Transmission

19 10 2017

"Un livre, c’est avant tout un artiste ou un objet artistique"

Propos recueillis par Laurine Rousselet


Photo : Laetitia Marty

Carole Lataste crée l’association N’a Qu’1 Œil à Bordeaux en 1996. C’est avec une liberté certaine qu’elle nous accorde un entretien, elle qui agit et vit ses désirs à l’aune de ce qu’elle a, de ce qui est. Si le nom de l’association reflète a contrario l’ouverture, il incarne aussi, et de belle manière, l’état d’esprit de Carole Lataste, déclarant se sentir dépendre d’une "foule de mondes".

 
Vous créez l’association N’a Qu’1 Œil en 1996. Quelle était votre recherche à l’origine ? A-t-elle évolué au cours des années ?
 
Carole Lataste : L’idée reste la même. C’est celle de défendre le livre comme support plastique d’expressions et d’élaborer "ses mises en vie". Et il y a encore beaucoup à imaginer ! Il s’agit toujours d’approfondir un questionnement autour de l'altérité, en s’interrogeant sur la notion de la relation, sur la connivence possible avec le lecteur. C’est une démarche de plasticien.
 
 
Pouvez-vous nous parler des actions de l’association ?
 
"PUBLIER !" est la première action. J’ai toujours eu la volonté de travailler dans le multiple, de rendre publics des objets, de les placer dans un temps qui inclut la place du lecteur. C’est l’idée de fabriquer des traces. La seconde action, c’est "DIFFUSER !". Pour cela, on passe par la démarche des auteurs et par celle des éditeurs. Car un livre c’est avant tout un artiste ou un objet artistique. La troisième action c’est "(SE) MANIFESTER !". Cela concerne le hors‑champ du livre en passant par le vivant. Pendant vingt ans, on a fait une soirée par mois. La dernière "Chac 1 fait fait fait" a eu lieu le 13 mai 2016. L’ultime action c’est "FAIRE SUIVRE !". C’est, en partie, ce qui nous fait vivre matériellement grâce aux ateliers, aux rencontres, aux formations et aux workshops.
 

Quel est le fonctionnement financier de la structure de l’association ?
 
Nous fonctionnons avec 60% de recettes propres, qui proviennent de ventes de prestations et de produits. Dans les 40 % restants se placent les aides aux contrats aidés et les subventions de fonctionnement. Avec la fin des contrats aidés, imaginez-vous bien ! Notre administratrice, Jennifer Poirier, termine son contrat le 9 novembre… Il va bien falloir trouver une solution.
 

À quelle restructuration pensez-vous ?
 
Jusqu’à aujourd’hui, les éditeurs laissaient des dépôts. Nous disposons de plus de cinq mille références ! C’est un stock que nous ne pouvons plus gérer. Par ailleurs, on prenait seulement 25 %. Parce que là aussi, on a une politique très forte : un livre n’a pas une durée de vie de deux mois, un livre n’est pas une nouveauté, un livre c’est l’aboutissement d’une démarche artistique. Nous pouvions faire tout ce qu’une librairie ne peut pas se permettre. Chez nous, aucune gestion des flux. En tout cas, cette orientation prend fin. Nous allons privilégier la présentation du livre fait main, de la carte postale, d’autres petits objets à faible tirage.
 
La nouvelle proposition sera : "une vitrine, un éditeur, un mois". L’éditeur arrivera avec son stock, nous mettrons en avant l’ensemble de sa démarche, moyennant la présence des livres anciens, des nouveautés. Nous créerons avec lui une peinture sur vitrine par mois. Un samedi après-midi lui sera consacré avec, s’il le souhaite, des dédicaces, des rencontres avec des auteurs, etc. Dans l’idée de la transformation de l’association, je souhaite aussi davantage développer ma propre pratique.
 
Depuis toujours je collectionne les gens. Je les photographie, puis je dessine ou sculpte les images, la photographie ne me suffit pas. Ce travail s’appelle "Les gens qui…", avec plein de collections différentes : "…font des trous", "…portent des chaussures rouges". Chaque pièce existe aussi en cartes postales et en badge. L’idée est de porter, de se trimballer avec ces images, de créer une relation, de les envoyer à des personnes. C’est d’abord un travail sur la relation.
 
 
Un regret ?
 
Alors, je vais vous parler de "blablabla !", projet d’art participatif et social. L’idée est que des gens qui ne se croisent pas dans la vie se croisent dans un livre. Les paroles d’une personne atteinte d’Alzheimer, un architecte, un enfant de quatre ans, une personne qui apprend la langue française, un voisin, un ami, etc. ont la même valeur dans le livre. C’est un projet mené avec Benjamin Charles, dans lequel nous souhaitons prendre le temps de la rencontre. Le problème est qu’un tel projet coûte beaucoup d’argent en ateliers de récolte de paroles et en création.
 
 
Mesurer le temps, c’est assez simple pour vous ?
 
En quelque sorte, oui ! On a commencé après la politique culturelle de Malraux, après celle de Jack Lang, à un moment où l’art et la culture étaient nécessaires pour faire avancer la société. Aujourd’hui, on est de plus en plus dans une société où l’argent doit être "rentable". C’est ainsi que pas mal de projets sont évalués. Mais la culture, la recherche, l’art ne sont pas rentables ! À N’a Qu’1 Œil, on se situe dans des espaces de recherche, on aime à réfléchir sur des mécanismes qui n’existent pas. Et si on ne peut plus totalement agir sur le terrain avec les ateliers, on le fera autrement, avec des livres pas chers, des livres plus pamphlétaires ! La première série pourrait par exemple s’appeler "L’argent public, à quoi ça sert ?". Du point de vue d’un artiste, celui d’un institutionnel, etc.
 
 
Vous sentez-vous dans une instabilité ?
 
Ce lieu existe depuis vingt-et-un ans. Ce n’est pas instable. C’est précaire, au sens étymologique du terme, pas simplement par le manque d’argent. Les choses évoluent, elles se transforment. Quand je dis "transformation", il s’agit plutôt d’une réflexion qui repose les bases. On a aussi créé un conseil de coopération : dix personnes qui réfléchissent avec nous à l’avenir de N’a Qu’1 Œil, qui viennent d’endroits différents. Ça m’intéresse beaucoup ! Parce que ça crée de la discussion, de la pensée.
 
 
Aimez-vous le point d’interrogation ?
 
Oui ! Car c’est l’endroit où l’on laisse la place aux autres.

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