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10 03 2016

À la recherche du ton juste…

Propos recueillis par Marie-Pierre Quintard


À la recherche du ton juste…

Jelena Prtoric – Photo : Christian Durieux.

En résidence du 29 février au 8 avril 2016 au Chalet Mauriac, Jelena Prtoric s’attèle à la traduction en croate des trois albums de la bande-dessinée Les Gens honnêtes de Jean-Pierre Gibrat et Christian Durieux. Premières impressions de résidences…

Marie-Pierre Quintard – Êtes-vous depuis le départ spécialisée dans la traduction de romans graphiques et de bandes dessinées, ou avez-vous aussi traduit d’autres textes littéraires, comme des romans ou des essais ?
 
Jelena Prtoric – J’ai déjà traduit quelques extraits de texte littéraire pour un magazine, mais je suis plus spécialisé dans la bande dessinée. Et j’aime ça.
Il faut peut-être expliquer un peu le contexte : la maison d’édition pour laquelle je traduis1 est un peu la seule, en Croatie, qui soit spécialisée dans la bande dessinée, et le marché de la BD en Croatie ne ressemble pas du tout à celui de la France ; il n’y a pas une tradition de la bande dessinée telle qu’on la connaît en France ou dans l’espace francophone, et je peux dire – sans vouloir faire l’éloge de mon éditeur – que c’est vraiment grâce à son travail que les Croates ont connu tous les grands classiques de la BD contemporaine.
 
M.-P.Q. – Votre éditeur vous demande-t-il aussi de lui faire découvrir des auteurs francophones ?
 
J.P. – Je ne dirais pas qu’il me le demande mais, par exemple l’année dernière, j’étais à Angoulême, où je me suis acheté plein de bandes dessinées, et puis on s’est retrouvé là-bas ; du coup, c’est plutôt autour d’un café que ça se passe. Quand je découvre des nouvelles BD, je suis toujours dans la position de lectrice et pas de traductrice, et je trouve ça bien. Je veux que ça reste comme ça parce que cela me permet de découvrir de nouveaux mondes et pas uniquement de regarder si oui ou non il y a une phrase intéressante ; je veux vraiment rester lectrice.
Quant à mon éditeur, je pense qu’il connaît le style de BD que j’aime traduire ; je préfère les histoires et les personnages un peu plus élaborés que dans des bandes dessinées où il y a de grandes scènes de combat, par exemple. Donc il me connaît et il me propose des BD qui me « correspondent », comme il le dit. Mais très souvent aussi je lui en propose, et très souvent, il y avait déjà pensé. Pour ce qui concerne Les Gens Honnêtes, il m’avait laissé le choix entre plusieurs titres, et j’ai choisi celui-ci.
 
M.-P.Q. – Où en êtes-vous, actuellement, dans votre travail ? Aviez-vous déjà commencé cette traduction avant votre arrivée à Saint-Symphorien ?
 
J.P. – En fait, je procède toujours en 4 étapes : je fais une première lecture ; après je laisse les ouvrages un peu de côté, je vais faire autre chose. Mais cela reste quelque part dans ma tête, j’y réfléchis beaucoup ; c’est comme une rencontre avec mes personnages ; à ce moment-là, ils sont vivants, ils sont présents.
Ensuite, je fais une première traduction, très vite, sans dictionnaire. Cette traduction rapide est un mélange de français, de croate, et de ma langue à moi… Il y a beaucoup de commentaires, mais cette version-là, je ne la montre à personne parce que c’est incompréhensible.
Pour ces quatre albums2, j’ai déjà plus ou moins fait ma traduction du premier jet, et c’est là que la partie la plus difficile démarre… C’est le moment où tu cherches le ton juste, où tu commences à comprendre qu’il y a plein de jeux de mots, de registres différents. Et je trouve que la plus grande richesse de ces 4 volumes – enfin au moins du point de vue de la traduction – c’est justement la diversité des registres de langue. C’est aussi une BD un peu particulière parce qu’il y a, à partir du 2e tome, le personnage du libraire qui apparaît, et qui lit des extraits de textes littéraires qui ne sont pas traduits en croate, et de certains auteurs que je n’ai jamais lus, comme Vivant Denon par exemple. Alors je me dis, comment vais-je traduire cela ? Ces morceaux de texte là représentent pour moi une difficulté particulière.
 
M.-P.Q. – Vous évoquez là un point propre à la traduction des Gens Honnêtes. Et plus largement, que pourriez-vous dire des spécificités de la traduction d’une bande dessinée ?
 
