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11 03 2015

À la recherche du temps… retrouvé

Par Catherine Lefort


À la recherche du temps… retrouvé

Gita Grinberga & Rafael Segovia - Photo : Catherine Lefort

Lors d’une rare journée sans pluie de ce début mars, où les grues ont gratifié le ciel de leur passage vers le printemps, nous avons rencontré Gita Grinberga et Rafael Segovia au Chalet Mauriac. Tous deux traducteurs littéraires, ils viennent de s’installer dans ce haut lieu mauriacien en compagnie de trois autres résidentes : Coline Pierré, illustratrice pour la jeunesse, et deux réalisatrices : Maïa Thiriet et Vanessa Lépinard.

Originaire de Riga en Lettonie, Gita Grinberga a traduit de grands auteurs : Baudelaire, Rimbaud (prix de la meilleure traduction de poésie Dzejas dienu balva en 2006 pour Une saison en enfer et Illuminations), Georges Perec (La vie mode d’emploi), Brillat-Savarin (La physiologie du goût), Marguerite Yourcenar, Éric-Emmanuel Schmitt, Anna Gavalda, Catherine Millet… Elle traduit aussi du letton en français.
Rafael Segovia nous vient du Mexique et, outre une solide expérience dans le secteur culturel et des organisations non gouvernementales, il a traduit de nombreux auteurs dont René Char, Gaston Bachelard, Jean Starobinski, Gérard de Nerval, Oscar Wilde, Michel Tremblay et bien d’autres encore. Il est aussi auteur de poésie et de nombreux essais.
Partageons avec eux un moment de ce temps suspendu de la résidence.
 
Ils ont posé leurs valises au Chalet Mauriac il y a à peine deux jours, mais déjà ils semblent avoir pris leurs marques, leurs repères, leur rythme de travail, en alternance avec le rituel des repas en commun, des temps d’échanges et de partage, le marché du mercredi matin à Saint-Symphorien…
 
Gita – « Je suis venue trouver le temps pour partir à La Recherche du temps perdu… et consacrer ma résidence à traduire le dernier volume – le 7e tome – du Temps retrouvé de Marcel Proust qui paraîtra pour la première fois aux éditions Rigas Laïks fin 2015 en Lettonie. J'espère que ce séjour me permettra de mettre une distance avec les contraintes quotidiennes, de pouvoir me consacrer entièrement au travail de traduction ».
 
Rafael – « Je vais finaliser deux projets de traduction qui vont être publiés cette année : Le Bibliothérapie, un livre plutôt philosophique et herméneutique1 de Marc-Alain Ouaknin, disciple de Lévinas, un texte intéressant basé sur  l’interprétation de la littérature à partir du Talmud. Et également achever un travail entamé il y a plusieurs années :  Les Illuminés de Gérard de Nerval, un livre fondamental, très actuel, pour lequel je n’ai pas trouvé d’éditeur pour le moment… Je travaille presque essentiellement sur les notes : déjà très importantes dans le texte français, ces notes sont essentielles pour qu’un hispanophone puisse comprendre la pensée de l’auteur, un homme d’une immense culture. Cela fait partie du travail du traducteur, comme il doit aussi réinterpréter la phonétique et la phonologie2 dans la langue de destination.
 
Gita – «  Très tôt, j’ai réalisé que la meilleure manière de lire un livre, de le comprendre lorsqu’il n’est pas dans ma langue naturelle est d’essayer de le traduire. C’est Barthes qui a dit : "le traducteur est la seule personne qui lit vraiment un livre". La traduction implique que l’on transmette une idée, une pensée, une forme. Des choses émergent, que l’on n’aurait pas forcément perçues autrement. »
 
Pour Gita, ce n’est pas sa première expérience de résidence – elle a fréquenté le collège international des traducteurs littéraires à Arles, la Cité des Arts et Centre international d’accueil et d’échanges des Récollets à Paris. De plus, elle a suivi une partie de ses études à Bordeaux : « C’est aussi un retour. François Mauriac a écrit sur Proust ; l’air de rien, des liens s’établissent, des choses apportent des réponses…  »
Sur son métier de traducteur littéraire, elle évoque les petits challenges auxquels elle est confrontée : « c’est un métier difficile, pas reconnu en Lettonie. Il faut savoir que c’est un travail qui n’est pas reconnu, ni rémunéré à sa juste valeur, au temps passé, même si les choses s’améliorent un peu : maintenant le nom du traducteur apparaît sur les couvertures… Traduire un texte, comme pour la musique : c’est une histoire d’interprétation, d’émotions, de sens, de couleur, de rythme… Une version d’une œuvre de Bach peut être différente d’une autre, voire même pas reconnaissable… Traduire des œuvres comme celles de Rimbaud, Baudelaire, Proust – qui vient seulement d’être traduite en Lettonie – ça ouvre cet espace, cette langue. Ces apports extérieurs influencent et enrichissent la langue lettone, ils peuvent même la modifier. Rainis, un grand auteur Letton, a traduit le Faust de Goethe en letton. Il a vraiment réalisé une création d’une grande importance ; il a notamment créé un grand nombre de nouveaux mots dans cette langue. Parfois, la langue s’oppose… Dans un autre registre, en Lettonie, il n’y a pas de tradition de littérature érotique. Ç’a été difficile pour moi de traduire La Vie sexuelle de Catherine M. par exemple. Soit le langage est grivois, soit il est médical ; et donc bien loin de la poésie… »
 
En revanche, pour Rafael, c’est la première résidence de sa vie. « Je ressens pour la première fois cette sensation. Comme je suis aussi écrivain, je retrouve le côté très nourrissant et très intéressant des ateliers littéraires. Au Mexique, je fais beaucoup de traductions commerciales car elles permettent de vivre. Il faut savoir que dans ce pays, non seulement les traductions littéraires sont mal rémunérées, mais en plus, la plupart des contrats stipulent que les traducteurs doivent renoncer à leurs droits d’auteur… ce qui est totalement contraire aux principes juridiques en vigueur au Mexique. J’ai donc peu de temps à consacrer aux traductions littéraires. J’aimerais profiter de cette résidence pour me réorienter vers ce travail, – comme, par exemple, envisager une nouvelle traduction de René Char – et aussi me remettre à écrire, reprendre des travaux personnels ».
 
Ce temps suspendu, déconnecté des contraintes professionnelles et quotidiennes, ces moments d’échanges entre résidents donnent des ailes, ouvrent des horizons. D’après Gita : «  La rencontre, l’échange d’expériences, la lecture de textes d’autres résidents sont très enrichissants. Ils permettent de nouer de nouvelles collaborations. »
 
Dans cet ordre d’idée, Rafael, qui a traduit des livres pour enfants, confie qu’en parlant  avec Coline Pierré, auteur de jeunesse, également en résidence au Chalet Mauriac, il a découvert qu’il avait le même éditeur : l’école des loisirs ! « Je vais peut-être être amené à traduire ses ouvrages en espagnol… J’en ai pas encore parlé à Gita, mais j’envisage de traduire des auteurs lettons en espagnol, et peut-être aussi les écrivains mexicains en letton… »
 
Le côté impromptu de la rencontre qui peut donner naissance à des projets, comme dit Gita, qui aura le mot de la fin, « c’est ça qui est magnifique… »
 
1 . Herméneutique : qui a pour objet l’explication, l’interprétation des textes – littéraires, historiques, philosophiques… – anciens.
Voir définition sur wikipedia :  http://fr.wikipedia.org/wiki/Hermeneutique
 
2. la phonétique et la phonologie : http://fr.wikipedia.org/wiki/Phonologie
 




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