donc là une lecture qui faisait une place certaine à l’ambivalence face aux contenus du livre tout en s’intéressant à ces éléments à demi-cachés venant introduire l’inquiétude ou la peur derrière ce qui était montré sur un plan manifeste. Ce qu’a contribué à m’enseigner cette expérience, c’est la nécessité d’être attentif à ne pas prétendre aborder trop « frontalement » des thématiques comme celle de la peur (et bien d’autres d’ailleurs), mais de veiller plutôt à ce que puisse se constituer pour le lecteur un espace de rencontre avec le texte qui favorise une pluralité de lectures et d’éprouvés lui permettant de se mettre en liaison avec des parts de lui-même qui lui sont parfois à lui-même inconnues.
Bien sûr, cela suppose la rencontre avec une création littéraire véritable, et peu importe qu’elle soit étiquetée « de jeunesse », « ados » ou autres. Ce qui me paraît compter, c’est la possibilité que le livre éveille certaines résonnances chez son lecteur, parce que l’auteur a su déposer dans son œuvre, d’une manière à la fois potentiellement accessible et à demi voilée, « une foule de choses entre ciel et terre dont notre sagesse d’école ne peut encore rien rêver8», ainsi que le formulait Freud en référence à Hamlet.
 
Ces secrets partiellement dissimulés que la littérature peut faire partiellement émerger, lesP-Geffard-PetiteEloge transformant ainsi en nouvelles sources de vie, touchent parfois au plus sensible ou au plus douloureux de l’expérience humaine. C’est ce que constate par exemple Michèle Petit dans Éloge de la lecture. La construction de soi, ouvrage pour lequel elle s’était mise à l’écoute d’hommes et de femmes lui faisant part des « biais insolites » par lesquels les rencontres avec des livres leur ont permis de composer avec leur souffrance, d’apporter des réponses aux questions qui ne cessaient de se poser, de réparer des mondes intérieurs parfois bien mis à mal.
Toutefois, cette dimension réparatrice ou créatrice de la lecture ne suppose pas une « faculté thérapeutique » dont un texte pourrait être porteur indépendamment du lecteur qui l’aborde. Michèle Petit insiste sur les dimensions de découverte toujours à renouveler et de nécessaire rencontre singulière en précisant « que dans le métier des “passeurs de livres” il entre une bonne part d’intuition, d’inventivité, à côté des connaissances, des savoir-faire qu’il implique. Car un livre peut apaiser l’un et angoisser l’autre : il n’est pas de recette universelle. Quand je suis passée moi-même par des moments de grand désarroi, j’ai remarqué que la littérature qui explore le désespoir m’a paradoxalement plus réconfortée que celle qui s’emploie à évoquer des petits plaisirs. Cela tient sans doute à ce que le lecteur retrouve, inconsciemment, le mouvement de l’écrivain qui, par l’écriture, dépasse la perte et part à la reconquête de la vie »9.