J.P. – Il existe une spécificité de la traduction français-croate qui se voit très bien dans une bande dessinée, parce qu’on y trouve plutôt une langue parlée. Or en français, il y a beaucoup de synonymes qui appartiennent au registre de la langue orale mais qui en même temps ne sont pas employés par, disons, les mêmes tranches d’âge ou qui changent en fonction de la région ou du statut social, or en Croatie, on n’a pas cette richesse de la langue. Enfin, on a bien sûr un argot, une langue parlée qui est différente de la langue écrite, et on finit par trouver des traductions, mais très souvent, on n’arrive pas à trouver les mots que l’on cherche.
Donc il y a cette spécificité-là et aussi, les onomatopées qui sont, bien sûr, assez typiques d’une bande dessinée et dont beaucoup existent en français mais pas en croate, ou veulent dire autre chose.
Après il y a le dessin qui, parfois, te rend la tâche plus facile, mais pas toujours. La phrase joue souvent sur ce qui se passe, sur ce qu’on peut voir dans une bulle, et quand tu la traduis, les mots ne sont plus les mêmes, tu sors un peu du contexte, et du coup, ta traduction ne colle pas toujours très bien à l’image. Tous les dessinateurs ne jouent pas là-dessus, et cela n’arrive pas si souvent, mais c’est vraiment une particularité de la bande dessinée.
Enfin, dans la BD, le texte est condensé, les phrases sont plus chargées de sens, il me semble, que dans un roman où tu peux t’appuyer sur le contexte.
 
M.-P.Q. – D’une manière générale, êtes-vous en relation avec les auteurs que vous traduisez ?
 
J.P. – L’année dernière, j’ai traduit Benjamin Flao, et on a fait connaissance à Angoulême. Je trouve que c’est toujours bien de rencontrer l’auteur, de mettre un visage sur cette personne qui a créé l’œuvre que je regarde tous les jours. J’ai alors proposé à mon éditeur d’ouvrir une sorte de section sur son site internet où je pourrai interviewer les auteurs, à propos de leurs ouvrages parus en Croatie ou de leur parcours. La première personne que j’ai interviewée était donc Benjamin Flao, et depuis, j’en ai fait 3 autres. J’espère que Christian Durieux, que je vais rencontrer durant ma résidence ici, va m’accorder aussi un entretien. Je trouve ça bien de faire venir les auteurs dans l’espace médiatique croate.
 
M.-P.Q. – Et sur le plan de la traduction, cela vous aide-t-il de connaître un peu mieux les auteurs grâce à ces interviews ?
 
J.P. – Je crois que oui. Je ne sais plus qui c’est qui a dit : « Les traducteurs sont les seuls vrais lecteurs » dans le sens où, quand tu traduis, il y a un moment où tu te mets vraiment à la place de l’auteur et tu te demandes ce qu’il voulait dire exactement. Quand je lis quelque chose que je ne traduis pas, je suis plus détachée de l’œuvre, mais là je ne peux pas me permettre d’être détachée parce que je passe des journées à être plongée dans le texte. Quand tu en es à la troisième lecture de ta BD, tu commences un peu à connaître son auteur (ou ses auteurs), tu peux repérer un certain ton qui est propre à l’auteur, tu peux voir ce qui l’a peut-être marqué ou quel est le personnage avec lequel il s’identifie ou celui dans lequel il a mis du sien.
 
M.-P.Q. – Et le fait d’être en résidence ici – d’autant qu’il y a une partie des Gens Honnêtes qui se passe dans la région – mesurez-vous déjà ce que cela va pouvoir vous apporter ?
 
J.P. – Je suis assez curieuse de découvrir cette région que je ne connais pas très bien, et j’espère que j’aurais l’occasion d’aller vers Bordeaux et de voir ce Bordelais dont on me parle ; je trouve que, visuellement, cela aide beaucoup, car tu es plongé dans un état où tu ne vis pas seulement à travers tes lectures mais tu es vraiment dans le lieu, et entouré par des gens qui sont de la région.
En fait, je comprends un peu la géo-sociologie de la France, c’est-à-dire les traits que l’on prête à des gens qui viennent du Nord, ou du Sud, et je comprends les blagues, les relations qu’ont les régions entre elles, enfin plus ou moins, mais pas en détail. Et pour moi, c’est bien aussi de découvrir ces différents coins de France et de pouvoir y passer du temps pour parvenir à comprendre ce qu’il y a dans la mentalité qui ne s’exprime pas, peut-être, au niveau textuel mais qui se voit à travers le texte. Être dans une région où se passe l’ouvrage que tu traduis, je crois que cela t’apporte beaucoup, parce que même inconsciemment, tu apprends des choses.
 
1. Les éditions Fibra, en Croatie, dirigées par Marko Šunjić.
2. Jelena Prtoric va finalement traduire les 4 volumes de la BD de Christian Durieux et Jean-Pierre Gibrat, les droits pour le quatrième tome ayant étant achetés très récemment par les éditions Fibra.
 

 

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