Création contemporaine et espaces de transmission

9 doigts et 146 coups de main

9 doigts et 146 coups de main

Photo du film "9 doigts" de F.J. Ossang - Photo : 10:15 Productions

Propos recueillis par Christophe Chauville


Distingué du prix de la Meilleure Réalisation au dernier festival de Locarno, 9 doigts, le dernier film du très estimé F. J. Ossang, a eu recours, à un certain stade de son développement, au mode du financement participatif via une plate-forme en ligne. Son producteur Sébastien Haguenauer, de 10:15 Productions, revient sur cette aventure, tandis que la sortie du film est prévue pour le 21 mars 2018. 

 
 
Avant 9 doigts, aviez-vous déjà expérimenté un tel mode de financement participatif ?
 
Jamais, y compris sur des courts-métrages, mais nous nous étions posé la question, Jérôme Dopffer des Productions Balthazar et moi-même, quand nous avions produit ensemble le long-métrage de Ramzi Ben Sliman Ma révolution, en 2015, en tablant sur une possible dimension « communautaire ». Le film avait finalement été bien financé, et nous n’en avions pas eu besoin. Pour 9 doigts, au contraire, je me suis retrouvé à un moment donné pris à la gorge d’un point de vue financier, alors que s’achevait la première partie du tournage en Aquitaine, et j’ai donc décidé de tenter l’expérience.
 

Sur quels atouts comptiez-vous vous appuyer ?
 
Sur le fait qu’Ossang a un socle de fans assez important et que c’est un nom connu de certaines franges artistiques et intellectuelles. Il est impératif de raisonner à cet égard en termes de communauté, et nous avons cherché à atteindre les interlocuteurs potentiels en nous gardant d’être trop gourmands : l’objectif a été fixé à dix mille euros – que nous avons du reste dépassés. Il faut apprendre à maîtriser ce mode de financement et travailler de façon acharnée : il y a des règles à observer et il ne suffit pas de poster deux ou trois messages sur Facebook. En outre, on s’y est mis, l’une de mes collaboratrices et moi-même, un peu trop tard par rapport au processus de fabrication du film, au début du second temps de tournage, aux Açores.
 

Comment le réalisateur a-t-il réagi à l’initiative ?
 
L’idée n’était pas révolutionnaire pour lui qui avait déjà effectué sur son précédent film, avec son producteur, une sorte de « protofinancement » participatif. Mais c’était plus un appel à des amis et connaissances, et non de façon structurée comme sur Touscoprod. Au lancement, on s’est débrouillé pour alimenter le site avec des rushes qu’on recevait tous les deux ou trois jours…
 

"C’est donc assez angoissant au moment où on plafonne, et on a envie d’arrêter, persuadés qu’on n’y arrivera jamais..."



Comment s’est déroulé ensuite, concrètement, le processus ?
 
Nous avons vécu ce qui se passe immanquablement en la matière : la première semaine a permis de collecter entre un quart et un tiers de la somme escomptée, puis il y a eu un fléchissement, jusqu’à cette dernière semaine où les gens s’engagent toujours en bout de course. C’est donc assez angoissant au moment où on plafonne, et on a envie d’arrêter, persuadés qu’on n’y arrivera jamais... Mais, au bout des six semaines, on a réuni plus de douze mille euros, ce qui n’est pas négligeable par rapport au budget, car on ne roulait pas sur l’or.
 

Quelle typologie se dégage de la liste finale des donateurs ?
 
Quelques-uns, des fans absolus d’Ossang, ont donné beaucoup : l’un d’eux a même envoyé mille euros ! On retrouve aussi le groupe d’universitaires et d’intellectuels qui le suit, et puis les connaissances, nos familles, etc. La moitié de la somme est liée à vingt-cinq de ces contributeurs... En toute franchise, ce n’est pas une expérience que j’ai envie de renouveler. Je l’ai fait par nécessité, car on n’avait le soutien d’aucune télévision. Et si cela a marché pour Ossang, et sur ce projet en particulier, cela peut ne pas être le cas pour d’autres.
 

Serait-il donc illusoire de voir là un nouveau mode possible de financement des films ?
 
Je pense qu’un effet de lassitude est déjà apparu quant à ce mode de financement, en tout cas pour le cinéma. Je ne suis pas sûr du tout que cela soit la nouvelle façon de financer la culture que l’on a pu prétendre, sauf exception des autoéditions, que ce soit pour des livres ou des albums. Et, au final, demeure la question de savoir si tout le temps passé à organiser cette phase de financement participatif et d’animer la campagne sur les réseaux sociaux ne pourrait pas être utilisé autrement... Même si, quand ça marche, il y a aussi une dimension symbolique : F. J. Ossang est sincèrement reconnaissant, et nous veillons de façon scrupuleuse à ce que ceux qui ont participé reçoivent toutes les contreparties prévues : livres, scénarios dédicacés, etc. Cela crée au moins ce lien particulier.

 

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