On rencontrera à l’occasion des lectures d’ouvrages de littérature de jeunesse qui révèlent ces possibilités du « lire » chez des lecteurs sensibilisés à l’éventuelle fragilité de certaines dynamiques psychiques. J’en évoquerai un exemple à partir de la manière dont Guy Hervé, rééducateur en RASED, rend compte de l’album de Claude Ponti L’arbre sans fin10, à l’occasion d’une réflexion sur « la littérature de jeunesse face à la mort »11.
P-Geffard-ArbresansFin« “Grand-mère est morte. Sa mère a une voix de toute petite fille et des larmes transparentes et silencieuses.” Grand-mère est portée “jusqu’au bout de la nuit” et le lendemain, Hipollène part seule, triste, se transforme en larme et tombe de l’arbre sans fin. Les phases du travail de deuil se succèdent sous des formes oniriques : tristesse, perte de soi, isolement, menace des dynamiques transitionnelles, matérialisées par ce maudit Ortic, “Le monstre dévoreur d’enfants perdus”, avec ses dents pointues qui glacent le sang ! D’aventure en aventure Hipollène “tombe dans un trou sans fond”, puis dans l’espace et rebondit de planètes en étoiles. Sur la planète des miroirs, elle choisit un miroir “avec un vrai reflet […] un reflet qui semble exact. Elle y entre” et découvre une loupiotte perchée qui l’accompagne dans des épisodes signifiant sa reconstruction.
Hipollène retrouve l’univers familial, après avoir vaincu sur le chemin du retour l’affreux Ortic : il suffisait de lui crier “Je n’ai pas peur de moi !” pour le faire “pourrir sur pied comme une vieille salade”. Encore fallait-il imaginer cette parade ! »
Et c’est bien de ces capacités de la littérature – encore une fois, peu importe qu’elle soit « de jeunesse » ou autre – à constituer des forces de reconquête de la vie que nous parle Janine Chasseguet-Smirgel lorsqu’elle réfléchit à ce qui vient produire chez le lecteur ces effets d’affect qu’un texte produit parfois en nous. Cette auteure nous indique notamment que « chez l’artiste, il n’y a pas non plus création ex nihilo mais bien retrouvailles d’une forme appartenant au monde intérieur de chacun et virtuellement présente. C’est ce qui fait que le spectateur, l’auditeur, ou le lecteur, se trouvent, grâce à l’œuvre d’art, confrontés à des éléments surgis des profondeurs de la psyché et qu’ils sont amenés – aussi personnelle, originale et inattendue que soit l’œuvre – à reconnaître, processus analogue à l’insight12et qui, comme lui, libère une énergie jusque-là encapsulée, décharge qui est facteur de plaisir »13.
L’idée qu’il puisse exister des éléments surgis des profondeurs de la psyché que la lecture nous amène soudain à reconnaître, me conduit à revenir à Freud avec ce qu’il a désigné sous les termes d’« inquiétante étrangeté ». Cette notion, issue d’un travail portant plus sur l’analyse de textes littéraires que de cas cliniques, vise à rendre compte de l’irruption soudaine d’une étrange dimension anxiogène dans ce qui est censé appartenir au familier.
« L’inquiétante étrangeté est cette variété particulière de l’effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier […] cet angoissant-là est quelque chose qui fait retour. Cette espèce de l’angoissant […] ce Unheimlich n’est en réalité rien de nouveau ou d’étranger, mais quelque chose qui est pour la vie psychique familier de tout temps, et qui ne lui est devenu étranger que par le processus de refoulement.14 »
 
En matière de littérature pour la jeunesse, c’est peut-être au moment de l’adolescence que cette dimension d’inquiétante étrangeté est susceptible d’être la plus « prisée » par les lecteurs et donc de rencontrer sa plus grande « utilité ». Au moment où l’adolescent traverse ce que Philippe Jeammet décrit comme une crise interne au psychique, consubstantielle à l’impact de la puberté, mais dont le mode d’expression externe dépend en partie des liens entretenus avec l’environnement social15, les livres qui viennent évoquer la puissance de la pulsion de mort au sein de la vie même, comme celle de l’agressivité ou de la haine, peuvent se révéler d’excellents supports à des activités de métabolisation de mouvements psychiques particulièrement actifs, même s’ils n’apparaissent pas clairement en tant que tels à celui-là même qui les éprouve.
Autrement dit, morts-vivants, vampires et autres goules, toutes ces forces apparemment rangées sous le registre de Thanatos, représentent probablement de précieux alliés pour les lecteurs de ces romans pour ados où il est avant tout « question d’existence » pour reprendre le titre d’un excellent ouvrage sur le sujet16. Ainsi que le formule Jean-Marc Talpin à propos des enjeux psychiques pour la lecture adolescente, « la lecture peut être un intermédiaire entre le sujet et le monde, défléchir pour partie ce que cette rencontre peut avoir de traumatique, d’autant qu’il s’agit non seulement de la réalité externe (du monde du dehors) mais aussi, surtout, de la réalité interne »17.
 
Cette dernière réflexion m’amène à ma conclusion, à propos de laquelle j’ai évoqué en introduction la question de l’interprétation. Parce qu’une partie de mon travail actuel consiste à participer à la formation d’enseignants, j’ai été fort intéressé par un article d’une collègue, Manuelle Duszynski, où celle-ci faisait part d’une expérience de travail sur des textes de la littérature de jeunesse auprès d’étudiants futurs professeurs des écoles18. Elle y revient sur sa proposition de lecture d’un extrait de La Chose de Bernard Friot19, proposition faite deux années durant à plus de cent enseignants en formation.
Voici un bref extrait de La Chose :
« Mais, cette nuit-là, la peur ne voulait pas me lâcher. Elle s’accrochait à moi, elle me serrait le cou.P-Geffard-HistoiresPressees Une question, toujours la même, roulait dans ma tête : Qui est la chose ? La chose qui, chaque nuit, gonfle et s’enfle sous mon lit, et s’étire à l’affut d’une proie. Et puis reprend sa forme naturelle après quelques minutes. »
Étrangement inquiétant, n’est-ce pas ?
Ce que j’ai particulièrement retenu de cet article, c’est le constat fait par l’auteure : selon elle, sur la centaine d’étudiants invités à lire ce texte, deux seulement avait été en mesure d’en proposer une véritable interprétation. En relevant cela, je n’ai nullement l’intention de déplorer une quelconque « baisse de niveau ». Il me semble simplement qu’une telle expérience doit attirer notre attention sur le fait que si nous souhaitons favoriser la possibilité de rencontres imprévues entre les textes et leurs lecteurs, il est indispensable que ceux qui participent à ces rencontres, bibliothécaires, enseignants, libraires, médiateurs du livre, soient assurés d’être considérés en tant que sujets et non assignés à une simple place d’exécutants.
C’est seulement à cette condition que les lieux où se pratiquent des lectures partagées pourront être envisagés comme faisant partie d’une « aire intermédiaire d’expérience » au sens de Winnicott, une aire qui, s’établissant aux premiers âges de l’enfant, « subsistera tout au long de la vie, dans le mode d’expérimentation interne qui caractérise les arts, la religion, la vie imaginaire et le travail scientifique créatif »20.
Malgré toutes les raisons que nous pouvons avoir aujourd’hui de frissonner, c’est là ce que je nous souhaite : pouvoir poursuivre, le plus librement possible, nos explorations des espaces transitionnels ouverts par la lecture…
 
1. Ordine, N. (2012). L’utilité de l’inutile. Manifeste.  Les Belles Lettres, Paris (p. 71-72).
2 . Voltaire (1868). Œuvres complètes, Tome premier, Dictionnaire philosophique Paris : éd. du Journal Le Siècle (p. 44).
3. Proust Marcel. (1999). Le Temps retrouvé. Dans À la recherche du temps perdu. Paris : Gallimard (p. 2296-2297).
4. Beauvoir de, Simone. (1954). Les Mandarins. Paris : Gallimard (p. 513).
5. Freud, Sigmund. (1965) Inhibition, symptôme et angoisse. Paris : PUF (1926).
6. Kundera, M. (1986). L’art du roman. Paris : Gallimard (p. 175).
7. Guarnaccia, S. (1996). Sakdos le squelette. Un livre animé pour les plus courageux. Paris : Mango.
8. Hamlet (scène 5) :
     There are more things in heaven and earth, Horatio,
     Than are dreamt of in your philosophy.
Freud, S. (2010). Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen. Paris : PUF (p. 6).
9. Petit, M. (2002). Éloge de la lecture. La construction de soi. Paris : Belin (p. 106).
10. Ponti, C. (1992). L’arbre sans fin. Paris : L’école des loisirs.
11. Hervé, G. (2002). Comment dire l’indicible. La littérature de jeunesse face à la mort. Textes et documents pour la classe, 843, 6-17 (p.12).
12. « Processus par lequel le sujet se saisit d’un aspect de sa propre dynamique psychique jusque-là méconnu de lui. » Perron, R. (2002). Insight. Dans A. de Mijolla (dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse (p. 821). Paris : Calmann-Lévy.
13. Chasseguet-Smirgel, J. (1971). Pour une psychanalyse de l’art et de la créativité. Paris : Payot (p. 37).
14. Freud, S. (1985). L’inquiétante étrangeté et autres essais. Paris : Gallimard (1919) (p. 215 & 245-246).
15. Jeammet, P. (2002). Crise d’adolescence. Dans A. de Mijolla (dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse (p. 24-27). Paris : Calmann-Lévy
16. Lartet-Geffard, J. (2005). Le roman pour ados. Une question d’existence. Paris : Le Sorbier.
17. Talpin, J.-M. (2003). Quels enjeux psychiques pour la lecture adolescente ?, Bulletin des Bibliothèques de France, 48-3, 5-10 (p. 9).
18. Duszynski, M. (2006). L’identité de lecteur chez les professeurs des écoles en formation initiale, Carrefours de l’éducation, 21, 17-29.
19. Friot, B. (1999). La Chose. Dans Histoires pressées, Milan (Toulouse).
20. Winnicott, D. W. (2002). Jeu et réalité. Paris : Gallimard (p. 49).

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  • Patrick Geffard
    Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Paris 8 Vincennes/Saint-Denis (équipe Clinique de l’éducation et de la formation, laboratoire CIRCEFT).
    Précédemment instituteur en classes coopératives, puis enseignant spécialisé en RASED et en CMPP.
    Ex-directeur de la collection Cahiers citoyens aux éditions Syros jeunesse.
    Ancien libraire et membre du conseil d’administration de la librairie associative Le Texte Libre (Cognac).
    Membre du comité de rédaction de la revue en ligne Cliopsy.
    Co-organisateur de rencontres entre praticiens de la pédagogie et de la psychothérapie institutionnelles.
     
    www.circeft.org